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73 articles avec poesie

À propos d’un poème d’Hélène Rollinde de Beaumont

Publié le par Bernard Bonnejean



TESTAMENT D’UN POÈTE

 

Oui, vous faire rêver, quand de chagrin je pleure,

Voilà qui est donner en bénéfique leurre ;

Vous tromper de beautés, vous distraire d’espoir

Vous insuffler de mots, autre façon de voir.

 

Par thèmes abordés, vous donner de la force

Voici le but avoué, celui où je m’efforce

De toucher votre cœur par le mien endeuillé

Vous habiller de joie quand j’en suis dépouillée ;

 

Si j’écris de mes vers un bien pauvre idéal

C’est que dans ce revers de poèmes en étal

Je sais trouver bonheur pour des âmes jumelles

Comme si du malheur il me poussait des ailes.

 

Oubliez qui je suis poussière insignifiante

La fusion se poursuit et je vous suis confiante

À ne prendre de moi que ce que je vous donne

Et que dans vos émois votre oubli me pardonne.

Hélène Rollinde de Beaumont, 15 août 2014

 

 

 LIBRE LECTURE

DE

BERNARD BONNEJEAN

 

Le titre de ce poème composé le 15 août 2014 dit à peu près tout pour peu qu’on soit au courant du contexte. Autrement dit, il ne dit rien qu’aux amis et aux proches de Mme Hélène Rollinde de Beaumont. Pour qui connaît Hélène, il semble peu probable qu’elle ait renoncé à un féminin tout à fait acceptable tant sur le plan de la langue que sur celui des conventions sociales. En effet, il est loin le temps où George Sand avançait prudemment, presqu’en s’excusant, le mot « poétesse », s’empressant d’ajouter entre parenthèses « si nous pouvons employer ce mot qui mériterait d’être dans le Dictionnaire, et qui nous paraît aussi nécessaire maintenant que celui de poëte ». Diable, que de précautions ! De qui parlait-elle ? Je ne sais mais toujours est-il que peu aujourd’hui oseraient ranger Anna de Noailles, Marie Noël, Marceline Desbordes-Valmore, Rosemonde Gérard et Renée Vivien parmi les « poètes célèbres ». La persistance de ce masculin paraît aussi archaïque que les trémas sur le « e » du signifiant.

 

 

Il faut dire que la littérature officielle a longtemps fait peu de cas de la poésie féminine. Lorsque j’ai eu à présenter la petite Thérèse et sa poésie, il m’a fallu faire fi d’une multitude considérable d’adjectifs dépréciatifs. On la disait « mièvre », « pâle » et on parlait d’une poésie « à l’eau de rose ». Faut-il rappeler qu’on jugeait ainsi un docteur de l’Église dont au moins deux papes, et non des moindres, ont souligné l’importance considérable. Il est vrai qu’à peu de distance temporelle un poète brillant oublia ses lettres de noblesse quand il s’insurgea contre « l’encre femelle » de poétesses dont les vers semblaient « tirés de boites à mouchoirs ». Pourtant, je ne crois pas Villiers de l’Isle-Adam plus misogyne que bien de ses contemporains. Peu de temps après, le jeune François Mauriac, dont les recueils viennent d’être reconnus par le grand Barrès, se gaussera lui aussi des prétentions des hôtesses de Charles de Pomayrol que l’épouse s’est juré de faire académicien. Il raconte dans la Rencontre avec Barrès comment jeune fondateur avec Robert Vallery-Radot de la revue catholique « Les Cahiers », ils allaient en compères sournois accompagnés de Paule, la future épouse de Robert, écouter les mauvais vers de mirliton « d’un groupe de poétesses dont les étoiles s’appelaient la duchesse de Rohan, Mme de la Rochecantin, et la baronne de Baye, née Oppenhein ». Il ajoute qu’il ne fréquentait le salon « que pour rire », attendant patiemment la fin des pénibles récitations « de vers spiritualistes » de ces dames le moment de faire un sort aux « assiettes de petits fours ». Quant à Barbey d’Aurevilly, que j’admire, un presque contemporain de Sand, il commet encore cette énormité : « le génie, cette immense virilité », convaincu que les fonctions poétiques sont similaires à celles du prophète et du prêtre, cette dernière étant réservé aux hommes par l’Église.

 

 

Il paraît que cet ostracisme sexuel qui écarte nos compagnes de ces fonctions prestigieuses ressortit à une loi imprescriptible car, comme l’a affirmé le défunt Jean-Paul II : « L'ordination sacerdotale, par laquelle est transmise la charge, confiée par le Christ à ses Apôtres, d'enseigner, de sanctifier et de gouverner les fidèles, a toujours été, dans l'Église catholique depuis l'origine, exclusivement réservée à des hommes ». Et si vous objectez que bien des vérités immuables, des pratiques pluriséculaires ont été réformées voire abandonnées, on vous répondra que c’est là une loi « organique » et qu’il faut faire avec elle. Est-ce pour cette seule raison qu’on a dénié l’accès de la poésie-prophétie aux femmes ? Assurément non. C’est un prêtre, l’abbé Mallet, qui écrit dans l’article « Femme » de l’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert : « On a si fort négligé l'éducation des femmes chez tous les peuples policés qu'il est surprenant qu'on en compte un aussi grand nombre d'illustres par leur érudition et leurs ouvrages ». Il s’agit de plus qu’un aveu : d'une reconnaissance.

