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Histoire de poètes (9)

Publié le par Bernard Bonnejean

 

      A la conquête d'une poésie catholique véritable


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Ayant ainsi rejoint les théories de Jammes qui leur avaient valu une brouille de près de quatre années, il écrit dans le même sens à Vielé-Griffin :


 

Notre poésie chrétienne est fort pauvre, malgré Villon, Verlaine et les hymnes de nos tragiques ; mais notre littérature chrétienne fastueuse et sublime ; lorsque que l'on peut s'enorgueillir d’un Bossuet, d’un Pascal, d’un Fénelon et d’un Chateaubriand, voire d'un Lamennais et d’un Lacordaire, on n'est pas déserté de l'esprit de Dieu. 



 

En effet, il est souhaitable que les poètes croyants mettent toujours leur conception de l'homme et du monde sous l'angle de la religion. C’est même leur devoir tant de chrétien que de poète : ni le chrétien ni le poète ne doit mentir. Mais ce qu'il faut faire cesser, ce n'est pas l'art païen, c'est le mensonge, c'est le chiqué, le dilettantisme, le verbalisme et l'absence de conviction, le St Sébastien de d’Annunzio, la Ste Thérèse de Mendès et le Pater versifié de Rostand. Imposer le sujet de Polyeucte à Racine pour des raisons de piété, quand il va écrire Britannicus, c'est une bêtise, et aussi un blasphème: blasphème contre Dieu. A qui la faute si nous manquons de poètes, de dramaturges, et de romanciers vraiment chrétiens (hors de l'Académie !) ... ? A la tiédeur de notre foi, non aux traditions de notre esthétique. Ou bien nos auteurs ne croient pas assez pour vivre et pour créer selon le dogme, ou bien ils ne se jugent pas dignes d'aborder les Mystères devant le public ; leur apparent oubli peut s'appeler aussi pudeur. Ils sont d'humbles hommes et le savent, ils vivent dans le monde qu'ils aiment, tâchent de faire honneur à leur humanité et comme ce qu'ils mettent dans leur art est nécessairement le meilleur d'eux-mêmes, le don de dieu, ils lui en rendent témoignage en pleine clarté. 




Puis Ghéon, au fil de son argumentation, paraît se souvenir des griefs reprochés naguère à Francis Jammes. Les voies de Dieu sont impénétrables et le souffle de l’Esprit peut aussi inspirer les artistes qui ne se réclament pas directement du dogme catholique ou de l’orthodoxie chrétienne. Autant dire que tout chef-d’œuvre est né d’une parcelle de la volonté divine. Sans le vouloir, et sans doute sans le savoir, le poète, l’artiste, pénétré du divin, rend hommage au Créateur :


 

Un artiste sert toujours Dieu, même quand il le blasphème ou le nie, par le petit rayon qu'il capte à la beauté Divine et qu'il fait descendre sur nous. Il ne s'agit donc pas de décréter je ne sais quel art chrétien obligatoire, mais de fortifier d'une part le christianisme, d'autre part le culte du beau ; d'abord la foi, d'où l’art naîtra sans peine, puis à défaut de la foi, l'art tout court, qui anticipe sur l'éternité. Pour obtenir un Belmontet, nous appauvrirons-nous d’un Rabelais, d’un Racine, d'un Molière, d'un Hugo qui nous portent plus près de Dieu — sans le nommer ?

 


Cette controverse sur la discipline intellectuelle et la place de Dieu dans la création artistique porte en germe la division qui, dès le lendemain de la guerre, partagera les collaborateurs de la Nouvelle Revue Française. A côté de Ghéon, se grouperont Marcel Drouin et Jean Schlumberger ; de l’autre côté, Gide, Copeau et Rivière. D’après le témoignage de Copeau, Gide considérera comme ses « bêtes noires », un groupe d’écrivains catholiques. Outre Jammes et Ghéon, il y inclura Claudel, — Le Soulier de satin est selon lui une « catastrophe » —, du Bos, Mauriac, et Altermann.



 

Claudel et Jammes à l’assaut de Gide et de la N.R.F.

 



Il faut chercher loin en arrière les origines de cette scission tout à la fois intellectuelle, artistique et spirituelle. On demeure aujourd’hui confondu, sous le regard de nos mentalités contemporaines enclines à la tolérance, voire à l’indifférence en matière de religion, devant l’obstination des nouveaux convertis à se faire apôtres de leur foi toute neuve et à vouloir imposer, à toute force, parfois avec trop de vigueur et d’étroitesse, des convictions souvent acquises après un long combat contre soi et contre le milieu. L’épisode à rebondissements de la conversion de Gide par les poètes catholiques traduirait une sorte d'acharnement coupable, si l’on ne savait y discerner la part de l’amitié et de l’altruisme désintéressé. 



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Si Claudel et Gide ont tout deux fréquenté les mardis de Mallarmé, entre 1891 et 1895, il ne semble pas que ce se soit dans le salon du Maître qu’ils aient fait connaissance. D’après leurs souvenirs respectifs, leur première rencontre eut lieu vers 1895 chez Marcel Schwob, l’ami commun. Ce n’est pas l’avis de Jammes qui déclarera, dans ses Mémoires, que, par son intermédiaire, Gide a rencontré Claudel pour la première fois en 1900. En effet, le 29 mars de cette année-là, Gide a fait une conférence à Bruxelles patronnée par La Libre Esthétique et qui traitait De l’Influence en littérature, parue dans l’Ermitage et ajoutée à Prétextes en 1903. Jammes fit en cette même occasion une autre conférence sur la Simplicité en littérature. A son retour de Belgique, le poète d’Orthez est hébergé pendant quelques jours chez Gide et il profite de la circonstance pour emmener son hôte chez Paul Claudel, au 37 quai d’Anjou, où il réside chez sa sœur Mme Ernest de Massary. Jammes s’est assurément trompé, peut-être de bonne foi, mais là ne réside pas l’intérêt de l’anecdote. Au cours de l’entretien de Gide et de Claudel, le second aurait eu des paroles antipathiques à l’égard du premier, ce que les deux écrivains n’eurent de cesse de démentir. Lorsque Jammes, dans une interview accordée au Temps, en octobre 1913, évoque cette « première » visite et les propos peu amènes de Claudel, Gide et Claudel s’insurgent et demandent une rectification, qui d’ailleurs ne paraîtra jamais. En date du 15 novembre 1913, Gide écrit à Jammes :

 



Je reçois à l’instant une lettre de Claudel où ces lignes : « Le Courrier de la presse me transmet un récit fait par Francis Jammes de la première visite qu’il me rendit en 1900, en votre compagnie. Jammes m’attribue à cette occasion des sentiments d’antipathie à votre égard, que je n’ai jamais ressentis, croyez-le. J’ignore ce qui a pu lui faire naître cette étrange imagination ».

 


Je ne connais pas l’article auquel Claudel fait allusion et ne sais absolument pas de quoi il s’agit, mais j’ai eu de tout temps pour Claudel une sympathie trop vive pour ne pas être douloureusement affecté par ce qui jetterait une ombre sur nos premiers rapports. 


Loin de s’amender, Jammes récidivera en 1923. Les relations entre Gide et Claudel se sont tendues. Pourtant, Gide, une fois encore, tente de rétablir une vérité qui, de toute évidence, déplaît de plus en plus à Jammes :

 



En passant par Paris, je prends connaissance des Nouvelles littéraires du 14 avril, où je lis le récit de la visite que nous fîmes ensemble à Claudel en 1900. Malgré l’effort le plus amical, je ne parviens pas à habiter les phrases que tu m’y prêtes. Ce qui en fausse profondément le caractère, c’est qu’il ne paraît point dans ton récit que Claudel et moi eussions pu nous connaître en ce temps, autrement qu’à travers toi. Des cent vingt-cinq lettres de Claudel que j’ai conservées (notre correspondance s’arrête en 1920), la première (de Ku-Liang, 28 août 1899) est antérieure à cette visite, et les éloges peu ordinaires qu’elle contient expliquent, en plus de l’admiration que je vouais à Claudel depuis la publication de Tête d’Or, que je pusse désirer l’approcher. Ma crainte d’importuner les gens est si grande que je restai par la suite longtemps sans le revoir.

 

 

Claudel, poète reconnu, convertisseur maladroit de Gide

 

 

L’admiration que portait Gide à l’auteur de Tête d’or n’est en rien surprenante. Nombre de poètes reconnurent alors Claudel pour un des leurs. L’un des tout premiers à rendre hommage au jeune dramaturge est sans doute Maeterlinck, lui-même consacré à la même époque par La Princesse Maleine. Maeterlinck, prévenu par Mockel ou par Mirbeau, envoie une lettre enthousiaste à Claudel :

 



Vous êtes entré dans ma maison comme une horrible tempête ! J’ai parcouru bien des littératures, mais je ne me souviens pas d’avoir lu livre plus extraordinaire et plus déroutant que le vôtre. Je crois avoir Léviathan dans ma chambre ! Etes-vous le comte de Lautréamont ressuscité ?

 

 


Mallarmé n’est pas en reste. Au début de l’année 1891, il écrit à Claudel :

 

 


Le Théâtre certes est en vous.


Un développement du geste des héros accompagne mystérieux ce rythme, d’instinct si vrai, par vous trouvé, moral autant que d’oreille, lequel commande l’imaginaire spectacle.

 

L’autorité de vos personnages me hante, particulièrement ; à travers le drame opiniâtre et sérieux et simple, où tout porte absolument votre marque.

 

Dans une lettre adressée à Claudel par Verlaine, ce dernier, à qui il a envoyé un exemplaire de Tête d’or, le félicite

 

de tout le talent, de la poétique et forte imagination, aussi du sérieux, non du « pessimisme » n’est-ce pas ? qui se trouve dans Tête d’or

 



et il l’invite à venir le voir à l’hôpital Saint-Antoine :

 

Nous causerons et je suis sûr que nous sympathiserons.

 



Claudel sera du reste déçu de l’entrevue avec Verlaine. Il devait rapporter plus tard ces propos du poète à Henri Guillemin :

 



Il ne m’a pas dit grand chose, sinon ceci : que Tête d’or était très bien parce qu’il y avait du sang répandu.

 



Parmi les admirateurs inconditionnels de Tête d’or, il faut aussi compter Octave Mirbeau et surtout Marcel Schwob qui, à l’occasion de la parution du drame claudélien, renoua amitié avec son ancien condisciple de Louis-le-Grand. C’est sans doute grâce à lui, à sa vaste culture et à ses relations familiales, qui lui assurent une place exceptionnelle dans le monde littéraire, que Claudel trouve une place de premier plan dans les cercles en vogue. Pourtant Claudel reste à l’époque un peu insociable et se borne le plus souvent à un petit groupe d’amis fidèles : outre Schwob, Léon Daudet, Maurice Pottecher et Jules Renard. 

