Etranges similitudes

Publié le par Bernard Bonnejean

 

FRANÇOIS NOURISSIER

ALLEMANDE

À Maurice Rheims,

par affection, bien

sûr, et parce que lui,

ces années-là, il se

battait…


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Cette histoire de quelques adolescents sort tout droit de mon enfance;  elle est écrite avec les mots de l'enfance, baignée dans sa trompeuse lumière. Je ne prétends pas insinuer que les Français des années 40-44 ne furent peut-être pas aussi héroïques qu'on l'a dit. Les courageux furent courageux. Les autres selon un mot célèbre et bien à sa place à cette époque — les autres vécurent... Quant à leurs enfants, ces enfants que nous fûmes, ils découvrirent alors le monde à travers des prismes singulièrement déformants : leur âge, leur goût de vivre, l'extravagance ou la tristesse des circonstances quotidiennes. Tel est le fond du tableau : qu'on ne m'en fasse pas dire davantage.

J'ajoute ceci : les noms des personnages ont été empruntés aux cartes Michelin ou à mes précédents livres. Croire reconnaître ici ou là une personne, une situation, relèverait donc de l'imagination la plus hasardée.

 

F. N.

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L'après-midi de ce mardi-là et les deux jours qui le suivent, Lucien les effacera-t-il jamais ? Un des points bas de sa jeunesse, comme on nomme, en plomberie, les lieux où l'eau croupit, où l'hiver elle gèle. Un point bas, un trou dont l'a lentement aspiré la succion. Une vidange. Il en est conscient. Il découvre que l'on ne se trompe guère sur le sens des gestes, des mots. Quand on coule on se sent couler, et voilà tout. Il regarde autour de lui, incrédule, la passion s'installer sur les visages. Les gens se terrent ou s'exaltent, quelque chose d'énorme et d'éclatant se prépare et le garçon s'en croit exclu. Exclu : comme du Club, comme de l'avenue Raphaël. Les yeux de Monsieur Martin se sont mis à briller tristement ; il se rase; il répète « Pauvre Yette... Pauvre Yette... » Madame Lechade est formidablement méfiante et tendue ; cette joie imminente ne lui dit rien qui vaille. Elle hoche la tête comme une qui en sait long et ne s'en laisse pas conter.. Peu à peu, dans son idée de la mer, les écueils ont remplacé les vagues : elle aussi n'attend plus que le naufrage. Et Lucien ébahi se reconnait en elle. Il sent un air mauvais lui crisper la figure. Il traîne l'après-midi dans les rues, entre le Lion de Belfort et les Gobelins ; il passe chez Patouillard où le téléphone ne répondait pas ; le père de son ami, un peu hagard, le col desserré, comme surpris au milieu d'une sieste, vient ouvrir et explique que ses enfants sont à L'Isle-Adam, ce qui paraît le désoler. Les trottoirs ont molli. Lucien évite les grandes avenues, les axes de la traversée de Paris où se croisent des camions surchargés, des chars, des ambulances, des voitures grises bourrées de militaires en armes, de sorte qu'on ne sait plus lesquels montent à la bataille, lesquels la fuient, mais leurs regards sont également désagréables à soutenir. Autour du Luxembourg on a entassé des sacs de sable, déroulé des réseaux de barbelés, mais les gens continuent de boire leurs jus de fruits aux terrasses, à dix pas des sentinelles qu'ils regardent sous le nez. Ils font à. mi-voix des jeux de mots intrépides. Lucien porte son veston jeté sur l'épaule, il a retiré sa cravate. Il ne se hâte même pas quand passe une voiture de la préfecture annonçant le couvre-feu pour neuf heures. Madame Lechade lui a laissé dans une assiette des légumes froids, et sur la table un mot pour demander qu'on ne la dérange pas. Elle a sa névralgie. 

Les deux heures qui s'écoulent avant le retour du courant paraissent longues. De l'autre côté de la cloison, assis devant une fenêtre ouverte, Monsieur Martin froisse un journal. Des gens bavardent d'un balcon à l'autre. Lucien fume ses deux dernières cigarettes, allongé, la tête coincée au dur du lit, roulant doucement sa nuque sur l'arête du cosy, attendant il ne sait quel bénéfice de cette douleur vaine, de son excès de détresse, de l'abandon qui ruisselle de lui, autour de lui, en lui dans le chuchotement lent de la ville prisonnière.

