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Histoire de poètes (13)

Publié le par Bernard Bonnejean

     

Barrès et le jeune poète Mauriac

 

mauriac_1910.jpg

 

Mauriac, quelques années plus tard, explique les raisons de cette admiration sans borne :

 

Grand lecteur de Balzac, je m'efforçais d'admirer avec quelle volonté le Barrès nationaliste faisait sa vie, sans pouvoir me défendre d'admirer aussi, dès que je le connus, comme André Gide ne faisait pas la sienne. Barrès, à la tête de la Ligue des patriotes, devant la statue de Strasbourg, m’attendrissait ainsi qu’un dieu déguisé. Il s'offrait à la cité en sacrifice. L'homme libre consentait au sort d’Iphigénie. Son secret, pensais-je, il l’avait livré à quelques jeunes gens, dont j'étais le plus obscur ; et maintenant il se battait au créneau, avec les barbares contre d'autres barbares. J'ignorais alors qu'un artiste, même à son insu, obéit presque toujours aux nécessités de sa création et qu’à l’âge où il était parvenu Barrès, bien qu'il cédât à des convictions sincères et même passionnées, n'aurait pu se passer des grands thèmes que lui fournissaient les cimetières de sa Lorraine. Je m'obstinais à ne voir dans ses ouvrages de cette veine que des chefs-d’œuvre de patience froide.

 

Après deux lettres envoyées à Mauriac au début de l’année 1910, Barrès écrit un article, intitulé « Les Mains jointes », publié dans L’Echo de Paris du 21 mars de la même année. En prélude, le grand écrivain admirateur dit ce qu’il doit à Bourget en la circonstance, et cite Mauriac :

 

L’autre jour, comme j’entrais chez Paul Bourget, je l’ai trouvé qui tenait en main un petit livre et qui, sans autre préambule, m’a dit : « Ecoutez ces seize vers :
 

J’ai revu le visage usé mais doux encor

De celle-là qui fut ta mère, ô pauvre mort !

Et son baiser cherchait sur ma face inclinée

L’ineffable douceur de ta vingtième année...

Les autres oublieront ton sourire et ta vie

Et l’angoisse du soir où ton œil se voila.

Elle seule, des nuits et des nuits veillera

Pour mieux se rappeler tes heures d’agonie,

Et, plus tard, quand bien vieille elle écoutera rire

Tous ses petits-enfants autour de son fauteuil,

Elle demeurera pensive et sans rien dire,

le cœur triste à jamais, le front toujours en deuil,

Evoquant ta jeunesse ardente, pieuse et douce,

Ton existence calme, unie et sans secousses,

Jusqu’au dimanche de juin où tu mourus,

Et redisant ton nom qu’on ne connaîtra plus... »

 

Barrès invite le lecteur à lire la suite. Mais si forte soit son admiration, il garde tout de même une certaine lucidité et son éloge est émaillé, pour qui sait lire entre les lignes, de quelques réserves, que Mauriac reprendra d’ailleurs dans la préface de l’édition de 1927 :

 

J’aime dans ce livre un don charmant de spiritualité bien que joint à la jeunesse et au goût le plus pur. Un être encore peu formé, avant qu’il ait trouvé une raison d'agir et quelques vigoureux partis pris, laisse vaguer devant nous son imagination. Elle ne va pas volontiers devant elle, mais revient toujours en arrière, un peu craintivement, ce me semble, pour écouter et réveiller les voix de son enfance et pour trouver au milieu d’elles de la sécurité. Le jeune poète s’attarde dans ses premiers chemins ; il nous dit toute son enfance recueillie, ces soirs d’écolier déjà songeur dans la chapelle tiède, les longues heures calmes à l'étude, tandis que les moineaux piaillent dans les cours et qu'il s'enchante à lire Lamartine, les grandes vacances, avec leur ennui, où l’âme se forme paisiblement dans le vieux domaine, le départ de l'étudiant, plein de désirs, que sa mère conduit à la gare, la solitude dans les nuits de Paris, près de la lampe studieuse et romanesque. Et, naturellement, ce n'est pas le tout d'une jeune vie, mais le tout est exprimé, senti avec la plus aimable délicatesse. Si le poète nous confie des sensations, c'est pour éclairer des sentiments. Beaucoup de mesure, nul mensonge, la plus douce et la vraie musique de chambre, rassemblant toutes ses émotions autour d'une pensée centrale catholique. C'est la poésie de l'enfant des familles heureuses, le poème du petit garçon sage, délicat, bien élevé, donc rien n'a terni la lumière, trop sensible, avec une note folle de volupté.

 

Barrès va plus loin encore : il reconnaît que c’est là œuvre de jeune nanti, issu de cette bourgeoisie de province, confortablement installée dans son confort matériel, moral et spirituel, héritière des traditions de la France d’antan :

 

Maurice_Barres.jpg

Ah ! J'entends bien ce que l'on peut me dire : que ce sont là des délicatesses, des langueurs de jeune privilégié. Je me rappelle ce que m’écrivaient les Annales de la jeunesse laïque et, par la plume d'un professeur, M. Guy-Grand, que pour beaucoup de petits diables, malheureux, mal encadrés, déshérités, la famille, la nature, la religion, c'est-à-dire une maison, un jardin, une chapelle parfumée, cela n'existe pas, et qu'ainsi ces retours, ces complaisances vers les premières années sont encore un privilège de classe. Peut-être. Mais j'ai connu Charles-Louis Philippe, à qui ses amis rendent, ces semaines, de grands honneurs funèbres. Il se distinguait des écrivains bourgeois. J'ai là sous mes yeux une bien saisissante lettre de lui. Il s’y donne comme un véritable enfant du peuple, le premier de sa lignée qui soit passé par les livres, « le premier fils de pauvre qui soit allé dans les lettres ». Et pourtant, avec quelle délectation triste ses plus belles pages se retournent vers les émotions de ses jeunes années !