 


Que donc Gide ait voulu rencontrer Claudel pour l’assurer de son estime et rechercher la compagnie d’un poète en pleine ascension est tout à fait plausible. A l’appui de sa version, que tout confirme d’ailleurs contre les assertions erronées ou mensongères de Jammes, Gide cite une lettre de Claudel adressée à lui en septembre 1915 :

 



Merci, mon cher Gide, pour les renseignements que vous me donnez si aimablement et dont je vais faire mon profit.

 


Nous aurions pu longtemps nous regarder en chiens de faïence ! Vous êtes certainement un des hommes que j'estime le plus et que je désirais le plus revoir à mon retour en France. Mais je n'osai vous importuner, et comme vous n'avez jamais répondu à mes lettres je me demandai s'il vous serait agréable de renouveler connaissance. Voilà mes doutes dissipés ! 

 



Quel intérêt pouvait pousser Jammes à ternir ainsi une amitié littéraire que ni l’un ni l’autre des protagonistes ne devait nier à l’époque ? Outre un sentiment de jalousie, explicable par une amitié possessive, il semble que le poète méridional ait voulu expliquer a posteriori le combat idéologique et spirituel — et son échec surtout — que Claudel et lui-même menèrent conjointement ou séparément, avec l’appui de Madeleine Gide, à l’encontre de l’agnosticisme et des mœurs, jugées dissolues et scandaleuses, d’André Gide. Pendant plus d’une décennie, l’auteur des Nourritures terrestres va subir les assauts de ses amis poètes qui useront, en pure perte, de toute leur amicale persuasion pour l’amener à résipiscence. On peut encore s’étonner aujourd’hui de l’opiniâtreté des uns et de la patience toute bienveillante de l’autre.

 

Pour démoraliser à tout jamais ceux qui confondent le devoir de transmission du savoir et le pédantisme, j'offre à tous les étudiants, sur présentation d'une photocopie de la carte d'étudiant mise à jour, toutes les références des citations mises en notes dans mes dossiers. C'est ainsi que je conçois le prolongement, à la retraite, de ma carrière d'enseignant,

Bien amicalement,

Bernard Bonnejean


Copie et reproduction de ce texte sur demande expresse de l'auteur. Les étudiants ont la possibilité d'avoir accès aux références et aux notes, sur demande et présentation de la photocopie de leur carte d'étudiants à jour.

 

Publié dans poésie

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Histoire de poètes (8)

Publié le par Bernard Bonnejean

 

 Jammes et Ghéon, initiateurs de l’idée

d’une poésie catholique (suite)

 

A la Renaissance, Ronsard, abandonne pour un temps la source mythologique pour proclamer, dans l’Hercule chrétien, qu’il est inconvenant à des poètes baptisés de chanter autre chose que la grandeur de la foi et le nom du Christ.



Mieux encore, il tentera de démontrer que le mythe d’Hercule n’est autre chose que la figure, un peu grossière, de la mission du Rédempteur ; d’où la conclusion, bien avant Chateaubriand, que les mystères chrétiens sont bien supérieurs aux mystères païens :


 

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Est-il pas temps désormais de chanter

Un vers chrestien qui puisse contenter

Mieux que devant les chrestiennes oreilles ?

Est-il pas temps de chanter les merveilles

De notre Dieu ? et toute la rondeur

De l’univers rempli de sa grandeur ?

Le payen sonne une chanson payenne,

Et le chrestien une chanson chrestienne.

Le vers payen est digne des Payens,

Mais le chrestien est digne des Chrestiens,

Doncques du Christ le nom très sainct et digne

Commencera et finira mon hymne...

 


 

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Et Robert Vallery-Radot, qui publie cet extrait dans son Anthologie de la poésie catholique de Villon jusqu'à nos jours, proclame lui aussi, citant Claudel au passage, l’urgence d’un retour à la poésie sacrée, contre la domination d’une poésie agnostique ou athée, voire vaguement spiritualiste :

 

La poésie est un don sacré ; on ne peut ni la profaner ni la dédaigner impunément. Il dépend d’elle qu’un peuple soit futile ou héroïque : elle oriente son amour.


Le rôle de l’art, nous écrivait un jour Paul Claudel, est d’autant plus important que le mal dont nous souffrons depuis plusieurs siècles est une scission beaucoup moins entre la foi et la raison qu’entre la foi et l’imagination devenue incapable d’établir un accord entre les parties de l’univers visible et invisible. Toute la représentation du monde (sciences, art, politique, philosophie) que nous nous faisons depuis quatre siècles est parfaitement païenne. Dieu est d’un côté et le monde de l’autre ; pas de lien entre les deux. Qui se douterait, à lire Rabelais, Montaigne, Racine, Molière, Victor Hugo, qu’un Dieu est mort pour nous sur la Croix ? C’est cela qui doit absolument cesser. "


Oui, il faut que cela cesse.

 

Henri Ghéon, à la suite de l’incident, cessera toute correspondance avec son ami Jammes jusqu'à la date de sa propre conversion, en 1916.

 

 

 

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Il semble d’ailleurs que ce soit Jammes qui ait rétabli le contact, à l’occasion de la parution de Foi en la France, poèmes du temps de guerre. Dans sa réponse à Jammes, datée du vendredi 23 juin 1916, Ghéon affirme déjà ce que sera sa règle d’écrivain catholique. Comme Jammes et Claudel, quelques années auparavant, il rejette l’Art pour l’Art. Pour le nouveau converti, l’art doit être mis au service des valeurs nobles : patriotisme, morale, religion.

 

Pour démoraliser à tout jamais ceux qui confondent le devoir de transmission du savoir et le pédantisme, j'offre à tous les étudiants, sur présentation d'une photocopie de la carte d'étudiant mise à jour, toutes les références des citations mises en notes dans mes dossiers. C'est ainsi que je conçois le prolongement, à la retraite, de ma carrière d'enseignant,

Bien amicalement,

Bernard Bonnejean


Copie et reproduction de ce texte sur demande expresse de l'auteur. Les étudiants ont la possibilité d'avoir accès aux références et aux notes, sur demande et présentation de la photocopie de leur carte d'étudiants à jour.

 

Publié dans poésie

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Histoire de poètes (7)

Publié le par Bernard Bonnejean



 


Deuxième époque : à la conquête d’une poésie catholique vraie


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Jammes et Ghéon, initiateurs de l’idée d’une poésie catholique

 


Le Cardonnel était venu à Paris à la recherche de son idéal ; il le quittait, l’ayant trouvé, pour ne plus y revenir. Car, même s’il n’est de bon bec que de Paris, les poètes venus de province, toujours un peu déracinés dans la capitale, continuent tant soit peu à se revivifier au contact de leurs racines, en collaborant, par exemple, à quelque revue régionale. Il arrive parfois même que les plus parisiens d’entre eux se laissent aller à expatrier leur renom au-delà des frontières de la capitale. Francis Jammes, dans une lettre adressée à Henri Ghéon, s’insurge, avec un certain humour, d’y voir s’afficher des noms aussi illustres que celui de Gide :



Gide est-il de retour à Paris ? Bon Gide ! Pourquoi faut-il toujours que son nom figure dans les sommaires grotesques (auprès de Gasquet et de Magre) de la Terre de France ou du Petit Béziers ? Lui et Guérin ont cette manie. Mais pourquoi Gide se plaint-il, alors, de ce Saint-Simonisme bouhéliérisant. Il n’y a pas toi, dans ces sommaires, ni moi, ni Griffin, ni Louys, ni Schwob, ni Régnier, ni Boylesve. Pourquoi Gide ? Pourquoi Guérin ? Mauclair, encore, passe. Mais Gide ? ? Pourquoi annonce-t-on des articles de Gide ?


J’ai été grossier. Ils m’ont invité à aller manger un canard en vers à Béziers pour la fête du centenaire d’Apollon (est-ce qu’il faut deux p ou une l ?) Je ne leur ai pas répondu. J’ai horreur de ces manifestations, horreur des écoles, horreur des provinces et des capitales, horreur des vers qui font du tapage, horreur de l’économie politique. Lorsque je songe que des bonzes comme Viollis et Lafargue font partie de ces sociétés d’orphéon en papier mâché, cela m’exaspère déjà. Et qu’est-ce lorsqu’il y a Gide ? Je le dirai à Madame Gide.

 



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Pourtant les « petits » poètes honorés par la présence des illustres « parisiens » auxquels Jammes fait référence et qu’il semble mépriser, ne sont pas si négligeables. Toulouse et sa région, grâce à eux, retrouvent une place honorable dans la création poétique après ce que Michel Décaudin a appelé La crise des valeurs symbolistes. Joachim Gasquet (1873-1921), par exemple, est, avec Emmanuel Signoret et Paul Souchon, un des chefs de file de l’« Ecole d’Aix » et a su unir la tradition romantique à des formes poétiques plus modernes. Poète des Chants séculaires, des Hymnes, des Chants de la forêt, il est aussi le fondateur de la Syrinx, petite revue littéraire qui paraît de façon irrégulière. Vers 1900, il fonde à Aix, pour remplacer Les Mois Dorés, Le Pays de France — et non La Terre de France, comme l’appelle, par erreur, Jammes — une revue littéraire de tendance catholique et monarchiste qui deviendra le Bulletin de la Conférence de Saint Thomas d’Aquin, en 1904. Maurice Magre (1877-1942) est un poète provincial en lutte contre l’intellectualisme des chapelles symbolistes, surtout connu pour la Chanson des Hommes, où il chante sa foi dans la vie, dans la bonté des simples et des humbles. Quant à Jean Viollis (1877-1930), de son vrai nom Henri d’Ardenne de Tizac, et Marc Lafargue, ce sont tout deux des Naturistes convaincus et d’éminents représentants de la renaissance littéraire toulousaine. Ils ont animé L’Effort, une très importante jeune revue littéraire où l’on exalte l’amour de la vie en une forme traditionnelle, qui n’exclut pas absolument le vers libre. Tous, en tout cas, ont su, loin de Paris, déployer une grande activité poétique autour de leur nom, par l’intermédiaire de revues, de conférences, de cercles...

 

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Mais Jammes, de fait, n’est pas un homme d’école, ni de revue, ni d’« économie politique ». Cependant, lui, qui, comme le fait remarquer Robert Sabatier,

ne connaît qu’une école, l’école buissonnière qui sera chère à René-Guy Cadou et à ses amis de l’école de Rochefort,




finit tout de même par appartenir, tout entier, à la poésie catholique.

 

Le journal La Croix fait paraître, le 21 août 1912, un article incendiaire, et quelque peu excessif, sur les nouvelles orientations religieuses et artistiques du poète. Il ne s’agit pas ici d’adhérer à une coterie ou de s’affilier à un cénacle, mais de rejeter une certaine forme de littérature « immorale », et donc, de se reconnaître, a contrario, membre et définitivement rallié à une poésie en accord avec l’esprit et la lettre de l’Eglise, la seule vraie et esthétiquement acceptable :

La littérature immorale est celle qui est en désaccord avec les lois de l'Eglise catholique, c'est-à-dire avec la vérité et, par conséquent, l'ordre et la beauté.