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Le 16, Patouillard revient de L'Isle-.Adam, Il en rapporte des anecdotes incontrôlables et une bouteille de Bénédictine. Ils vont la boire chez Grenier, dont les parents tiennent un hôtel rue Cujas. C'est drôle d'habiter à l'année une chambre d'hôtel : chez Grenier ça sent le savon, la vieille moquette et la brillantine. Les trois garçons sont bientôt ivres. Patouillard raconte les amours de sa tante avec un médecin de Clermont-sur-Oise. Il dispose d'un vocabulaire sexuel qui stupéfie Lucien. Il rit, Lucien, il rigole, il se marre, il se gondole, il en remet. Ah salissez vite ma vie! Traînez-la dans vos mots de misère, couvrez-la de vos sous-entendus de potaches, délivrez-moi des chimères ! Ils sont étonnés, Grenier et Patouillard, de l'honneur que leur fait Lechade, Lechade le péteux, pour qui personne n'était jamais assez chic. Et le voilà vautré sur le canapé de la rue Cujas, les cheveux en désordre, complaisant, sarcastique. On nous l'a changé ! Il est vrai que le beau Lossan a pris le maquis — c'est le cas de le dire ! À moins qu'il ne soit parti se planquer à la campagne chez papa-maman, allez savoir. Alors Lechade a de la sympathie de reste pour les obscurs de la Philo II, les sans-grade de la rue Cujas. Mais comme il boit sec on ne lui en veut pas. Il paraît que la radio s'arrête ce soir. Il paraît qu'ils sont à Arpajon. Il paraît qu'ils ont déporté Pétain, Il paraît que Drieu La Rochelle s'est suicidé. « Qui c'est, ce mec-là ? » Patouillard et Grenier n'ont jamais été fanatiques de littérature. 

Le 17 au matin, Lucien accepte l'étrange sandwich que sa mère lui propose, le fourre dans la sacoche de son vélo et s'en va. Il s'est éveillé la tête pesante. On ne devrait pas boire de liqueur à jeun. Il se rappelle avoir parlé, hier, dans la chambre à odeur de poulette. Beaucoup parlé. De quoi ? De qui ? Les deux autres avaient l'air de rudement s'amuser.

 

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Il se surprend, bien sûr, à rôdailler du côté du Bois, des lacs. Il ne faut pas se faire « réquisitionner » le vélo ni être pris en flagrant délit de solitude. Lucien se dissimule donc dans les bosquets, sur la route du Pré-Catelan. Il observe, de loin, les allées et venues à la porte du Club. Comme on passe vite d'un bord à l'autre des lieux, des groupes, des époques ! Il se sent gibier, soudain, sans s'être jamais senti chasseur. Il aperçoit, entre les branches, les princesses blondes. Il voit son gros Allemand franchir le portail une valise balancée à bout de bras, et deux raquettes, et un imperméable en cuir vert : il a vidé son casier. Voilà qui sent les grands adieux. Lucien ne s'en réjouit même pas. Il pourrait aller jusqu'au secrétariat et demander à voir Monsieur Richier, pousser quelques cris, exiger d'être réhabilité, rétabli dans ses droits de vaillant petit Français que le vilain porc allemand a accusé à tort. Mais à quoi bon ? Lucien sait que Noëlle ne reviendra pas. Ou bien plus tard, beaucoup plus tard, dans une, ou deux, ou trois semaines, qui peut dire ? quand l'Histoire aura basculé. Quand le goût du monde aura changé.

 

© François NOURISSIER, Allemande, éd. Grasset & Fasquelle, 1973.

 

ALEXANDRE JARDIN

DES GENS TRÈS BIEN

Né Jardin, je sais qu'il n'est pas nécessaire d’être un monstre pour se révéler un athlète du pire. Mon grand-père — Jean Jardin dit le Nain Jaune fut, du 20 avril 1942 au 30 octobre1943), le principal collaborateur du plus collabo des hommes d'État français : Pierre Laval, chef du gouvernement du maréchal Pétain. Le matin de la rafle du Vél d'Hiv, le 16 juillet 1942, il était donc son directeur de cabinet ; son double. Ses yeux, son flair, sa bouche, sa main. Pour ne pas dire : sa conscience.