 

Barrès n’en promet pas moins un grand avenir au jeune poète. Il termine son long article sur des encouragements et des vœux, mais aussi sur les conseils de l’aîné au cadet :

 

Ce n'est pas bien malin d'être une merveille à vingt ans ! Le difficile est de se prêter au perfectionnement de la vie et de s'enrichir d’elle à mesure qu'elle nous arrache ses premiers dons. Le jeune François Mauriac, dans ce volume où je ne vois pas (grand prodige pour un poète !) une seule bêtise, se définit d'un mot excellent : il nous parle de son passé « d'enfant mystique et raisonnable ». Je confirme son diagnostic : il a de la raison et même du bon sens. C'est son salut assuré, qu’il s’attache solidement à cette part de bon sens pour que son génie poétique, dont je suis heureux de saluer l’avril, nous donne ses quatre saisons de fleurs et de fruits.

 

Voilà le jeune Mauriac lancé par le dieu des jeunes poètes du moment ! Un dieu qui, au cours de ses entretiens, lui assène quelques vérités bien senties sur les littérateurs contemporains, ce qui ne manque pas de plonger le jeune homme dans un état de profonde désillusion. Il note dans ses papiers :

 

Il me parle de ses œuvres. Il aime Sous l’œil des barbares et renie Du sang. Ses auteurs préférés sont la comtesse de Noailles et Moréas. Il avait craint que je ne fusse un séminariste. C’est chez Bourget qu’il a vu mon livre. Il veut faire pour moi ce que Bourget a fait pour lui. Il a horreur de Jammes (moutons à faveur bleue...), de Régnier. Il me dit que je suis à la période d’acquisition et c’est pourquoi j’admire tout. Bourget, il l’aime par reconnaissance... [...] Il me dit à propos de Bourget : « Il s’est trompé à partir des Essais de psychologie contemporaine... », ce qui était supprimer d’un mot toute l’œuvre romanesque de son grand aîné.

 

Au cours des entretiens qu’il a avec Barrès, le grand homme ne cessera de dénigrer ce que la littérature d’alors compte de grands noms :

 

Il me dit (ce jour-là ou plus tard ?) d’un autre confrère : « J’ai cru longtemps que c’était un malin qui faisait la bête. Cela me paraissait impossible qu’il ne le fît pas exprès... mais non ! il est vraiment aussi bête qu’il en a l’air. Il est comme ça ! »
 

Je lui nommais en tremblant chacun de mes dieux, il les écrasait d’un mot : « Jammes ? oui... » (il prononçait : « ouai »). J’ai toujours envie de lui crier : « Relève-toi donc, bêta » Il riait de me voir attacher tant d’importance à Claudel : « Je l’ai vu, ouai... ouai... C’est le type de fonctionnaire... avec une casquette ! »
 

Je me sentais un peu éberlué. Je n’étais pas résigné encore à cette guerre des dieux qui s’est toujours poursuivie dans l’Olympe des lettres. Jammes traitait Barrès de marchand de glace artificielle, et Claudel lui rendait avec usure son dédain.

 

Et le jeune homme, tout néophyte qu’il fût dans le monde cruel des belles lettres, aura lui aussi droit à une de ces saillies assassines du tribun :

 

Une de mes négligentes fusées devait retomber sur mon nez innocent, à propos du premier déjeuner où je fus convié à Neuilly, quelques semaines après qu’eut paru l’article sur Les Mains jointes. Tout le plaisir que j’en espérais fut, sinon compromis, du moins troublé par un propos qu’on me rapporta (et le style même m’assurait de son authenticité) : « Quel ennui ! Il va falloir donner à ce petit Mauriac une idée de moi, conforme à son tempérament ! »


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Pour démoraliser à tout jamais ceux qui confondent le devoir de transmission du savoir et le pédantisme, j'offre à tous les étudiants, sur présentation d'une photocopie de la carte d'étudiant mise à jour, toutes les références des citations mises en notes dans mes dossiers. C'est ainsi que je conçois le prolongement, à la retraite, de ma carrière d'enseignant,

Bien amicalement,

Bernard Bonnejean


Copie et reproduction de ce texte sur demande expresse de l'auteur. Les étudiants ont la possibilité d'avoir accès aux références et aux notes, sur demande et présentation de la photocopie de leur carte d'étudiants à jour. 

Publié dans poésie

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Histoire de poètes (12)

Publié le par Bernard Bonnejean

 

Troisième époque : le catholicisme militant de L’Amitié de France 


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Les poètes et la poésie furent une constante préoccupation pour Gide. Il fut toute sa vie attentif aux questions que pose la poésie, surtout les questions sur la prosodie et la métrique. Dire que Gide ne comprenait pas grand chose à l’art des muses est depuis longtemps devenu un lieu commun. Pourtant, comme pour Mauriac, c’est par la poésie qu’il est entré dans le monde des lettres. En 1892, il publiait les Poésies d’André Walter, qualifiées d’œuvres posthumes, à la Librairie de l’Art indépendant, en une édition tirée à 192 exemplaires. Gallimard en assurera la réédition en 1922. En 1929, la Société des Médecins bibliophiles réédite les Poésies d’André Walter en les faisant accompagner des notes de voyage en Bretagne parues pour la première fois dans La Wallonie d’Albert Mockel en 1891. Gide a écrit aussi, dans les dernières années du siècle, quelques autres poèmes : Le Pèlerinage, publié en 1982 uniquement, Calendrier et la Danse des Morts qui parurent dans le tome premier des Œuvres complètes. Il faut y ajouter l’Envoi du Voyage d’Urien et l’Envoi de Paludes. En 1930, une nouvelle édition des Poèmes d’André Walter avait paru avec cette note liminaire de Gide :