Tout ce qui est contraire à cette vérité est faux ; donc laid en morale et en art.

Cela ne veut point dire qu'une œuvre en partie immorale ne puisse contenir des beautés. Ainsi l’œuvre de Ronsard, d’Hugo ou de Baudelaire. Mais ces beautés n'existent qu’en raison de ce qui les relie à Dieu, et il n'est point permis à tous de les découvrir sans danger.

Il est certain que certains antiques aient en quelque mesure cette relation ou permanence diffuse de la première révélation, tant il est difficile au païen même de se déprendre de Dieu. C'est de là que provient, par exemple, toute la beauté des Grecs ; dans Homère cette fréquente chasteté et cette louange du paysage dans Théocrite et ce respect du lit nuptial chez leurs tragiques.

C'est une chose rare que la relation complète de l’œuvre avec la vie éternelle. Cependant l'auteur de la Chanson de Roland, de Dante presque toujours, Cervantès, Shakespeare parfois, Racine et Lamartine souvent ; de nos jours, Claudel ou Louis Le Cardonnel nous offrent cet exemple.

L’hérésie et l’obscénité sont les vers qui corrompent l’œuvre d'art et qui empêchent qu'elles parviennent en tout ou en partie à l'immortalité.





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Cette vue étroite dans son orthodoxie, empreinte d’un ostracisme certain vis-à-vis de chefs-d’œuvre naguère enfouis dans les enfers des écoles jésuitiques, a de quoi surprendre, sinon choquer sous la plume du cygne d’Orthez. Le catholicisme de Jammes apparaît pour le moins possessif et exclusif ; ce n’est plus un article de foi, mais un concept, un critère élitiste de sélection purement esthétique. On soupçonne ici une déviation sous ces principes rigides, sous des apparences de rigueur morale et de foi canonique. La littérature catholique — la poésie catholique — devient ici la seule « école » permise, la seule digne d’art véritable :

Pour réagir contre une littérature qui porte en elle des germes de mort qui peuvent contaminer à la longue les plus purs écrivains, il faut que les auteurs qui savent que le grand art ne peut exister dans le mal, tel que l’Eglise le définit, fassent des œuvres si belles qu'elles détournent les autres œuvres.

D'un autre côté, que beaucoup de pieuses gens n'aillent point comme elles ont déjà fait, hélas ! juger avec un superbe dédain et une coupable présomption des œuvres admirablement chrétiennes. C'est un péché d'orgueil que de croire que l'on peut répudier à première vue une œuvre qui a demandé à son auteur des années de méditation. Que ces pieuses gens essayent patiemment de s'éduquer, et si elles ne sont point nées pour l'art, qu'elles recherchent la compagnie des grands hommes de science qui ne manquent point à l’Eglise. Dieu étant la fin de tout, il ne faut point qu’un homme s'égare dans une voie qui ne lui est pas destinée. Si donc la lettre et le chiffre sont deux moyens voulus de Dieu, il ne sied point que celui qui est né pour le chiffre fasse tort à celui qui est né pour la lettre et inversement.

Que non plus, et par une bien courte vue, les écrivains catholiques n’aillent point se mésestimer, s'insulter, s'attaquer entre eux, sous prétexte que leurs opinions politiques diffèrent.

Une jeunesse est debout qui est avant tout catholique ; Vallery-Radot, André Lafon, François Mauriac, pour ne nommer que ses chefs ; et les adolescents de beaucoup de talent les suivent qui collaborent aux Cahiers de l'Amitié de France, aux Intimités et ailleurs.

Déjà nos adversaires se plaignent que la pudeur envahisse la littérature. C'est que, déjà, même le public indifférent finit par se lasser d'un théâtre qui n'est plus qu'un lieu d'excitation et de livres ou l'on vous serine à chaque ligne ou à chaque vers une variation sur le vice.

Ce colossal ennui provoqué chez les débauchés mêmes par ces insipides turpitudes, c'est le commencement de l'état de grâce littéraire.


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Henri Ghéon publie in extenso cette apologie de l’art chrétien, dans la Nouvelle Revue Française. Il écrit en la circonstance un long article fort désagréable intitulé « Une enquête du journal La Croix et les Géorgiques chrétiennes de Francis Jammes ». Il se montre outré devant tant de certitudes et d'intolérance. S'insurgeant contre les positions de Jammes, il en vient même à fausser la pensée de son ami. Il affirme en effet :



Vous avez lu. Oh ! Ne plaisantons pas : ceci est grave. Il va donc suffire de croire, de s'assurer par sa croyance la collaboration de la divinité pour créer immanquablement un chef-d’œuvre. Et réciproquement, en dehors de l'orthodoxie, en vain nous nous efforcerons. Voilà qui dépasse de beaucoup l'Index, lequel ne prétend prononcer que sur la valeur morale d'un livre ; sur sa valeur esthétique nullement. [...] Ah ! qu'on se défie du nouveau mot d'ordre. C'était hier « Politique d'abord » ; voici « Religion d'abord » aujourd'hui. Mais ne se rend-on pas compte que cela autorise précisément pour demain « Laïcité d'abord », « Socialisme d'abord », « Athéisme d'abord » ou toute autre formule légalement absurde, que nous repousserons avec une égale énergie, croyez-le bien ? [...] Art d'abord et libre critique de l’art : c'est notre mot d'ordre.



Dès la parution de l'article d'Henri Ghéon, Paul Claudel apporte son soutien à Francis Jammes et définit ainsi son désaccord avec l'orientation de la Nouvelle Revue Française :


Le dernier numéro de la N.R.F. me déplaît fort. Après bien des tergiversations, s'y précise une attitude qui, si elle se confirme, m'amènera à une séparation tacite, malgré tous les bons procédés que j'ai reçus de ce côté. Faut-il donc voir une fois de plus reparaître toutes ces vieilles rengaines de l'Art d'abord, de l'Art pour l'Art, que nous croyions enterrées. D'ailleurs l'article de Ghéon dénature votre pensée. Vous n'avez pas du tout dit dans votre lettre à la Croix, que j'approuve complètement, qu'il suffisait d'être catholique pour être artiste, et de confesser la vérité qui est la beauté pour en avoir le sentiment et le moyen de l'exprimer. Mais il est certain qu'il n'y a pas réalisation d'une œuvre d'art sans un témoignage plus ou moins explicite rendu à cette Création que Dieu a trouvée très bonne, et à l'ordre qui n'est pas parfait sans Dieu qui en est le sommet. Tout ce qui est contre les commandements est aussi contre l'ordre, ne va pas très loin, ni ne vient de très loin. De là tant d’œuvres champignons qui pourrissent à peine poussées, ou de « chefs-d'œuvre » mécaniques. Il n'y a de beau que ce qui est nécessaire, et il n'y a de nécessaire que ce qui sert à la gloire de Dieu.


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Pour démoraliser à tout jamais ceux qui confondent le devoir de transmission du savoir et le pédantisme, j'offre à tous les étudiants, sur présentation d'une photocopie de la carte d'étudiant mise à jour, toutes les références des citations mises en notes dans mes dossiers. C'est ainsi que je conçois le prolongement, à la retraite, de ma carrière d'enseignant,

Bien amicalement,

Bernard Bonnejean


Copie et reproduction de ce texte sur demande expresse de l'auteur. Les étudiants ont la possibilité d'avoir accès aux références et aux notes, sur demande et présentation de la photocopie de leur carte d'étudiants à jour.

 

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Histoire de poètes (6)

Publié le par Bernard Bonnejean

 
Du salon de Gabrielle Delzant à la prêtrise
 

Le Cardonnel devait revenir à Parays, tous les ans, de 1892 à 1900. Que ce soit durant les soirées d’hiver de la place François-Xavier ou dans la demeure bourguignonne, le poète se nourrit aussi bien physiquement que spirituellement. Il conforte sa vocation grâce à la lecture d’ouvrages trouvés dans l’une ou l’autre bibliothèque : La Vie des Saints, de Baillet, L’Année liturgique de dom Guéranger, Les Fioretti, Platon, le Port-Royal de Sainte-Beuve, Les Pensées de Joubert, Bossuet, Pascal, sans compter L’Imitation de Jésus-Christ dont Mme Delzant lui a offert un exemplaire.




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A l’abri du tumulte du quartier latin, Le Cardonnel s’entretient avec elle de sujets religieux et elle devinera avant lui l’appel de plus en plus pressant à la prêtrise :


M. Le Cardonnel sous l’influence de sa vocation religieuse se désintéresse de tout ce qui n’est pas religieux et monastique. La conversation commence sur un point d’art quelconque, et fatalement aboutit aux Bénédictins ou aux Prémontrés. Représentez-vous à la table de Parays d’aimables hôtes écoutant en silence, deux enfants se permettant quelquefois de rire et de gazouiller, mon mari, fort et tranquille, demandant droit de cité pour tout ce qui est élevé, M. Le Cardonnel expliquant les contemplatifs et les natures régénérées par le surnaturel, et moi, allant de l’un à l’autre, faisant la part de chacun et n’ayant pas à mettre la paix entre eux, parce qu’elle y est, grâce à une bonté charmante commune à tous les deux.


Mme Delzant qui voit la progression spirituelle du poète, se sent vite dépassée : elle adresse Louis Le Cardonnel à son directeur, l’abbé Huvelin, agrégé d’histoire et helléniste. C’est à cet abbé que Littré dut de revenir à la foi catholique et que Charles de Foucauld dut sa conversion.

 
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Mais c’est sans aucun doute grâce à une religieuse avec laquelle Mme Delzant mit son protégé en relation, Mère Célestine de la Croix, que Le Cardonnel s’engagera dans le sacerdoce. Elle avait fondé la Congrégation enseignante et hospitalière des Sœurs du Saint-Sacré-Cœur de Marie. L’institut comptait deux maisons, l’une à Athis-Mons, l’autre à Fiancey, dans la Drôme, à douze kilomètres de la Valence natale du poète.