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Pourtant, personne — ou presque — n'a jamais fait le lien entre le Nain Jaune et la grande rafle, étirée sur deux jours, qui coûta la vie à la presque totalité des 12 884 personnes arrêtées ; dont 4 051 enfants. […]

Avec le temps, j’ai aussi fini par admettre avec terreur qu’il y a chez tout homme, ou presque, un invincible besoin de rester un type bien à ses propres yeux ; et une aptitude effarante à maintenir cette certitude même dans les situations les plus insoutenables, d'où le bien paraît de toute évidence banni. Les brutes épanouies qui se rasent le matin en riant aux éclats de leur infamie sont assez rares. Hélas, les tueurs gouvernementaux ont généralement une allure policée et un discours correct. Et, parfois, des pudeurs touchantes de lecteur de Jean Giraudoux.

Peut-être est-ce pour cela que ma famille put, après guerre, entretenir l'illusion que le Nain Jaune était resté propre dans ce bain de boue. Une sorte d'archange qui aurait couché sans séquelles avec le diable ; malgré le stupéfiant déboulé de mesures racistes qu'il avait assumées. Naïvement, les Jardin (et moi pendant des années) se figuraient que pour participer au pire il fallait être un monstre aguerri, abruti d'idéologie ou purgé de toute moralité ; ce qui exonérait de fait le gentil et très chrétien Jean. Le genre d'homme qui ne dérogeait pas à ses principes d'honnêteté. Au point que personne chez les Jardin ne s'aperçut jamais que le matin de la rafle du Vél d'Hiv il était bien aux manettes du régime.

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Après la guerre, chose inouïe, quasiment personne ne nota que le Nain Jaune vit nécessairement passer sur son bureau directorial le projet de loi, adopté le 11 décembre 1942, qui prescrivait l'apposition de la mention « Juif » sur les titres d'identité délivrés aux Israélites français et étrangers. Oui, l'infamie fut endossée par cet homme exquis. Ou la scène assez crapuleuse où Jean Jardin dut relire, avant d'obtenir la signature du Président, le décret du 6 juin 1942 qui interdisait aux Juifs de tenir un emploi artistique dans des représentations théâtrales, dans des films cinématographiques ou dans des spectacles (sic). Sans que le Nain Jaune, bardé de morale, n'envisageât de rendre son tablier. De toute façon, cet homme lucide avait consenti sans nausée à servir un régime qui appliquait gaillardement le deuxième statut des Juifs du 2 juin 1941, excluant les individus estampillés de race juive de toutes les fonctions publiques, administratives, électives, enseignantes bien entendu et judiciaires (sauf les décorés, préservés un temps), des postes militaires d'encadrement, de la diplomatie, des professions libérales les plus diverses, des métiers de la banque, du commerce, de la presse, de l'édition, de l'exploitation des forêts (un arbre juif, c'est dangereux, n'est-ce pas ?) et j'en passe. Personne ne parvint à assimiler l'idée que ce fut bien lui, mon Nain Jaune — pour des raisons bêtement techniques —, qui transmit la loi du 9 novembre 1942 relative à la circulation des Juifs étrangers, signée par Laval (donc soumise à sa signature par Jean), qui astreignait ces derniers à résidence dans les communes où ils vivaient et leur interdisait tout déplacement sans autorisation policière ; comme les Noirs des townships de l'apartheid. Sans qu'il claquât la porte bien entendu. Arrêtons là ce florilège de la honte hexagonale assumée lucidement par le Nain Jaune qui ne rechigna. guère. Scandale absolu, insensé, à hurler, qui donne envie de se purger de son ADN et dont personne ne me parla jamais ni enfant ni adolescent, alors que les conversations historiques faisaient si souvent le sel de nos repas familiaux à Vevey, au bord du paisible lac Léman.

Mais il faut bien un jour que la comédie cesse.

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Surtout en cette heure si particulière de mon existence où j'atteins l'âge où mon jeune père — à quarante-quatre ans — eut rendez-vous avec le sien en publiant, en 1978, Le Nain Jaune. L'hymne d'un fils amoureux de son père, la grand-messe chantée d'une piété indéboulonnable. Une escroquerie aussi sincère que géniale. Le collaborateur intime du plus vil des collabos y apparaît, page après page, sous les traits d'une incarnation de la bonté et de la probité ; une sorte d'amateur d'absolu. Un tyran ? Certes, mais domestique, ou avec ses hôtes dans les restaurants. Et on y croit, tant le talent du Zubial est étourdissant. Devenu son jumeau en âge, j'éprouve le besoin vital de détricoter l'illusion littéraire qu'il confectionna pour se protéger — et nous soulager — d'une réalité irrespirable ; un récit antitraumatique, une ahurissante fiction soignante. Vient un moment où l'on ne peut plus éluder ce qu'on a trop pensé ; et c'est alors que commence l'épreuve. Celle de refonder sa famille ; en la contraignant au réel. Le temps me paraît venu d'ouvrir nos yeux d'enfants en ayant assez de cœur pour résilier nos fidélités privées. Si nous ne sommes pas coupables des actes de nos pères et grands-pères — la Révolution française nous a légué cette avancée —, nous restons responsables de notre regard.