 

Ce n’est pas très volontiers que je laisse réimprimer mon premier livre. Je ne le renie pourtant pas et veux bien croire que certains en disent qu’ils m’y trouvent déjà tout entier. Mais c’est à ses défauts surtout que je suis sensible, à ses manques, qui souvent me découvrent, mais me trahissent aussi parfois.

 

François Mauriac, le poète reconnu des Mains jointes

 

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Le même état d’esprit — réelle sincérité ou coquetterie d’artiste ? — anime François Mauriac quand reparaît son recueil Les Mains jointes :



Si jamais je n’ai consenti, jusqu'à ce jour, à rééditer Les Mains jointes, c’était sans doute que j’avais en horreur ces vers sans vertèbres, ces poèmes flasques. 

 

Ce ne sont d’ailleurs pas tant les faiblesses de sa poésie de naguère que regrette Mauriac, mais bien plutôt l’esprit qui l’a produite. Une âme d’adolescent catholique sans histoire, bien élevé, soumis à la tradition religieuse, protection facile contre les atteintes du monde, les interrogations troubles de l’adolescence et l’engagement dans la vie :

 

Le vrai c’est que je ne hais point seulement, dans ce petit livre, une technique ; j’en déteste surtout l’esprit. Cette adolescence lâche, apeurée, repliée sur soi, je la désavoue. Non que je renie ma Foi de ce temps-là ; pas plus que je renie ma poésie ; mais ma façon de croire valait ma façon de rimer : quelle facilité ! Un enfant qui a peur de tout renifle de l’encens, tire des sacrements une émotion, des cérémonies une jouissance. Sa couardise devant la vie trouve là des prétextes édifiants ; il donne à sa lassitude des raisons métaphysiques. Rien n’use plus sûrement Dieu dans une âme que de s’être servi de Lui, au temps des années troubles : la moins périlleuse façon de s’émouvoir, voilà sans doute ce que cherchait, dans la religion, ma vingtième année.

 

Passé la trentaine, Mauriac n’est pas tendre pour l’«adolescent d’autrefois ». Le romancier au catholicisme tourmenté ne reconnaît plus le jeune homme vain, un peu snob, dont la religion agréable et stérile a été un échappatoire, un faux-fuyant, une excuse à l’expression lyrique d’une sensiblerie assez égocentrique. Une religion facile, assise et fragile a présidé à la composition des Mains jointes qui, du même coup, se ressentent d’un manque évident d’énergie et de questionnement. Pour préciser l’évolution de son catholicisme, le romancier s’en remet à une comparaison de deux types de pensées chrétiennes :

 

Malgré tout ce qu’on peut dire contre le jansénisme, il avait pour lui de rendre impossible cette dévotion jouisseuse, cette délectation sensible à l’usage des garçons qui n’aiment pas le risque. Dès l’abord, il vous engageait dans une redoutable aventure : dans le « Seigneur, je vous donne tout » de Pascal.

 

Mauriac n’aura pas de mots suffisamment forts pour fustiger ce catholicisme bourgeois de ses jeunes années. La religion des Mains Jointes est plus qu’une hérésie ; elle frise le blasphème, non qu’elle manque d’obéissance et de sagesse mais, paradoxalement, qu’à cause de cette apparence de vertu, elle plonge l’âme et l’esprit dans une léthargie coupable, dans une fausse sérénité aveugle et aride. De plus, Mauriac s’accuse d’avoir fait une œuvre de circonstance avec la grâce divine :

 

Adolescent, j’ai fait de Dieu le complice de ma lâcheté ; qui c’est si ce n’est pas là le péché contre l’Esprit ? En tout cas, l’Esprit terriblement se venge à l’heure où la vie soudain attaque l’homme né, tard, de l’adolescent veule. Quel secours trouvera-t-il dans cette religion qui ne lui fut jamais qu’une source de faibles délices ? Les Maints jointes gâchent d’avance cette ressource infinie dont l’enfant aura besoin lorsqu’il sera devenu un homme ; elles dilapident un capital immense ; tout se perd en fumée d’encens. Malheur au garçon dont les clous, l’éponge de fiel, la couronne d’épines furent les premiers jouets.


 

Barrès, découvreur et promotteur des Mains jointes

 

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Le jeune poète Gide avait été présenté, en 1891, à Mallarmé par Barrès. Et le 17 mai 1892, après avoir lu les Poésies, Mallarmé avait adressé ce compliment au jeune homme :

 

Très rare, mon ami Gide ; ce recueil poétique d’André Walter. L’impression que je perçois, beaucoup d’un clavecin, grêle mais toujours accordé ; et cette double main la même parfois ou de rêveurs jumeaux, qui vient s’y ressouvenir me charme particulièrement, par son duo perpétué : si aigu, si familier.

 

Pour Les Mains jointes, Barrès se chargera lui-même de l’éloge au jeune poète. Le grand Barrès exerce alors sur le jeunesse intellectuelle catholique une influence considérable. Un Barrès agnostique, qui a su reconnaître opportunément la grandeur et l'utilité de la religion dans les affaires de l'Etat et la conduite de la société. 