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Louis Le Cardonnel quitte définitivement Paris le 15 mars 1893 pour son pays natal, bien décidé cette fois à faire aboutir ses projets de vie religieuse. Au printemps 1893, aux environs de Pâques, il rencontre Mère Célestine pour la première fois. Il écrit ses première impressions à Mme Delzant :  





J’ai fait ma première visite à Mère Célestine de la Croix dans la journée du Samedi saint ; je retournerai jeudi auprès d’elle et je puis dès à présent entrevoir tout le bien que me fera sa simple amitié. De la gare de Portes où je suis descendu, il m'a fallu marcher quelque temps sous un soleil splendide mais déjà lourd ; car, dans ce pays, les fraîcheurs du printemps fait bien vite place à une aride lumière. C'est donc en pèlerin un peu harassé que j'ai gravi l’escalier qui contourne le coteau où le couvent se dresse, sous la protection d'une blanche statue de saint Michel. Tout semblait dormir dans l'après-midi sans haleine. J'ai poussé une porte à demi ouverte, j'ai traversé un silencieux et frais corridor, puis est venue une aimable sœur à qui j’ai présenté votre lettre. Introduit dans un parloir ombreux j’ai attendu la Mère Supérieure. Un portrait que je n'ai pas eu de peine à reconnaître pour le sien, d'après vos descriptions d’elle, animait le mur sévère. Mais voici, entrée discrètement, la Mère Célestine elle-même. Je suis tout de suite à l'aise, je ressens de son âme à la mienne s'établir un courant d'immédiate sympathie. Assis dans l'ombre, je l’écoute : sa parole a un grand charme, c'est une parole abondante, pressée, pleine de vie et d'ampleur ; le flot pousse incessamment le flot et, sous chaque mot, on entrevoit la profondeur d’une âme ardente et féconde. Voilà bien une religieuse de grande race, aux élans réglés par la sagesse divine, à la flamme lumineuse. Je suis venu pour me confesser un peu, la Révérende Mère me prévient en se confessant elle-même. Elle me raconte ses luttes, ses épreuves ; elle veut, dit-elle, que je la connaisse bien avant de lui donner ma confiance. Mais les heures ont coulé, il faut partir. Vous devinez sans doute qu'on a parlé de vous, chère Madame, et de ceux qui vous sont chers. Je suis revenu à pied à Valence, à la lueur de la lune large et glorieuse, et maintenant je vous remercie d'avoir intéressé à moi cette belle, cette grande âme. A son contact j'ai pris plus de force et ma confiance s'est accrue.



Les lettres de la religieuse témoigneront bientôt de la réelle complicité qui unit directrice et disciple. D’une part, elle prescrit un régime de vie propre à rééquilibrer le poète tout encore, à son avis, encombré de « broussailles ». Pour combattre son imagination inconsistante, elle préconise le repos, la vie au grand air et les distractions ; puis un travail régulier et assidu de deux heures le matin et de deux heures le soir. D’autre part, elle a l’intelligence et la sagesse de ne pas le couper de son univers poétique. Au contraire, elle apprécie les vers du futur prêtre et s’en ouvre à Mme Delzant :


J’ai enfin entendu des vers et après vous, Madame, je dis : que c’est beau ! Je n’ai rien entendu de semblable, et cependant notre chère Bretagne m’a donné, dans ma jeunesse, des harmonies que j’entends encore au fond de mon âme : mais rien ne vaut ce que j’ai entendu samedi.


En outre, la religieuse semble avoir saisi la nature complexe des poètes et de Louis Le Cardonnel, en particulier :


Les poètes tiennent de l’ange, de l’enfant et même de la femme. [...] Sa nature élevée le place bien au-dessus de tout plaisir sensuel ; sa piété réelle lui est un fort ; mais le cœur qui est sa grande puissance, puissance captive jusqu'à présent, le cœur doit se dépenser,
aimer les âmes, déborder. Alors seulement l’équilibre se fera.



Après quelques mois de cette existence si peu ascétique, la Supérieure conduit son protégé à Saint-Antoine, près de Saint-Marcellin, dans l’Isère, le 24 août 1893. Le Supérieur ne peut le garder : la règle absolue interdit qu’on accueille un postulant d’un autre ordre, et Le Cardonnel a passé quelques mois à Solesmes. A partir de septembre, il poursuit son postulat à l’abbaye Saint-Michel de Frigolet, près de Tarascon, qui abrite des Prémontrés vivant sous la règle de saint Augustin ; mais l’abbaye ne possède pas de scolasticat.

 
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 A la fin de novembre, le poète descend à Aix, chez Mlle Rostand d’Abancourt. Mère Célestine ne tient plus désormais aucun rôle direct dans la formation du prêtre. Le Cardonnel lui rendra un vibrant hommage dans son « Carmen platonicum » :



O vous que Michel-Ange aurait prise pour Dame,
Grande initiatrice aux mystères de l’âme,
Vous avez, dans l’éclat de votre chasteté,
Je ne sais quelle grâce et quelle gravité :
Vous nous faites penser à ces heures divines
Où se lèvent une étoile au-dessus des collines,
Vous allez : l’harmonie accompagne vos pas ;
Vous enchantez les cœurs et ne les troublez pas.
Telle, idéale encore, et pleine de décence,
A son premier matin brilla la Renaissance.[...]
Vous évoquez, aux jours de l’Italie ancienne,
Une Abbesse, princesse et platonicienne.


L’archevêque d’Aix conseille au jeune homme le Séminaire français de Rome. Le mois de janvier 1894 se passe en démarches à Aix et à Valence. Enfin le 2 février, Mgr Cotton signe les lettres testimoniales. Le Cardonnel triomphe enfin de ses doutes parisiens :


Et la profonde voix, la voix tendre et secrète,
Revenant lui parler dans son charme ancien,
Dit au Prêtre futur caché dans le Poète :
J’ai mis sur toi mon signe, un jour tu seras mien !
Sortilèges, enfin, vous tombez ! il est libre :
Loin de lui ce néant qui le faisait souffrir !
Sa victoire, il la conte aux rivages du Tibre ;
Ses généreux desseins vont maintenant mûrir.


L’abbé le Cardonnel reçoit la soutane dès le lendemain de son arrivée à Rome, le 3 mars 1894. Il reçoit la tonsure en septembre 1894. Il reçoit le sous-diaconat le 20 octobre 1895, le diaconat le 18 octobre 1896. Il est enfin ordonné prêtre, à l’âge de trente-quatre ans, le 19 décembre 1896, à Romans, des mains de Mgr Cotton :


Son front se pacifie à la clarté des cierges :
Plus haut que la tempête, il a mis son trésor,
Il consacre le Vin qui fait germer les vierges,
Il prend le Pain vivant sur la patène d’or.
En offrant l’encens pur des louanges prescrites
A ce Dieu qu’il annonce et qui l’a protégé,
Il vit transfiguré par la beauté des rites,
L’âme resplendissante et le cœur allégé.


Les amis poètes parisiens auront beaucoup de mal à comprendre ce cheminement si particulier. Charles Morice avait déjà déclaré, un peu grandiloquent, dès après l’expérience d’Issy :


Louis Le Cardonnel est, peut-on croire, perdu pour la Poésie. Ce poète s’est fait prêtre.


Plus tard, en 1913, il fera amende honorable dans Le Retour ou mes raisons dédié à Louis Le Cardonnel, prêtre et poète :


Quand tu t’es senti appelé par Jésus, mon cher ami, à le servir dans son Eglise, t’es-tu demandé s’il te permettait d’y conduire le chœur des Muses ? On les dit un peu décriées en cour sainte, à cause des fautes commises en leur nom, et bien qu’elles en soient innocentes. Les vierges folles, en contrefaisant le sourire des vierges sages, les ont compromises. Mais quelle extase de joie, n’est-ce pas, quand tu as compris qu’il ne t’était pas demandé de sacrifier ta mission de poète à ta vocation de prêtre, qu’on ne te reprenait pas les dons d’Apollon, qu’on te prescrivait seulement de consacrer les plus belles de tes odes à la gloire de Dieu ! Jaloux d’unir


La foi prudente avec la poésie ailée,


tu t'enorgueillis doucement du rang qui t’était assigné dans les saintes milices :
Je lutte par la voix, Prêtre, Apôtre, Chanteur.
  
 
A suivre, deuxième époque : à la conquête d’une poésie catholique vraie

Bien amicalement,



Bernard Bonnejean

Reproduction interdite en tout ou en partie sans permission de l'auteur.

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Histoire de poètes (5)

Publié le par Bernard Bonnejean

 
 

La fondation de l’Ecole française

en réaction à l’Ecole romane

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Cette lettre, signée, rappelons-le, en premier lieu par Louis Le Cardonnel, prouve le désir d’indépendance du poète et de ses cosignataires, à l’égard de toutes les écoles, mais surtout de celle que Moréas venait de fonder, l’Ecole romane. En effet, le 2 janvier 1891 eut lieu à l’hôtel des Sociétés savantes un banquet présidé et offert par Moréas. Il s’agissait officiellement de fêter la publication du Pèlerin passionné. Ce devait être, dans l’esprit des organisateurs, le couronnement du symbolisme. En vérité, les symbolistes qui applaudirent aux toasts portés à la poésie ne se doutaient sans doute pas qu’ils célébraient ainsi la naissance d’un schisme. La préface du Pèlerin passionné était pourtant sans équivoque :
Conséquemment, j’y poursuis, selon une évolution logique et indubitable, dans les idées et dans les sentiments, comme dans la prosodie et dans le style, la communion du Moyen âge français et de la Renaissance française.


La plupart des symbolistes, après avoir pris conscience que Moréas se détournait des canons, d’ailleurs jamais définitivement établis, de la poésie symboliste, crièrent à la trahison et à l’apostasie.

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Quelques individualités se rallièrent au nouveau mouvement : Maurice du Plessys, Raymond de la Tailhède, Ernest Raynaud, avec l’appui de Charles Maurras. Le Cardonnel, pressenti, se déroba en s’excusant auprès de son ami, prétextant son atavisme écossais, ou irlandais qui faisait de lui un voyant qu’il fallait continuer à écouter « presque toujours ». S’il admettait que parmi ses ancêtres, « il y [avait eu] des chefs de clans », c’était pour ajouter qu’il en avait « gardé le besoin d’être [lui]-même ». En somme, s’il trouvait « beau » le nouveau « diocèse » de l’évêque Moréas, c’était pour refuser aimablement, mais nettement d’en être le « caudataire ». Le Cardonnel terminait sa lettre avec les félicitations d’usage, assurant le nouveau chef d’école de son admiration et de son amitié.

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Même souci d’indépendance que précédemment. Cependant, Le Cardonnel et Moréas conserveront leur amitié intacte par-delà les divergences d’école. Il gardera aussi des liens privilégiés avec les autres membres de l’Ecole romane, Raymond de la Tailhède et Maurice du Plessys. Devenu prêtre, il dédiera à Moréas « Rendez-vous », poème composé en 1901, devenu « Le bon seuil » dans le recueil Poèmes. Il y invitera son compagnon de jeunesse, « voyageur éternel, Icare désolé » à venir séjourner dans son presbytère, afin d’y recevoir le réconfort moral. A Ernest Raynaud, il fera don du « Dernier chant d’Orphée », et c’est en grande partie à Maurras, comme l’a constaté René Brécy, qu’il devra d’être révélé au public français.

Du salon de Gabrielle Delzant à la prêtrise

Cependant les Poèmes parus à cette époque traduisent une longue crise de conscience dont il ne sortira que grâce à l’appui de la famille Delzant. Gabrielle Delzant, âgée de trente ou quarante ans au début du siècle, avait épousé en 1878 un grand bibliophile, écrivain amateur, lié aux Goncourt. Elle exerçait dans son entourage une sorte d’apostolat et aux dîners du lundi qui réunissait tous les amis de son mari, elle montrait une grande sollicitude, une faculté innée d’écoute bienveillante. En outre, elle avait une foi chrétienne profonde et un réel esprit évangélique qui la poussait à soulager les misères physiques et morales. Louis Le Cardonnel avait fait la connaissance d’Alidor Delzant au cours d’un déjeuner littéraire en 1885. Depuis 1891, date à laquelle leurs relations se sont établies, il fut l’hôte privilégié du couple. Il rencontra chez eux Rosny aîné, les Margueritte, Léon Hennique, Alphonse et Mme Daudet, qui tenait elle-même un salon, Henner, Lahor, Henry Bérenger, Edouard Estaunié, Firmin Roz, André Bellesort, Emile Trolliet, Adrien Remacle, et Henry de Groux.