La cure d'aphasie n'a que trop duré.

 

© Alexandre JARDIN, Des Gens très bien, éd. Grasset & Fasquelle et Alexandre Jardin, 2010.

 

Tous résistants, tous collabos : une double ineptie, une double réalité. Tous coupables, peut-être pas ; tous responsables, on aimerait pouvoir l’avouer. Entre la démarche de François Nourissier et celle d’Alexandre Jardin, NOUS existons., JE existe. Contre tous les autres ; avec tous les autres. D’un côté, la faiblesse et le courage ; de l’autre la force et la lâcheté ? Manichéisme ridicule et intolérable. « Je est un autre », mais qui donc est « je », qui donc est l’autre ? Qui est le bon, qui, le mauvais ? La femme tondue, parce qu’elle a été tondue, est-elle plus coupable que le grand-père de Jardin, chef de cabinet de Pierre Laval, jamais arrêté, jamais puni ?

Se poser la question de la France sous l’occupation revient à se demander qui nous sommes. Nazis, juifs ? L’histoire n’est jamais si simpliste. Nazis et pronazis antisémites ; juifs et humanistes philosémites ? Vrais collabos et collabos « malgré-nous » ? Vrais et braves résistants ; résistants de la première et de la dernière heure ; résistants contraints ; vichystes, gaullistes ? Catégoriser est souvent faire l’économie d’une analyse et les livres d’histoire sont toujours écrits par des manipulateurs d’opinion, de bonne foi, le plus souvent. La preuve ? Les bons d’aujourd’hui finiront bien, si les nécessités socio-économiques et politiques s’en font sentir, par être viciés pour les besoins de la cause. Nourissier adolescent a vécu ce dont Jardin a souffert dans son mutisme  : « Nous sommes tous des gens bien, bourreaux et martyrs, complices et amis ». Sans compter la masse des indifférents qui voient sans voir et se disent qu'ils n'y peuvent rien.

Depuis trois jours, je cherche sur Internet un extrait de Nourissier. Je l’ai trouvé dans ma bibliothèque avec Alexandre Jardin que je viens de lire. Ce ne fut pas du temps perdu. Sur un catalogue en ligne, figurent à la même page : Allemande de Nourissier, le Journal d’Anne Frank, Si c’est un homme de Primo Lévi… Mais qui sommes-nous donc ? Des gens bien, assurément. Des générations de gens bien. Et si c’était ça, le péché originel ?

Bernard Bonnejean

Publié dans politique française

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Bernard Bonnejean 21/02/2011 12:48


Trois "j'aime" [après l'article en bas à droite] de satisfaction. Je devrais me révolter ; je suis ravi.

En fait, je vous ai servi, sur un plateau d'argent, un long extrait de François Nourissier, assez grand romancier pour être élu à la tête de l'Académie Goncourt ; suivi d'un long extrait de "Des
gens très bien" d'Alexandre Jardin, assez grand romancier, comme son papa, pour avoir été jugé digne du Prix Femina avec "Le Zèbre".

A part trois personnes (j'ai trop de respect pour elles pour oser parler de deux pelés et un tondu), vous n'avez pas aimé.

Or, certains articles de moi, écrits de ma main, avec ma plume trempée dans le clavier, ont remporté un succès fou, avec des dizaines de "j'aime".

Serait-ce la preuve que je suis de loin supérieur à François Nourissier et à Alexandre Jardin réunis ? J'aime à le croire. Me détromper serait de votre part passer pour des imbéciles.

Je vous aime, moi, pour votre manque de suite dans les idées à une époque où il est parfaitement louable de naître militant d'une cause et d'y rester fidèle jusqu'au tombeau. Même si la cause a
complètement changé d'orientation...

Bisous, mes ami(e)s

Bernard Bonnejean