 

 

Pour démoraliser à tout jamais ceux qui confondent le devoir de transmission du savoir et le pédantisme, j'offre à tous les étudiants, sur présentation d'une photocopie de la carte d'étudiant mise à jour, toutes les références des citations mises en notes dans mes dossiers. C'est ainsi que je conçois le prolongement, à la retraite, de ma carrière d'enseignant,

Bien amicalement,

Bernard Bonnejean


Copie et reproduction de ce texte sur demande expresse de l'auteur. Les étudiants ont la possibilité d'avoir accès aux références et aux notes, sur demande et présentation de la photocopie de leur carte d'étudiants à jour.

 

Publié dans poésie

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Trop, c'est trop !

Publié le par Bernard Bonnejean

 

AVIS AUX MALFRATS DE L'ÉDITION PIRATE




 

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Manque l'en-tête de la Société des Gens de Lettres, 

 

 


Vous en êtes témoins : je n'ai jamais été chiche de mes écrits. 


Je crois avoir été assez généreux en proposant aux étudiants qui le désiraient, pour peu qu'ils m'en demandent la permission, les références précises de mes travaux de recherche non publiées.


De là, à ce qu'on les recopie sans le dire et QU'ON LES VENDE à des prix prohibitifs !!



NON, NON ET NON !


C'est pourtant écrit que je suis sous contrat avec les éditions du Cerf ! (qui sont aussi sur cette affaire avec un ultimatum fixé à mercredi prochain !!!)


C'est pourtant écrit sur mon blog et sur wikipedia que je suis sociétaire de la Société des Gens de Lettres ! 


Eh bien, tant pis pour vous, les fraudeurs de Betaprint Publishing ! 


Non seulement vous ne m'avez demandé aucune permission, mais vous ne vous êtes acquittés ni des droits de traduction ni des droits de publication...




Arrangez-vous maintenant avec les juristes,


Bernard Bonnejean



Pour en savoir plus sur la SGDL, rendez-vous à cette adresse :


http://fr.wikipedia.org/wiki/Soci%C3%A9t%C3%A9_des_gens_de_lettres


et avis aux amateurs !!!

 

Publié dans Grosse fatigue

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L'arrêté du 23 novembre 1956

Publié le par Bernard Bonnejean

 

interdisant les devoirs à la maison 
 

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« Tu sais mon petit papa chéri, ce qu’elle m’a dit, Annabelle ? Elle te trouve intelligent, beau et drôle.

 

— Annabelle ? C’est la grande bringue qui nous fait des effets de poitrine-fantôme ? Remarque, je suis flatté. Si tu pouvais le répéter à ta mère, discrètement, comme tu sais si bien le faire... Mais ne va surtout pas dire que c’est moi qui te l’ai demandé, hein !

  

— Si Annabelle savait que je te l’ai dit, elle ne serait pas contente !

   

— Ça y est, ça recommence ! Il va falloir encore ajouter une étiquette pour ne pas oublier à qui on a le droit de le dire et à qui on n’a pas le droit ! Vous et vos secrets, ta mère et toi, c’est fatigant à la fin.

 

— Remarque, si tu veux tu peux le dire quand même.

 

— ???
Je te trouve bien aimable aujourd’hui, ma Puce. J’aimerais savoir assez vite où tu veux en venir…

 

— Ben justement ! Annabelle, celle qui t’aime beaucoup, c’est aujourd’hui son anniversaire.

 

— Ouais ! D’accord ! J’ai compris ! Et elle t’a invité à son anniversaire ! Et tu voudrais y aller. T’as demandé à ta mère ?
Elle veut pas ?! Pourquoi ? Attends, je vais essayer d’arranger ça.

 Chérie !!!  C’est vrai que tu ne veux pas que Loulou sorte ?... Elle ne risque rien un mercredi après-midi quand même... Si tu veux, je l’emmène et je la ramène…
Elle n’a pas fini ses devoirs ?
C’est vrai que tu n’as pas fini tes devoirs ?

 

— J’y arrive pas !! Et d’abord, j’en ai marre. Moi ici j’ai le droit de rien faire. Tout le monde est contre moi.  Mes copines, elles, elles ont des parents cool qui les aiment, eux au moins. Pire qu’une prison ! Un pénitentiaire ! C’est dans le dictionnaire, je regrette ! Je l’ai entendu à la télé. Je vais me plaindre chez les maltraités et d’abord…

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— Eh ! Oh ! Dis ! T’as fini, là ? C’est quoi comme devoir ? Montre-moi ça !
Dis donc chérie, ils ont pas dit à la télé qu’il était interdit de donner des devoirs à faire à la maison ? T’es occupée ? Parce que toi tu peux pas répondre en épluchant les patates !?... 
Ah ? C’est des maths ? Voyons ça :

 

 