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Le couple Delzant possédait, entre Auch et Agen, au Parays, une gentilhommière à un étage flanquée de quatre tours pointues. Louis Le Cardonnel, quand il en était l’hôte, habitait au premier étage d’une tour du Nord. Dans la bibliothèque de Parays, ou dans son annexe de l’autre côté de la route, les poètes amis et visiteurs ont inscrit des santons. Mallarmé, qui fut souvent invité durant les quatre dernières années de sa vie, a gravé près de la cheminée :
Ici, le feu pour renaître,
Tantôt durable ou charmant,
Comme l’amitié du maître
Mêle du chêne au sarment
 
Du même, ces vers gravés à la porte de la bibliothèque :

Cy gist le noble vol humain,
Cendre ployée avec ces livres.
Pour que toute tu la délivres,
Il faut en prendre un dans ta main.        

Dans l’annexe, Le Cardonnel a tracé ces deux quatrains, recueillis plus tard dans les Carmina sacra :
  
Porte, défends l’accès de cet intime Louvre,
A ceux qui ne sont pas d’un noble songe épris :
Garde à jamais ce seuil du profane et ne l’ouvre
Qu’aux loisirs des grands cœurs et mâles esprits.

II
Heureux qui vient ici, dans la pénombre auguste
Se nourrir de silence et de recueillement ;
Ou qui peut y survivre un jour, durablement
Dans le vélin d’un livre et dans l’airain d’un buste.

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Parays est une sorte d’Eden pour les poètes. Le Cardonnel a composé nombre de poèmes dans ce cadre rustique et romantique. Il n’a jamais, à notre connaissance, chanté cette retraite protégée des remous parisiens, mais, dans sa correspondance avec les Delzant, il a exprimé un attachement sincère et enthousiaste pour la demeure, le cadre champêtre de la Gascogne et la douce amitié de ses hôtes :

Je n’oublierai pas Parays. Vous savez que j’ai promis une ode à cette demeure où, hirondelle aussi, je me suis arrêté ! C’était un nid ; il en est sorti quelques poèmes. Dieu veuille qu’ils ne meurent pas, en tombant du nid, comme ces petites hirondelles que Geneviève et moi avons enterrées... Le paon qui mourut à Parays, renaîtra peut-être en moi. Hélas ! ne mangeons-nous pas tous les jours au restaurant du cheval ! Cela devient Pégase en nous si nous avons une destinée... Au revoir, chers amis ; toutes les bêtes dont vous me parlez sont dans ma mémoire ; et les gens de Parays, je leur envoie ma sympathie. Mon cher ami, puisse ma destinée être pareille à ce beau corridor droit qui, d’un bout à l’autre donne sur le ciel. Oui, je reverrai Parays, je le célébrerai.

Amicalement,

Bernard

Reproduction interdite sous peine de poursuites.

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Le vermacle de sainte Golocôme (13° s.)

Publié le par Bernard Bonnejean

 

Texte établi et annoté par

M. le Professeur Amédée-Honoré

Le Piègeux (1892-1947),

docteur émérite de l'Université libre des Deux-Fleuves,

spécialiste en littérature médiévale costarmoricaine,

membre de l'Archiconfrérie des Preux Algonquins.


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Sources et manuscrits :

 
Dès 1900, on connaissait le canevas du Vermacle de Sainte Golocôme, d'après une tradition orale très ancienne. Mais il appartint au génie du Père Augustin de la Ganisserie, op, d'en remarquer le manuscrit et de le déchiffrer. En fait, il y a deux manuscrits : le manuscrit A, daté de 1254, assez abimé par les infiltrations qui en ont rendu des passages entiers indéchiffrables ; le manuscrit B, celui que découvrit le P. de la Ganisserie, daté de 1274, et sur lequel travailla le Prof. A.-H. Le Piègeux. Ce document, très précieux, est aujourd'hui conservé aux archives de l'Université du Québec sous la référence :
 
 

Notes et commentaires :

 
Ayant moi-même travaillé sur le manuscrit B avec le Prof. Aloÿs Kuningam, je me suis permis, pour la bonne compréhension du manuscrit et par désir de servir la science linguistique et la recherche universitaire, d'ajouter quelques notes personnelles basées sur l'excellent travail de Le Piègeux.

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Gildas clabingea la suifette1 à travers la membrouille. Il se fit une claquemure intense comme si la riboule avait gadiché la marniche. Les giberceuses arrêtèrent net leur alpingage ; les commeurnes2 s’entrechécraient, immobiles, vérinés comme des remures qu’on aurait lâchement remibourées. Et pourtant, on s’était bien promis qu’on harcènerait la gibesse ! Peine perdue ! Elle était là, farcelisée, coperfilée, émigurée telle une petite javercière ! La farloupe3 !!!
Tout à coup, Gildas s'escarla ! Il en avait son lamoir de toutes ces cernités !! Finies les patioches et autres inerettes ! On allait voir à quoi ressemblait sa lointère !
Combien y'en avait-il de minoches ? D'un coup d'oeil, il les estima à vintrure, peut-être vintrure-tierce4. Pas plus. Pas de quoi en manirer une membrière ! Mais quand même ! Il suffirait d'une seule marnelopée pour clamercer la gigouillade !
 
Gildas ferbola la gibesse par les deux cimures, sans déverger un seul instant. Furieuse, la giberce tenta de se décateliner, mamelinant de sarkeau et d'aubri, sans résultat. Elle était pièvre d'iroisie. Cependant, bien qu'on la studît vécasse, elle feignait de fafilocher, la badlesse, avec un perbolant de tous les diables ! C'en était minesque à voir ! Car il faut bien en circonvaincre : elle était tout de même faisiblement sarcolée, la cardaine5...
"Pas le temps de s'apiocher", s'ertima Gildas. A la moindre sonitude, il était brébanque pour des piogées. Mais comment s'estrafilier parmi giberceuses et commeurnes sans se tramouler trop ? Une vraie afriture ! Il demeura quelques astrices, la trimoire éperdue. Lui qui en avait pourtant clavaqué des révines, il était tout gouglottant, plus d'aspince que de britouille.
"Stup ! s'estrifouilla la gibesse. Sous tes grands socasses, t'es qu'une minoppée ! "
Gildas lui colla une traverseuse6 en travers de la matioche ! Une minoppée ! Lui ? Et en moins d'épatude qu'il ne faut pour le hablir, la gibesse se retrouva derge par-dessus pioche. Elle avait beau muniger comme une gréville, il ne découilla pas d'un epsilon7. On allait vriter ce qu'on allait vriter !
Ce fut une mirnechière comme on n'en vit pas à la bataille de Vorasque-la-Ménilmée8 ! Gildas se servait de la gibesse comme d'un sommetail à visitandoir ! Pas à pas, sochet après sochet, il se municipa un galteux au milieu de la furasque. Tous l'arabusquèrent ; aucun pour le débirasser. On eût dit le "Griveux de Chayource", tant son alluron était fiolesque et son instude énermineuse. Au reste, on entendait de vassa de valla des alluvirations au héros démouru. Pas un pour ne pas ébadouir un gosteux de Chayource.
Enfin, Gildas amanoui de sa gibesse, franchit le paltameur à séculier. Il la fit détremper à terre. Elle lui colla une traverseuse. Il lui rendit une tapocule puis lui roussilonnant les amunilles, il lui rifa : "La gibesse, t'as des blutiaux qui me décalagent". Et, toute éferluéé, elle lui haurissa une fifrelette qui le laissa émarturé. ........... sacubi[téé]......éroferme et s[...]..........................................délauquée........................................................................toute esparbassée9.
Ils s'embaguèrent et eurent une émarmité de mariochons. L'aînée, à la prustrécomption générale, finit laminaire au couvent des Absoulines10.




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Sainte Golocôme, fille de Gildas et de la gibesse. 
 

RENVOIS DE NOTES :

 
1 Ce vocable, utitisé en ce sens, permet, d'après Luigi Scarpani, d'établir avec précision le territoire occupé par les Eromandiens au XIIIe siècle. Selon lui, il aurait englobé un espace compris entre Duchesnay et Portneuf. Edmond du Courteau d'Etables n'a pas retenu cette hypothèse.
2 On voit bien ici que la société éromandienne est fondée sur des critères sexuels. Patriarcale, avec une évidente domination des commeurnes, on n'est pas sans remarquer l'attitude de la "gibesse" (équivalent de notre "maîtresse femme") dont l'influence est sensible sur la population giberceuse.

3 Certes, le mot est osé ! Mais en faire une injure, comme l'a supposé Le Piègeux, nous semble exagéré.

4 Inutile de rappeler que le système décimal n'est pas encore inventé.
5 Une belle image, supposée magnifier les formes féminines.
6 Le lecteur aura soin de ne pas confondre la traverseuse et la tapocule (infra). Seule la première est une vraie correction, la seconde étant un acte physique, certes rude, mais asséné avec tendresse.
7 L'expression figée "ne pas découiller d'un epsilon" permet de supposer, avec une quasi certitude, l'influence grecque sur le peuple éromandien.
8 Une grande bataille dont nous ne savons presque rien sinon que le céromène (équivalent de général en chef), surnommé "Griveux de Chayource", était réputé pour être invincible.
9 Texte malheureusement perdu. L'aumônier général des Absoulines ayant griffé le manuscrit, il ne reste que quelques mots, qui donnent assez le ton très érotique du passage.
10 Ordre religieux féminin aujourd'hui disparu, placé sous le patronage de sainte Golocôme.


 
 
Voilà, mes chers amis, les connaissances qu'en toute modestie je me flatte d'avoir acquises. Puissiez-vous ne pas me le reprocher.
 


Bien amicalement,

 
Bernard
 
 
 

 

Publié dans traditions séculaires

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Histoire de poètes (4)

Publié le par Bernard Bonnejean

 
La grande vogue du Chat noir
(suite)
 
 
Le Chat Noir publie une autre poésie de Le Cardonnel, le 2 décembre de la même année. Comme le remarque Noël Richard, le poète s’est vraisemblablement inspiré de Baudelaire dans cette « impression de pluie ». La première strophe, en effet, commence par les deux mêmes rimes que la pièce LXI des Fleurs du Mal :
Mon cœur exaspéré, mon cœur se sent plus vieux,
Par ce lugubre temps, par ce temps pluvieux.
 
 
 
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De plus, toujours selon Richard, il est loisible de rapprocher assez aisément l’image du corbillard du poème cardonnélien
— De cyprès, entourés d’un livide brouillard ;
Il ne manque plus au tableau qu’un corbillard
— Qu’un corbillard avec un plaintif tintement
De glas — et, torturé, je pense tristement
— Aux morts ennuyés qui, malgré les oremus
Dolents, chantés pour eux — s’étirent dans l’humus !
 
 
 
de la pièce LXII intitulée « Spleen » des mêmes Fleurs du Mal :
— Et de longs corbillards, sans tambours ni musique,
Défilent lentement dans mon âme ; l’Espoir,
Vaincu, pleure, et l’Angoisse atroce, despotique,
Sur mon crâne incliné plante son drapeau noir.
 
 
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Quelques semaines après son arrivée à Paris, le Chat Noir publie une autre sonnet du jeune poète, encore dédié à Goudeau, « Mysticisme », dont le ton général, la fluidité des rythmes et des images rappellent cette fois la manière d’Albert Samain dans Au Jardin de l’Infante. Quatre autres poèmes de Le Cardonnel paraîtront encore dans la revue montmartroise en 1885, dont l’un cette fois sera dédié à George Auriol, le secrétaire de la direction. Cette fois, Le Cardonnel est bien dans le ton du Chat Noir avec cette « Chanson pour mélodrame », où le poète facétieux raconte l’histoire d’une ingénue « à l’œil cafard » et à la triple couche de fard, étranglée sous la lune par son amoureux avec un bout de corde caché dans sa poche. Les derniers instants de la belle donnent assez le ton de l’ensemble de cette pièce grand-guignolesque  :
La romance qu’elle me chante
Me paraît à peu près touchante...
Oui, mais quel ton de voix cafard,
Dans sa voix elle a de son fard...
Hop ! Serrons ! Sous la lune pâle,
Vrai, ça n’est plus le vent qui râle !
 
Ces poèmes qu’il est permis de juger faciles sont bien de la veine chat-noiresque. Le Cardonnel y cède à la truculence et à une certaine complaisance pour le genre macabre, un macabre le plus souvent joyeux, qui fait autant partie de l’atmosphère du Chat Noir que des plaisanteries coutumières aux carabins qui, de tout âge, ont ainsi aimé à faire enrager le bourgeois. Du reste, le Chat Noir suivait ainsi la voie tracée par le satanisme poétique d’un Rollinat et de ses Névroses, peuplées de squelettes aux dents blanches et de vampires au vol inquiétant. Ces essais de jeunesse, comme le sonnet « Bourgeois », s’expliquent aussi par la rancœur d’un de ces poètes faméliques exécrant par-dessus tout les béotiens, philistins ou mufles que Tailhade a décrit dans son voyage Au Pays du mufle ou dans A travers les groins.
 
 
 
Nombre de poètes, et parmi eux Louis Le Cardonnel, ne pardonneront pas à Salis d’avoir fait de l’institut artistique, qu’était le premier Chat Noir, une affaire commerciale et lucrative pour lui seul. Ils devaient bientôt déserter le célèbre cabaret. Pourtant, il est certain que le Chat Noir fut une merveilleuse rampe de lancement pour le symbolisme et pour les jeunes poètes qui le fréquentèrent. On lui reconnaît encore une immense portée artistique et littéraire, et cela à travers le monde :
Entre la fin de siècle et le premier quart du XXe siècle, on a vu se multiplier les répliques du Chat Noir à Barcelone, Munich, Vienne, Cracovie et même Moscou et Saint-Pétersbourg, chaque pays insufflant au cabaret ses caractéristiques nationales et les obsessions du moment.
 
L’auteur de l’article reconnaît cependant que les émules du « Chat Noir » ne purent remplir partout leur rôle qu’autant que la censure locale le permettait. Il conclut enfin sur ce que le « Chat Noir » et ses calques européens apportèrent à l’art par son violent désir d’osmose, rappelant que c’est au célèbre cabaret que Debussy connut Satie, qu’ils y rencontrèrent Cocteau et qu’ainsi put devenir possible la création de Parade, avec Cocteau pour l’argument, Satie pour la partition, Diaghilev et Massine pour la chorégraphie et Picasso pour la décoration et les costumes.

 
 
 
Que Le Cardonnel ait voulu minimiser le rôle du « Chat Noir » dans son inspiration n’a rien d’étonnant. C’est d’une part que le bon prêtre qu’il est devenu veut sans doute faire bonne figure devant le destinataire des lettres auxquelles il livre ses confidences, Mgr Calvet. L’autre raison, il la livre au même destinataire. Le Cardonnel, dans son jugement négatif, parle surtout du second « Chat Noir », lieu, dit-il, « au charme malsain » que les poètes décidèrent d’abandonner « à l’ignominie de la chanson canaille et de la gouaille faubourienne », refusant de devenir ces Montreurs qui provoquaient le dédain et l’indignation chez un Leconte de Lisle. Il est certain que Louis Le Cardonnel donne très tôt des signes d’agacement et de fatigue à l’égard de la vie tourmentée et vaine du Montmartre d’alors. En 1885, paraît dans le Chat Noir, sa « Chanson découragée » qui ne semble pas avoir été une pièce artificielle. Après avoir amèrement regretté que le dictionnaire fût devenu froid, que « l’Absolu refuse d’être », et que les « pauvres chansons [meurent] dans un sanglot » à peine nées, il conclut sur un vers désabusé :
Vraiment ce n’est pas la peine !
 
Les compagnons de Le Cardonnel l’ont déjà surnommé « l’ascète ». Le jeune homme leur inspire une grande affection mêlée de respect. Il exècre par dessus tout le blasphème ou la paillardise, et Adolphe Retté, qui avant sa conversion, n’aura de cesse de le railler et de le ridiculiser, volontiers blasphémateur et impie, le présentera répondant au franc cynisme par « une de ces sentences pieuses qui produisent l’effet d’une cascade d’encre versée dans l’eau miroitante d’une source claire ».
 
Le Cardonnel montmartrois est déjà en quête d’idéal. La poésie profane et les joyeuses virées de la Butte ne lui suffisent plus. Il s’intéresse aux mystiques profanes, Goerres, Novalis, Swedenborg ; aux philosophies de Plotin et de Philon ; aux occultistes Papus et Eliphas Lévy ; il admire aussi Joseph de Maistre, Claude de Saint-Martin, Lacuria et Hello. Mais, en même temps, il se nourrit des lectures des Pères de l’Eglise : saint Augustin, saint Bonaventure, Denys l’Aéropagite et saint Jean de la Croix. Il tente déjà de concilier toutes ces leçons sous le signe du catholicisme. Il a en projets de composer un recueil de vers, Les Incantations, un livre d’hermétisme et un autre d’apologétique...

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Un poème en prose, confié au Scapin, est assez explicite. Le Paris cosmopolite de cette fin de siècle est devenu vide de sens. Tous les habitants, au regard « absolument semblable » qui trahit une même « pauvreté spirituelle » lui apparaissent comme des fantômes interchangeables qui n’ont aucune idée de ce que peut être une « existence parfaite ». Ils ne comprennent rien au symbolisme d’une flèche d’église « dont l’élancement pieux affirme que le vrai but de l’homme est en haut ». Comme Claudel, Le Cardonnel a besoin d’être « reconnu » comme un individu que l’on puisse appeler par son nom.
 
La crise intellectuelle et spirituelle de 1886, particulièrement douloureuse pour le poète, le conduit à entrer à Saint-Sulpice et à se jeter dans un confessionnal. Le prêtre, s’entretenant avec lui en dehors de l’église, se trouve être un ami d’enfance de son père. Cette rencontre précipite sa résolution : il se fera prêtre. Mais avant de partir au séminaire d’Issy, il erre longtemps, comme de coutume, dans les rues de Paris avec son ami Albert Samain, qui ne soupçonne rien. Ils se récitent des vers et se quittent sur le Pont des Arts. Samain apprendra la nouvelle de l’entrée de Le Cardonnel par la bouche d’Edouard Dubus. Il en est légitimement affligé, lui qui pense l’ami de toujours perdu pour Paris et pour la poésie. Le Cardonnel, après avoir quitté Montmartre et ses amis, part donc pour le séminaire. Après Issy, où il fera d’ailleurs figure d’original, il va à Solesmes où il fait un court séjour en noviciat. Puis, il passe à Valence deux années de méditation, de 1888 à 1890, coupées d’ailleurs par quelques séjours dans différents monastères.

 
A suivre.

 

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Bernard Bonnejean, Inédit

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Histoire de poètes (3)

Publié le par Bernard Bonnejean

 
Cénacles et cercles littéraires
 
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A travers Le Cardonnel, c’est toute la vie du Paris du symbolisme, de 1883 à 1893, qui s’offre à l’observateur. Il aura fréquenté tous les cénacles et les cercles littéraires et artistiques de l’époque, ou peu s’en faut. Le poète-prêtre assagi écrira plus tard à Mgr Calvet que, comme tous les poètes de sa génération ; il a « traversé […] l’atmosphère de ces cabarets littéraires », où tous étaient attirés, parce qu’ils aimaient « ce qu’il y a de sacré dans l’art »,
le décor archaïque, la lueur des vitraux, l’ardeur loyale de quelques bonnes camaraderies et surtout la douceur d’échapper quelques heures, en des soirées d’illusion, à la pesanteur prosaïque d’une époque lourdement utilitaire.
Il n’a pu cependant hanter le cercle des Hydropathes, dissout quelque trois ans avant son arrivée à Paris, qui devait son nom à Emile Goudeau, surnommé « l’hydropathe » depuis qu’il avait été frappé par un morceau du musicien comique Gungl’, intitulé « Hydropathen walsh ». Il est probable qu’il faille ajouter une autre explication étymologique à ce surnom : comme le dit Noël Richard, si les Hydropathes s’appelaient ainsi c’est sans doute à cause « d’une certaine aversion pour l’eau pure », autrement dit, pour être plus clair, à cause d’une dilection certaine pour l’absinthe. Le cénacle des Hydropathes, sis au café de la Rive gauche, à l’angle de la rue Cujas et du boulevard Saint-Michel, avait accueilli de grands noms de la littérature d’alors : Charles Cros, Laurent Tailhade, Paul Bourget, François Coppée, Marie Krysinska… En 1881, le cercle des Hydropathes disparu lègue son esprit aux Hirsutes, aux Décadents et au Chat noir. Charles Cros, ancien membre des Hydropathes, fonde le club des Zutistes qui se réuni au Chalet de bois, rue de Rennes. D’après le témoignage de Jean Moréas, Louis Le Cardonnel fréquente le nouveau club où il récite, comme le stipulent les statuts, « d’une voix monotones, des vers déjà parfaits ». En outre, selon le même Moréas, l’espérance de Le Cardonnel était déjà alors « de s’approcher de Dieu » et « d’obtenir la grâce de prier. ». Le poète fréquente aussi au cercle « Nous autres » où se réunissent Léon Riotor, Paul Morisse, Albert Samain, Marc Bonnefoy, Edmond Haraucourt, Victor Margueritte, Ernest Raynaud, d’Esparbès et Anthony Mars, futur vaudevilliste à succès. Comme chez les Zutistes, chacun y lit son dernier poème et tous consacrent à Bacchus. Léon Riotor, lui aussi, a apporté son témoignage sur Le Cardonnel, adepte du club, qui de façon prémonitoire voit en lui « la mine drôle d’un jeune curé de campagne », non sans souligner le goût du sarcasme à la manière de Villon, ainsi qu’une propension à la vérité, malgré une certaine dilection pour le paradoxe.
 