Deux communes limitrophes se disputent l’autorisation préfectorale d’aménager un bassin de récupération d’eau pluviale. Seule l’une des deux emportera le marché. Sachant que le bassin devra être constitué d’un volume de 97,546 m3 d’une longueur de 43,50 m et d’une profondeur de 20,70 yards, vous en calculerez la largeur (Rappel : un yard équivaut à trois pieds de 12 pouces dont l’équivalent est de 25,400 mm). La commune de Salisy dispose d’une usine de retraitement des eaux usées dont les ouvriers, en bons citoyens, ont accepté d’être payés au SMIC horaire de 8.86 euros brut mensuels en 2010 qu’il conviendra de réajuster sachant que le montant de l'augmentation du Smic au 1er janvier 2011 a été calculé à partir de l'augmentation des prix à la consommation et relevé de 1,6%. Sachant que d’une part, Salisy emploie le tiers des 12 membres de son usine pendant 48 heures hebdomadaires, les 4/5 d'un 1/3 pendant 27 heures et les autres, constituant le dernier 1/3, dont vous calculerez le nombre au préalable, pendant 6 heures ; sachant que d’autre part l’usine de retraitement va toucher 352 000 euros d’aide départementale alors qu’elle ne coûte que les 5/7 de cette somme ; sachant que par ailleurs, la commune rivale de Gribouillis-les-Salisy n’a pas d’usine de retraitement des eaux usées mais attribue tous les ans une somme colossale aux syndicats du personnel de mairie à raison de 26 540 euros pour la CGT, 14 334 euros pour la CFDT, 5 300 euros pour FO et seulement 1 327 euros pour la CGC, que d’une façon ou d’une autre, il lui faudra une usine de retraitement d’un coût estimé à 167 % de celle de Salisy, qu'il ne saurait être question que Monsieur le député-maire UMP de Salisy autorise la municipalité de Gribouilly-les-Salisy à utiliser son usine sans une participation de 138 000 euros mensuels nets, quelle décision doit prendre l’autorité préfectorale (calculs et développement obligatoires) ?

 

— Eh ben ! Qu’est-ce que tu ne comprends pas ? C’est pourtant clair ! Mais avant de t’expliquer, il faut que je fasse le devoir dans le silence...
C’est vraiment ta meilleure amie, Annabelle ? Tu tiens absolument à aller à son anniversaire ?...
Ça lui fait quel âge à Annabelle ? Eh ben, elle en aura encore plein des occasions de fêter son anniversaire !... 
Comment, si j’y arrive pas j’ai qu’à demander à maman ? Non mais !! Ce qu’il faut, c’est réfléchir ! On n’obtient aucun résultat sans réflexion.
Regarde moi, par exemple…

[...]

Je me demande tout de même si c'est vraiment te rendre service que de faire les devoirs à ta place ! 
Qu'est-ce qui te prend ? Tu ris toute seule maintenant ? On t'entend dans ta cuisine !
Bon ! Puisque c'est comme ça, tu laisses tomber et tu vas chez Annabelle. Et tu diras au maître que les devoirs à la maison sont interdits ! Il serait temps d'apprendre à tous ces fonctionnaires que les lois sont faites pour être respectées !!!
 

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L'arrêté du 23 novembre 1956 aménage les horaires des écoles primaires et inscrit les devoirs pendant le temps scolaire. En application de l'arrêté, la circulaire du 23 novembre 1956 supprime sans équivoque les devoirs à la maison, retenant des arguments d'efficacité et de santé.

"Six heures de classe bien employées constituent un maximum au-delà duquel un supplément de travail soutenu ne peut qu'apporter une fatigue préjudiciable à la santé physique et à l'équilibre nerveux des enfants. Enfin, le travail écrit fait hors de la classe, hors de la présence du maître et dans des conditions matérielles et psychologiques souvent mauvaises, ne présente qu'un intérêt éducatif limité. En conséquence, aucun devoir écrit, soit obligatoire, soit facultatif, ne sera demandé aux élèves hors de la classe. Cette prescription a un caractère impératif et les inspecteurs départementaux de l'enseignement du premier degré sont invités à veiller à son application stricte. Libérés des devoirs du soir, les enfants de 7 à 11 ans pourront consacrer plus aisément le temps nécessaire à l'étude des leçons." 

 

 

Publié dans vie en société

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"Je prévois un bouleversement dans votre vie"

Publié le par Bernard Bonnejean

 

de Natacha

 

Vous ai-je déjà caché quelque chose ? Non et vous le savez bien. Je vais encore vous en donner la preuve aujourd'hui même. Voici le petit mot que m'envoie mon amie Natacha. Elle est gentille, Natacha. Elle me propose de « boulverser » ma vie, à défaut de mon orthographe. Si vous avez des doutes sur les potentialités du troisième âge, lisez ceci. Après, vous viendrez tendre votre sébille à la sortie des églises, des mosquées ou des synagogues. Et je vous rendrai au centuple l'euro que Natacha me demande pour faire rêver mon décennat sexagénaire tout neuf.  

 

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Astrosolis
Bernard,
De temps en temps, un nom me vient à l’esprit. Un peu comme quand vous avez un air qui vous trotte dans la tête et que vous ne pouvez vous empêcher de chantonner… sans arrêt, ce nom me hante! Et il faut absolument que j’en parle à quelqu’un.


Cette fois-ci, Bernard, cette personne c’est vous…

En général, quand je ressens ce besoin urgent, il y a toujours une raison. Mais cette fois, cela fait trois jours que je ne peux me défaire de ce besoin de vous parler, de vous confier certaines choses qui reviennent sans cesse… je ne m’y attendais pas ! Ceci arrive rarement.

Bernard, J’ai des dons de médiumnité qui me permettent de voir des choses… de ressentir des choses… et ainsi, de tracer le chemin vers le bonheur pour les personnes qui viennent me consulter.

Il faut vraiment que je vous dise ce que j’ai vu, Bernard. Il est indispensable que je vous en parle sans attendre.