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Il est probable que Le Cardonnel fréquenta aussi les cafés célèbres : celui de la « Nouvelle Athènes », fiel de Forain, Degas, Manet, Pissaro, Duranty, Richepin, Mallarmé, Villiers de l’Isle-Adam ; le « Cabaret des Assassins », que fréquenta Verlaine et Clemenceau, maire de Montmartre, avant de devenir « Le Lapin agile », temple du cubisme ; le « Café Rouge » et « Le Cochon fidèle », où ont leurs habitudes Vallès et Cladel ; le « François Ier » que fréquente Verlaine en compagnie de Moréas et d’Ernest Renaud, parmi les préférés de Le Cardonnel, et devant lequel passe parfois Leconte de Lisle avec cigare et monocle, devant lequel on se lève respectueusement « pour lui rendre les honneurs ». Les poètes prisent aussi « l’Académie », rue Saint-Jacques, où l’habitude est de mettre en perce un des quarante tonneaux du café à l’occasion du décès d’un Immortel. Au « Café d’Harcourt », où l’ambiance est plus sereine, Alphonse Daudet joue au bésigue avec Charles Cros.
 
La grande vogue du Chat noir
 
Mais le cabaret le plus célèbre de l’époque est sans conteste le « Chat Noir », fondé par Rodolphe Salis dès 1881, au 84, boulevard Rochechouard, dans le local des Postes et Télégraphes. Son renom et son retentissement allait passer les frontières. Ses habitués étaient alors Emile Gauthier, Crié, Labusquière, et Callet. Comme avec la réputation vint quelque argent, il créa, avec Clément Privé, le journal Le Chat Noir. Henri Rivière fut chargé de la mise en page. Autour du cabaret et du journal, se groupèrent Emile Goudeau et les Hydropathes, puis Abezac, Adrien Demazy et Mac-Nab. S’y joignirent Auriol, puis Alphonse Allais, élève-pharmacien à l’époque.
 
 
Le « Chat Noir », c’était avant tout à ce moment-là un climat que Salis fit tout pour conserver. Les clients, accueillis par des discours pleins de verve, étaient soumis « à des séries d’épreuves plus fantastiques les unes que les autres », sous l’autorité joviale d’Edmond Dechaumes, grand-maître de cérémonies et secrétaire de la rédaction. Rodolphe Salis, selon le témoignage d’un habitué, « avait créé un cabaret où tous les artistes trouvaient place et tenaient à honneur de fréquenter ». On comptait alors dans les rangs de ces joyeux fêtards Coppée, Haraucourt, Pimpenelli, Léopold Dauphin, Georges Fragerolle, Caran d’Ache, Willette, Steinlein, Henri Somme, Henri Rivière, Signac...Tous les vendredis, se tenaient des soirées artistiques, des réunions littéraires présidées par Jean Rameau, Goudeau, ou Haraucourt. Victime de son succès, le « Chat noir » dut déménager rue de Laval dans un hôtel que l’architecte Isabey métamorphosa. Il est difficile aujourd’hui de se représenter parfaitement le cadre dans lequel évoluèrent tant d’artistes, de dramaturges et de poètes. Il faut se fier aux témoignages de l’époque, dont celui de Valbel, pour imaginer l’admiration enthousiaste du public parisien devant une telle luxuriance de style. Beaucoup d’artistes en vogue ont participé à la décoration du Chat Noir. Du haut en bas de l’hôtel, sur les murs, sur les paliers, dans les escaliers, des peintures et des dessins sont signés Gérôme, Falguière, Willette, Forain, Caran d’Ache, Steinlein, Robida, Rivière, Paul Robert, Gilbert, Louis Morin, Henri Pille, John Lewis Brown, Rochegrosse, Gandara, Auriol, Fau, Despaquit, Delaw, Darbour, Somme, Doës, Saint-Maurice, Capy, Uzès, Bombled, Tiret-Bognet, Vallet, Bac, Mery, Grasset, Roedel, Thévenot, De Sta, Galice, De Feure, Redon, Henricus, Radiguet, Poirson, Rafaëlli, Théo Wagner...
 
Pour chaque saison, un Comité de lecture est chargé de choisir les œuvres littéraires représentées sur la scène du cabaret. Mais la spécialité du « Chat Noir », ce sont les intermèdes au cours desquels poètes et chansonniers disent eux-mêmes leurs œuvres. Il faut citer parmi eux, dans un désordre volontaire, et sans les hiérarchiser, comme ils l’ont voulu eux-mêmes : Mac-Nab, Jean Moréas, Jean Rameau, d’Esparbès, Edmond Haraucourt, Maurice Donnay, Maurice Vicaire, Jules Jouy, Armand Masson, Paul Delmet, Jacques Ferny, Vincent Hyspa, Fragerole, Jean Goudezki, Marcel Lefèvre, Xanrof, dont Yvette Guilbert chantera l’immortel Fiacre, Jules Oudot, Léon Durocher, Lemercier, Xavier Privas, dont le nom figurera dans nombre d’anthologies de poètes catholiques aux côtés de Fagus et de Jehan Rictus, Pierre Trimouillat, Hauton, Zamacoïs, Varney, Richard, Montoja, Goudeau, Albert Samain, Marsolleau, Camille de Sainte-Croix, Clovis Hugues, Herbert, Ogier d’Ivry, Paul Margueritte, Rollinat, Mistral, Villiers de l’Isle-Adam sans oublier, bien entendu, Louis Le Cardonnel.
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Le Cardonnel avait connu le Chat Noir, avant même de s’installer à Paris. En octobre 1882, il fait parvenir à Emile Goudeau, alors responsable de la revue du cabaret, avant de démissionner en 1884 pour laisser la place à Alphonse Allais, un pantoum qui lui est dédié. La facture est encore classique et le ton très sage. Poème de circonstance, il s’agit plus exactement d’un poème bucolique dont la présence d’un « Chat Noir aux yeux verts » sert davantage de prétexte occasionnel propre à s’attirer les bonnes grâces du cabaretier-éditeur que de véritable thème d’ensemble à la louange d’une maison que Le Cardonnel ne connaît encore que par ouï-dire. Plus néo-romantique que symboliste, le poète y célèbre la monotonie gracieuse d’une saison automnale ornée de végétation colorée, peuplée de chants d’oiseaux et du coassement de grenouilles qui « détonne » au milieu du « funèbre chant » de la nature agonisante.
Le Chat Noir aux yeux verts, là-bas, se pelotonne.
Il me fixe d’un œil satanique et méchant ;
Les ombrages rouillés ont un funèbre chant !
Je t’aime, ô symphonie étrange de l’automne.
Le fait qu’Emile Goudeau ait accepté de publier ce pantoum prouve assez que l’éclectisme était de mise au Chat Noir et que n’y régnait ni parti pris d’école ni, comme on l’a souvent pensé, désir de provoquer à tout prix. Les tout justes vingt ans du poète suffisaient sans doute à le faire admettre comme une valeur poétique prometteuse. Le fameux esprit chat-noiresque viendra plus tard lorsqu’Alphonse Allais deviendra rédacteur en chef de la revue.
 
A suivre.
Bernard Bonnejean, Inédit

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Histoire de poètes (2)

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La bohème : à la recherche de la gloire
(suite)

 
 
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Il ne semble pas finalement que Le Cardonnel ait trouvé un emploi stable et lucratif lors de son séjour à Paris. On peut se demander s’il le chercha vraiment. Son intention première, tout idéaliste, n’est certes pas de travailler — comme son ami Albert Samain dans le courtage des sucres, par exemple — au sens où l’entend ordinairement le commun des mortels. Il avoue dans sa correspondance que son désir présent est de « fréquenter les bibliothèques », les Musées et d’écrire « quelquefois » dans les journaux littéraires. Ce « quelquefois » est assez révélateur. Au vrai, Louis s’apprête à accueillir la gloire :
Me voici dans la Capitale où mon nom commence à être connu des maîtres et des clans littéraires.

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En réalité, c’est sa vocation de poète, seule, que Le Cardonnel entend concrétiser et pour y parvenir, en cette fin de siècle, il faut s’intégrer à des personnalités et des groupes installés et reconnus sous l'aile tutélaire d'un des plus grands d'entre eux.
 
 
En cette année 1883, Mallarmé, le maître incontesté de la rue de Rome, a reçu de Huysmans un projet de roman dont le héros aimera Théodore Hannon, Tristan Corbière, Paul Verlaine et l’Hérodiade. De plus, a ajouté Huysmans, il possédera chez lui l’aquarelle de Gustave Moreau et les stupéfiantes rêveries d’Odilon Redon. L’idée de des Esseintes enthousiasmera le poète et bientôt le ton des lettres envoyées entre les deux écrivains sera très amical. La même année, Mallarmé pleure, avec les symbolistes, le grand Wagner ; avec Villiers de l’Isle-Adam, surtout, dont l’amitié n’a jamais été si forte et qui, peu à peu, se rapproche de Léon Bloy et de Huysmans.

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Verlaine, en deuil de Létinois, vient de lui rendre un vibrant hommage en l’insérant dans les Poètes maudits, parus sous la couverture de la revue Lutèce, anciennement La Nouvelle Rive Gauche, un journal du quartier Latin dont on a pu dire qu’il a été le berceau du symbolisme et de la décadence. C’est par Verlaine, « un ami commun », et surtout, sans doute, par son hommage poétique, que Moréas a connu Mallarmé chez lequel il s’invite avec Le Cardonnel.
 
Deux ans auparavant, Mallarmé aura pourtant un peu égratigné, gentiment et prudemment comme il l’a toujours fait, un Verlaine devenu, pensait-il, un peu trop catholique et un peu moins poète. Avec douceur, mais sans ambiguïté, il aura tenté de le mettre en garde contre ses nouvelles tendances. Il avait commencé par l’inviter rue de Rome le séduisant par l’éloge de Sagesse, un beau livre, « comme on aime les blancs rideaux d’un dortoir où circulent des songes neufs, simples et parfaits ». Puis, après ce compliment dont on peut se demander s’il était totalement flatteur, Mallarmé avait demandé au converti de ne point oublier « le Verlaine d’autrefois que nous chérissons », notamment celui des Fêtes galantes. Enfin, il lui reprochait d’avoir « rogn[é] » les plumes de son imagination alors que, ajoutait-il malicieusement, « il suffit […] d’avoir des plumes pour être un ange sous quelques cieux que ce soit ». La métaphore, admirable et charmante, n’était pas faite pour froisser la sensibilité du catholique repenti.