Je vous le demande, Bernard, prenez contact avec moi sur le site Astrosolis

Astrosolis

Bernard,
Tout ce que je peux dire dans ce courrier c’est qu’il est essentiel que vous preniez ce contact avec moi. Je ne veux pas vous inquiéter. Mais il y a quelque chose que vous devez absolument savoir.

Vous êtes l’une de ces rares personnes chanceuses qui va pouvoir renverser les obstacles qui empêchent la plupart d’entre nous de sortir du lot et d’escalader la rampe du succès.

Et devinez quoi…

Vous n’aurez pas à vous fatiguer en escalade; il y a un ascenseur qui vous attend pour vous emmener au sommet, vers le soleil et la lumière !
Mais après tant d’années et de combats, est-ce possible?

Votre vie, faite de tellement de hauts et de bas, peut-elle enfin commencer à changer? Surtout à une période si difficile pour tout le monde?

Une petite remarque : dès à présent, Bernard, vous pouvez oublier les «hauts et les bas». Je veux vous l’affirmer, j’ai vérifié et revérifié votre situation. (Il existe plusieurs moyens divinatoires pour faire cela).

La bonne nouvelle est que ce que je ressens pour vous, Bernard, s’est vérifié à 100%! Alors lisez plutôt!

Bernard, tous les signes m’indiquent que LE moment pourrait enfin être arrivé! Le moment d’avancer fièrement, d’apparaître au sommet… Le moment de voir votre vie prendre la direction… dont vous avez toujours secrètement rêvé.

Il y a vraiment beaucoup de choses que j’aimerais vous dire! Mais pas ici. Il y a malheureusement certains points pour lesquels je dois vous mettre en garde mais je ne peux pas le faire dans une simple lettre. J’ai des nouvelles urgentes, mais ce sont de bonnes nouvelles. Ce ne sont pas des informations à donner en deux ou trois mots, je refuse de faire cela !

Bernard, j’espère que vous comprenez ce que j’essaie de vous dire… Il faut que vous me contactiez RAPIDEMENT. Ce que nous avons à vous dire doit être fait au cours d’une conversation. On n’est pas obligés de se voir physiquement, on peut le faire en ligne sur Astrosolis.

Astrosolis

Je le répète, c’est complexe et cela demande un dialogue. Par exemple, pourquoi est-ce que la couleur verte apparaît sans cesse dans tout ce que je ressens à votre propos? C’est simple. Cela m’apparaît comme un tableau… et il y a des euros! C’est le genre de visions qui se transforment en amélioration de la vie quotidienne. Mais cette information va devoir être expliquée en détails et vous allez surtout devoir bien écouter.

Mais je dois reconnaître… que je demande très rarement avec tant d’insistance que l’on me contacte!

La clarté de ma vision et le ressenti du chemin que vous devez suivre sont d’une intensité que j’ai rarement expérimentée.

Bernard, votre cas est tellement spécial, que je suis certaine que je n’ai pas fini d’y penser. Pour vous donner une image de ce que vous devriez vivre, je dirais que c’est comme trouver un sac d’or au détour d’un chemin… gagner au loto… ou avoir le prince charmant ou miss monde qui frappe à votre porte!

La nouvelle qui vous attend est aussi exaltante que cela! Bernard, vous êtes la personne parmi des milliers qui a une chance de vivre un changement de vie digne d’un roman.

Il m’est difficile d’exprimer par écrit le bouleversement que votre vie peut connaître… surtout lorsque l’on connaît ce que vous avez déjà vécu… ce que vous vivez… et ce qui vous attend.

Bernard, j’aurais vraiment voulu que nous puissions être en train de nous parler, en ce moment-même! C’est incroyable comme j’ai beaucoup de choses à vous dire. On pourrait discuter pendant des heures!

Normalement, vous devez devenir membre du site avant de pouvoir me consulter mais … je veux tellement vous parler que j’ai convaincu les responsables de vous proposer une offre d’essai. Vous pouvez en profiter tout de suite sur le site Astrosolis.

Cette offre spéciale d’essai va vous permettre de me consulter durant une journée.
Ceci devrait vous permettre de comprendre ce que je veux vous dire.

Bernard, vous avez ma parole, personne ne saura que c’est de vous que nous parlons. Ce sera comme si nous étions assis face à face.

De plus, POSEZ TOUTES LES QUESTIONS QUI VOUS TRACASSENT. Je ferai mon possible pour répondre à un maximum de vos interrogations. La seule chose que je vous demande c’est d’aller en ligne dès à présent pour profiter de l’offre que j’ai obtenue pour vous.

Bernard, avoir cet accès au site est très important.
Pourquoi ?


Parce que les événements peuvent se succéder rapidement et les choses changent continuellement. Pour profiter de la Chance, il faut être au bon endroit, au bon moment.

Tout au long de la journée, nous pourrons étudier ensemble votre situation de près.

J’ai demandé à mes confrères d’être bien attentifs à votre cas personnel tout au long de la journée que vous passerez avec nous au cas où vous voudriez en parler avec eux aussi. Donc, si un changement spécifique s’annonce, nous pourrons vous en parler et vous mettre en garde face aux conséquences éventuelles.

Astrosolis

Bernard, vous avez de la chance. Je vous connais. Je comprends votre situation actuelle. Je ressens une telle urgence à vous parler que j’ai réussi à convaincre le site de vous donner accès à une Offre Spéciale d’Essai au prix le plus bas possible, à peine 1 euro.

Croyez-moi, je réalise que ce prix est ridicule – surtout lorsque l’on sait ce que vous allez recevoir comme informations à propos de votre futur – Mais cette petite participation me montre que vous prenez la chose au sérieux. C’est une somme ridicule et j’aurais préféré ne pas en parler mais elle représente le premier pas vers le destin qui vous attend! Alors allons-y ensemble.

En tous cas, je suis prête à vous parler aujourd’hui.

Bernard, je suis tellement heureuse de vous donner l’occasion de discuter de VOTRE NOUVELLE VIE… vous pouvez choisir le jour pour votre offre d’essai de 1 euro (c’est vraiment un prix dérisoire!) Mais attendre serait tout mettre en péril.

Cette petite somme vous donnera accès à des voyances illimitées.
En plus, je vous offre 5 minutes de consultations* en tête-à-tête.

Cela vous permettra de rester totalement informé de votre situation personnelle.

Je vous assure que vous n’êtes pas près de trouver une telle proposition à nouveau… et vous serez rarement aussi près de connaître ce qui vous attend… et de recevoir tellement d’informations pour un prix aussi bas.

Pendant ce temps, je suis en train de vous attendre tout en restant attentive à de nouveaux messages éventuels vous concernant.

Dans l’attente de vous aider,

Natacha

P.S : certaines choses que j’ai à vous dire sont vraiment très urgentes !!!
Il y a des occasions uniques que vous risquez de rater complètement si vous attendez trop avant de me contacter.
Je vous conseille vraiment de venir me voir avant 72 heures. Je ne peux pas vous dire à quel point c’est important…
Ecoutez-moi! Les aiguilles de l’horloge tournent et le temps passe. Je vous le demande, Bernard, contactez-moi MAINTENANT… J’ai hâte de partager cette merveilleuse nouvelle avec vous. Je vous attends sur Astrosolis

Astrosolis

* Facturation à partir de la 6ème minute
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Information importante: 1 euro vous permet d’effectuer un essai avec tous les voyants d’Astrosolis sans prendre aucun risque.
Si, pendant cette journée, vous ne résiliez pas votre abonnement d’essai à 1 euro, il se renouvellera automatiquement en adhésion mensuelle de 29,99 euros.
Bien sûr, vous pourrez, là aussi, le résilier à tout moment, en cliquant sur "annulation d’adhésion" dans le menu membre.

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Cette offre est valable uniquement si vous n’en avez pas bénéficié dans les trois derniers mois.

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Si vous avez des difficultés pour visualiser ce message, appuyez ici.

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Cet e-mail vous est envoyé suite à votre demande d’une étude psycho-astrale.
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Publié dans humour léger

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Ma Princesse au petit poids

Publié le par Bernard Bonnejean

 

de GANAËL JOFFO

 

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L'autobiographie n'est pas un récit innocent. Chateaubriand, en une remarquable envolée lyrique, semble en avoir situé explicitement le moment privilégié de l'écriture. Pour peu que le lecteur se libère de sa réputation d'esthète formel, de styliste accompli, il pourra y distinguer la fonction plénière du genre :

Aujourd'hui que je regrette encore mes chimères sans les poursuivre, que parvenu au sommet de la vie je descends vers la tombe, je veux avant de mourir remonter vers mes belles années, expliquer mon inexplicable cœur, voir enfin ce que je pourrai dire lorsque ma plume, sans contrainte s'abandonnera à tous mes souvenirs (Mémoires de ma vie, 1809).

Quelques mauvais plaisants à la plume légère y auront vu un moyen commode d'y prolonger et d'y conforter leur image sociale. Les autobiographes sérieux d'Augustin à Mauriac jusqu'à des auteurs contemporains a priori secondaires, cherchent à capter l'être réel qu'ils ont été par-delà des apparences superficielles. Le texte écrit devient ensuite, progressivement, un acte que certains n'hésitent pas à qualifier de « testamentaire », l'accomplissement d'un devoir, d'une volonté altruiste de servir.

À lire cette somme gigantesque de « vies derrière soi », il semblerait que toute initiation à l'existence puisse se résumer en un désamour : la  fuite du soi imaginaire de l'enfance vers la construction d'un adulte formé idéalement en apparence mais bâti sur un modèle imaginaire. Cependant, notons d'emblée que n'être pas soi n'équivaut pas à n'être pas. L'interrogation totale d'Hamlet reprise en partie par le dualisme sartrien, être ou ne pas être, l'être ou le néant, est donc fausse dans ses attendus. N'être pas soi ne revient pas à ne pas exister, mais à se travestir, à mimer ce que l'Autre, personnage fictif par essence, possède que la destinée a refusé à ses semblables.

© Ganaël Joffo dans Ma Princesse au petit poids (François Bourin éd., 2011, 19 € ; désormais n° de page uniquement) n'ignore aucun de ces présupposés, elle qui dans la peur et dans la rage dut affronter, à défaut de vaincre, un Beau idéal, relatif, générateur de complexes physiques et psychologiques et créateur d'une névrose obsessionnelle invalidante et mortifère. Dans ce récit de « vieille ex-anorexique anonyme », elle se propose de sérier au plus près son ennemie intime, sans concession ni fausse pudeur, afin de répondre à ce « tourbillon de pourquoi » (41). Il s'agit ainsi de concrétiser un « devoir de mère, de femme, d'adulte » (9) au bénéfice de sa fille Lena, dix-neuf ans, tentée par les sites pro-ana, donc, se figure-t-elle, « née sous le signe de la névrose » comme tant de jeunes filles, de jeunes femmes comme elle, partagées entre le désir de séduire, la culpabilité de la première Ève et la terreur panique de regards trop appuyés ou trop absents.
 