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L’article de Verlaine avait donc attiré l’attention des jeunes poètes. Fin 1883, Moréas se rend en compagnie de Le Cardonnel chez Mallarmé qui, au faite de sa gloire, les reçoit tous deux, avec le cérémonial coutumier. Le Cardonnel est venu le premier mardi avec le moins intimidé des néophytes. Jean-Luc Steinmetz a dressé de Moréas un portrait haut en couleurs mais sans concession : « sorte de gandin levantin aux épaisses moustaches », le jeune Papadiamantopoulos, né à Athènes, est déjà apprécié de plusieurs, dont Verlaine. « Ganté de blanc, les cheveux lustrés, sanglé dans des plastrons rigides, la boutonnière toujours fleurie et portant des cravates multicolores », il a séduit par son luxe tapageur et par ses premiers vers parus dans Lutèce, bien que Steinmetz affirme qu’il a plutôt réussi à attirer à lui « ceux qui confondent génie et infatuation ». Toujours est-il qu’en venant avec Le Cardonnel chez Mallarmé, il entend bien faire reconnaître un talent poétique sur lequel il n’a aucun doute. Jules Huret a affirmé à son propos qu’il « joui[ssait] du privilège […] rare […] de trouver dans toute la littérature, non pas les éléments d’un doute affaiblissant, mais des raisons toujours nouvelles et toujours grandissantes d’admiration pour son œuvre ».


On ne sait ce que Le Cardonnel, chaperonné par un tel personnage, osa dire au maître, ni si même il parla. Mais, une fois n’est pas coutume, Moréas sut s’effacer pour laisser disserter l’hôte qui le magnétise, tentant de démêler dans les paroles du maître un programme à adapter « pour mieux en tirer la gloire qu’il convoite », dit Steinmetz.
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Toujours est-il que dans l’une de ses lettres, le jeune Le Cardonnel clame sur un ton de triomphe :
Littérairement, je commence à me faire une réputation de jeune poète. Je passe tous mes mardis soirs chez M. Stéphane Mallarmé...
tout en précisant qu’il commence à se faire « une réputation de jeune poète ».

     
A suivre.
Bernard Bonnejean, Inédit

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Histoire de poètes

Publié le par Bernard Bonnejean

 


1- La bohème : à la recherche de la gloire
 


Lorsque le jeune Louis Le Cardonnel, la tête pleine d’idéal poétique et la bourse plate, débarque à Paris, le 20 ou 21 octobre 1883, il est logé à la même enseigne que nombre d’artistes et de poètes provinciaux, attirés par les lumières de la capitale, jetés brusquement dans les tourbillons de la vie parisienne. La première lettre du jeune poète adressée à ses parents date du 23 octobre 1883. Il dit savoir qu’il aura beaucoup à lutter « dans cette formidable ville de Paris » où il a « la ferme intention de triompher ». Sa lettre laisse deviner des conditions matérielles relativement précaires, malgré des circonvolutions de style qu’il faut mettre sur le compte de l’affection. Grâce à son camarade Fière, il a réussi à dénicher une chambre sous les combles pour un somme relativement modique « dans un excellent autel [sic] ».

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Mais, comme Verlaine, il déménagera souvent, par plaisir ou par nécessité. Les pérégrinations parisiennes du jeune Louis Le Cardonnel sont assez représentatives de l’esprit bohème — un peu adouci par l’aide financière des parents, dans le cas présent — des jeunes poètes de l’époque. Il est d’abord descendu à l’hôtel de Médicis, au 56, rue Monsieur-le-Prince, à quelques pas du boulevard Saint-Michel, en plein quartier latin. La rue comporte plusieurs libraires de neuf et d’occasion, quelques hôtels et restaurants fréquentés surtout par des étudiants. Elle est animée par les jeunes gens qui fréquentent l’Ecole Pratique ou l’Ecole de Médecine ou encore la Sorbonne, le lycée Louis-le-Grand ou l’Ecole de Droit. L’hôtel de Médicis est une construction à cinq étages qui contient quarante chambres plutôt confortables. Un confort un peu coûteux sans doute puisqu’il écrit le 14 novembre 1883, qu’il lui faudra trouver « pour abri une chambre de camarade ».

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De fait, il s’installe aux environs de cette date à l’hôtel de la Monnaie, chez Laudier, traiteur, 78, rue Mazarine, une rue qui se trouve dans le prolongement de la rue Monsieur-le-Prince. Là ce sont les étudiants des Beaux-Arts, dont l’école est toute proche, qui forment la clientèle des restaurants et des hôtels de la rue : hôtel du Mouton blanc, Auberge fleurie, hôtel des Monts Jura, restaurant des Beaux-Arts... C’est entre ces deux rues et ces deux hôtels que Le Cardonnel partagera l’essentiel de ses séjours dans la capitale : l’hôtel de Médicis pour les temps de vaches grasses, l’hôtel de la Monnaie, si mal nommé pour la circonstance, lorsque la bourse se fait plate. La jeunesse y anime le quartier, en ces temps héroïques de la naissance et du développement du mouvement symboliste. Dans un article publié au Mercure de France, Le Cardonnel rappelle l’ambiance qu’il a connue dans ce Paris artistique des années 1880. L’enthousiasme de toute une jeunesse, pressée de faire valoir des talents divers, semble se cristalliser dans un périmètre restreint, non loin de Notre-Dame, en un quartier « auquel donne son nom la statue de l’archange qui brandit le glaive et terrasse le dragon ». Ils viennent de tous les points de la France, parfois de Grèce, de Flandre ou d’Amérique. Toute la journée et une partie de la nuit, « c’est une rumeur qui ne s’alanguit que par instant ». Le Cardonnel trouve presque « effrayante » cette vie folle et insouciante d’étudiants en tous genres, de filles qui « chatoient, promenant le mensonge de leurs yeux, de leur sourire et de leur toilette », une vie mouvementée et mouvante que le poète compare à un « changeant kaléidoscope ». Presque tous ont faim, mais tous, comme Le Cardonnel, s’adaptent à une vie matérielle précaire où il faut compter le prix de la chambre, la pension, le blanchissage, les frais courants, sans compter l’économie nécessaire pour éviter les déconvenues. Du reste, ce Rubempré fin de siècle est peu difficile et s’accommode de repas relativement frugaux, se contentant d’une « trentaine de sous » pour faire trois repas par jour.

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Au demeurant, la faim, si Le Cardonnel la connut parfois, passait à l’époque près des jeunes symbolistes pour avoir des vertus inspiratrices. Avant que Soutine, dans le « Montparno » des années 20, ne réagisse à la faim que par le travail, peignant son Bœuf écorché après avoir jeûné deux jours devant un morceau de viande crue, Adolphe Retté a déclaré, lui aussi, faisant sans doute contre mauvaise fortune bon cœur, qu’un estomac vide est plus perceptif aux beautés celées aux ventres pleins. Harold Swan rapporte ainsi les propos du poète pour qui quarante-huit heures de jeûne produirait « une acuité de perception, une netteté d’intellect » remarquables. Pour peu que l’on soit poète, Retté ajoute que la faim permettrait d’entendre « d’innombrables carillons tinter aux oreilles », gages de rimes et de rythmes harmonieux.
 


En outre, les amitiés permettent de pallier quelques peu les infortunes. En plus de l’aide financière de ses parents, Le Cardonnel connaît rapidement à Paris quelques âmes généreuses qui sauront lui prêter secours en temps voulu. Parmi ces charitables donateurs, prodigues de conseils et d’éloges poétiques autant que de dîners copieux, il y aura Léon Cladel qui recevra parfois le jeune poète à son pavillon de Sèvres. Il y aura aussi Paul et Victor Margueritte, les neveux de Mallarmé, qui eux aussi l’inviteront fréquemment à séjourner à Sèvres, où le jeune homme se dit « délicieusement choyé », faisant beaucoup de « nobles » connaissances qui « s’emploient très activement à [le] caser ». Il reçoit aussi des invitations de ses divers amis : Charles Morice, Moréas chez qui il va déjeuner avec Raymond de la Tailhède, Alfred Ernst, Paul-Marius André, Maurice et Félix Bouchor. Il est l’hôte habituel de Huysmans le dimanche et va, quand il le veut, chez monsieur et madame Delzant, où il est certain d'avoir table mise.


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Mais, avant de se faire un grand nom dans la littérature, il faut se trouver une situation. Coppée, Verlaine et Mallarmé, pour ne citer qu’eux, ont fait école. La poésie, au moins au début, ne nourrit pas son homme et pour s’adonner à cette noble et passionnante occupation, il faut tenter de trouver une sinécure, assez lucrative pour vivre convenablement, mais pas trop prenante pour permettre à la Muse de s’ébattre volontiers. L’entreprise n’est pas aisée. Il s’avère bien vite évident que Paris offre peu de facilités aux jeunes gens de condition modeste « qui veulent vivre de [leur] vie » et force est de constater, pour Louis, qu’il fait partie d’une « foule de gens qui assiègent les positions » sans pouvoir « saisir au vol le moindre emploi ».
 

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Ce que cherche Le Cardonnel, c’est une place de maître d’études ou de secrétaire d’Agence. Des amis à lui, Zénon et Louis Fière, tenteront de le placer sans succès dans les bureaux de la préfecture de police. En décembre 1883, il fera un si bref séjour comme apprenti dans une imprimerie sans même y être payé. Son grand rêve, à lui qui fut secrétaire de la rédaction du Saint-Graal d’Emmanuel Signoret, est de décrocher la bibliographie dans une revue littéraire. Il voit son désir exaucé en devenant tour à tour, mais pour un temps très bref, rédacteur au Parti National d’Adrien Remacle, puis chroniqueur poétique de l’Ermitage d’Henri Mazel. Devant ces tentatives infructueuses, il prend le parti de se plaisanter en une ballade octosyllabique où, sous l’humour du jeu littéraire, perce une grande force d’âme devant l’inclémence de la vie quotidienne :


C’est la honte de ses parents,
Ce Villon en miniature.
Cependant ses rêves sont grands,
Il écrit des vers sans rature,
Mais riant de son ossature
Sous les cieux d’un gris éternel,
La bise ironique torture
L’affreux Louis Le Cardonnel.
Prince éditeur, on vous adjure
De vouloir être paternel,
Et de transformer en brochure
L’affreux Louis Le Cardonnel.
Dans cette ballade, qui est manifestement de la même veine que les autres poèmes publiés dans le Chat noir, le jeune homme semble inspiré par les mêmes préoccupations que le jeune Germain Nouveau, lui aussi fraîchement débarqué à Paris : l’identification à Villon évoque plus la vie de bohème et la misère que la délinquance ; le poète se sent à la fois attiré par la capitale aux « cieux d’un gris éternel » et exilé loin d’une province plus amène et plus ensoleillée ; il accepte le désœuvrement imposé et la pauvreté éphémère dans l’espérance de trouver la gloire littéraire.

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A suivre.
 
Bernard Bonnejean, Inédit 

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