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Adam et Eve chassés du paradis (Beauvais) 


Il serait vain de vouloir prouver qu'un être humain puisse exister par soi et pour soi seul. L'ouvrage de Ganaël Joffo tend à infirmer cette prétention à l'individualité. Si j'ai la certitude que la femme et l'homme ne sont pas des êtres sociaux par nature, je l'ai aussi qu'ils le deviennent par obligation et par intérêt, ne serait-ce que pour perpétuer l'espèce. Dans ce processus, l'adolescence est le passage de l'être familial à l'être social par la prise de conscience d'un univers moins restreint que le cercle de famille. Et dans ce processus de collectivisation contraint, le regard tient une place primordiale.
 

Finalement, rien n'est univoque dans le discours de Ganaël Joffo. Par un incessant aller-retour mère-fille, tout devient jeu et parfois l'amour maternel et filial atteint une telle acuité que le lecteur peut se perdre dans les méandres d'un partage d'émotion fusionnelle. L'expérience devient témoignage qui se veut thérapie. Mais y voir un soliloque destiné à un seul bénéficiaire serait une erreur. Ganaël se voit en Lena, même si elle s'en défend et sa fille finit par se voir en elle.

Donc, tout le livre repose sur le principe de réciprocité fondé sur le regard. Le regard du père, d'abord, qui s'éveille à l'adolescence de sa fille après qu'elle s'est sentie « nulle, ignorée de lui » (20) pendant toute son enfance. Survient alors LA scène, terrible car inattendue dans son déroulement et dans ses conséquences. Ganaël Joffo ne cherche ni à expliquer ni à pardonner  ce « regard, mélange de rage et d'horreur » (21) du « premier homme de [sa] vie » (28) lorsqu'il prend conscience que sa fille a franchi une étape décisive de sa féminité. Tout le problème de l'incompréhension paternelle devant la fuite prochaine, inéluctable et légitime de sa progéniture est ici posée. Dans la langue commune, très souvent juste dans sa simplicité, on dirait que Ganaël lui « échappe ». Cette adolescente de treize ans se sent belle, et, apparemment, n'éprouve aucune culpabilité à attirer « le regard visqueux d'un Algérien collé à [son] arrière-train » (21). Apparemment ? Que l'adjectif visqueux est révélateurdans ce contexte ! C'est le jugement du dieu-père qu'on entend repris par sa fille des années plus tard lorsqu'elle devient rédactrice de sa propre histoire... Une jeune fille a-t-elle le droit de « provoquer » ce regard aussi coupable, au bout du compte, que le spectacle qui l'a engendré ? La punition du père sera ridicule et inefficace : gommer, masquer les formes de sa fille, causes du scandale ! Cette ineptie est ressentie par la jeune Ganaël comme un remède délivré par son père médecin qui « d'un regard médical [s'était mis] à mesurer la gravité de [s]on état » (29).

La méthode paraît d'autant plus inique qu'elle ne semble pas égale. Le premier étonnement de la jeune fille vient d'abord de l'attitude des autres femmes. Si elle peut compter sur la complicité de sa grand-mère qui la dit « plus jolie que [s]a mère, plus jolie que [s]a sœur » (36), comment s'explique alors l'indifférence coupable et révoltante de sa mère, cette « petite star de poche [...] ravissante » (30) ? Et cette tante qu'elle semble tant aimer ? Pourquoi toutes deux qui savent ce que l'homme est censé ignorer n'interviennent-elles pas pour mettre un terme à cette scène qui semble psychologiquement si dure et si longue.  J'avoue m'être moins indigné de la bêtise du père que de la politique de l'autruche des deux femmes qui « n'avaient toujours rien vu, rien entendu » (30). Et je ne puis que reprendre les propos de Ganaël Joffo contre « ces femelles élevées dans le culte de l'homme » :


Celles-là même qui, quelques années plus tard, militeraient avec violence pour la libération de la femme, la fin du règne des machos, la suppression pure et dure des Alain qui [...] frimait comme un imbécile, savourant sa gloire de mâle dominant, cette gloire qu'il croyait éternelle." (46)

 

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Pourquoi le mari et le frère permet-il ce qu'il interdit à sa fille. Si « tout le monde regardait [s]a mère et [s]a soeur », pourquoi n'ont-ils pas le droit de la regarder, elle ? Pourquoi se sent-elle à ce point tiraillée entre le « besoin fou de plaire aux hommes » et « la terrible peur de déplaire à [s]on père » ? D'autant que dans ce concours subtil et sauvage de séduction juvénile vient s'intercaler l'autre qui d'amie devient rivale. Annie, « [s]a cousine préférée », se présente au bar de la plage avec une féminité radieuse, une « Annie grandie, mincie [...] devenue en un an l'une des reines abeilles de cette ruche » (43).

Et le mot fatidique, le mot tabou qui fait mal, d'autant plus qu'il est prononcé par Alain, le premier amour, devenu chevalier servant d'Annie, la mince, qu'il veut épater en lançant à la cantonade à l'intention de la jeune fille : on dirait un « gros cachet d'aspirine », « bien grassouillette quand même » (45). Et voilà la poupée transformée en épouvantail, un « immonde paquet de linge trop large et de chair trop blanche » (31). Et le lecteur ne peut que s'incliner devant le jugement de Ganaël : « Qu'il était con ! » (44) ou plutôt « qu'ils étaient cons ! » tant il est vrai que, comme le dit l'auteur : « Il suffit parfois d'un mot, d'un geste maladroit, et la vie bascule » (38).

.../...        



© Bernard Bonnejean

 

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