 

Inutile de remonter à saint Thomas d’Aquin pour exclure les femmes du monde littéraire en passant par la prise de parole en public et la culture. Pauvre Aquinate qui ne faisait, malgré tout, que reprendre la misogynie culturelle de Paul de Tarse : « Que la femme écoute l’instruction en silence avec une entière soumission. Je ne lui permets pas d’enseigner ni de prendre de l’autorité sur l’homme. Qu’elle demeure dans le silence », proclamait « l’avorton de Dieu ». Comment expliquer cette posture de la part de ce juif converti ? Selon certains théologiens, cette méfiance vis-à-vis de la femme est une traduction de la philosophie paulinienne. Deux mondes s’y affrontent : celui du corps et celui de l’esprit. La primauté du second se traduit ainsi : « Si vous vivez selon la chair, vous mourrez. Si par l’Esprit vous faites mourir les actions du corps, vous vivrez ». De là à s’interdire toute forme de sexualité il n’y aurait qu’un pas à franchir si, pour Paul, la femme n’était aussi, et surtout, mère. Seule la maternité donne à la femme sa raison d’exister et à la sexualité une sorte de mission quasi divine. Comment donc, dans cet univers dichotomique, accepter l’existence d’une femme assez forte, assez intelligente et assez saine pour mener un groupe, une nation, voire une Église ? Et pour écrire des vers !

 

Ai-je été un peu long sur ce chapitre ? Certes, mais il me fallait expliquer ma première surprise en découvrant ce titre masculinisant chez une dame que je crois profondément et intelligemment féministe, elle qui se dit ailleurs « auteure de poésie ». « Testament d’un poète », écrit-elle. « D'un poète » ? Vous, Hélène ? Et pourquoi un testament ? Voici une explication possible.

 

 

Le 15 août vous présentiez votre poème ainsi : « Texte sombre en harmonie avec le temps et une date honnie qui approche… » et le 19, au-dessus d’un brassard noir de deuil : « Le 18 août 2011 fut le dernier jour de mon fils aîné Christophe, le 19, la date officielle de son décès à l'âge de 29 ans. Trois bougies. La Sainte Hélène est donc un jour bien triste... Merci à ceux qui me l'ont fêtée et bien évidemment ne peuvent pas savoir ». Maintenant ils savent qu’en fêtant la maman, ils rappellent aussi le décès de son cher enfant. Cruelle coïncidence qu’il faudra assumer jusqu’à la fin ! Ainsi le « testament » s’éclaire-t-il autrement à la lumière de ces deux événements concomitants. Ce « testament d’un poète » ne serait-ce pas aussi, surtout, et peut-être seulement celui de Christophe ? Hélène le dit d’une certaine manière dans son poème : « La fusion se poursuit ». N’est-il pas question, au-delà de l’énonciation première, au-delà des apparences et des réalités syntaxiques, de la traduction de l’amour fusionnel de la maman et de son enfant ? Tout fait sens, tout fait signe, jusqu’aux prénoms. Christophe, le porteur du Christ, celui que la Tradition représente portant Jésus dans ses bras pour l’aider à passer les obstacles comme les rivières. Quant à Hélène, j’ai eu la curiosité d’aller voir. Sveta Jelena Anžujska, autrement dit Hélène d’Anjou, est née en 1237 et morte en 1314 (et nous sommes en 2014, année où nous célébrons ces temps-ci l’entrée dans la première guerre mondiale…). Elle était reine de Serbie probablement fille de l’empereur de Constantinople. Mariée à Stefan IV, roi de Serbie, la mort de son mari et de sa fille vont bouleverser sa destinée (sic !) Elle se consacra à la cause des orphelins et à l’instruction des jeunes filles. À la mort de son mari, elle ouvre une école pour filles de familles pauvres, un refuge pour les démunis. Elle est inhumée dans le monastère de Gradac, près de sa fille (sic !) Ainsi Hélène de Serbie assumait sa vraie vie grâce à sa fille morte, en lien avec elle, dans son souvenir constant !

 

Et comment ne pas rappeler que dans l’histoire de l’Europe, sainte Hélène a laissé son nom à une île, et quelle île !, fatale à quel haut personnage !

 

Commencez-vous à comprendre pourquoi en poésie tout fait signe ? Pourquoi la poésie, contrairement aux autres arts littéraires, est porteuse d’une multitude de sens qu’il convient de déchiffrer, d’aller chercher au plus profond de la conscience et des histoires personnelles ? Pourquoi « être poète », « être poétesse » ressortit davantage à une mission qu’à la mise en œuvre d’un don artistique ? Le mauvais poète n’est pas seulement un faiseur de mauvais vers ; il ne va pas au-delà du sens premier des mots et ses métaphores, s’il y en a, appartiennent toutes au poncif, au cliché, à ce que le grand écrivain Céline appelait le « chromo ». Or, qu’est-ce qu’un chromo ? Une carte postale, bien ou mal prise, bien ou mal mise en valeur, mais le plus souvent impersonnelle, envoyée indifféremment à des destinataires de peu d’intérêt, pas assez en tout cas pour être jugés dignes d’une vraie lettre.

 

 

Hélène, au contraire, soigne son lectorat. Les deux premiers quatrains contiennent son ordre de mission. Le poète transcendera son deuil par une sorte d’escamotage et de subterfuge propre à donner le change. La triste réalité deviendra source de joie et d’espérance par la médiation de la beauté, de l’agencement poétique des mots. Dans cette optique, on croit retrouver l’art poétique des symbolistes et des poètes dits maudits pour lesquels l’esthétique est première et source principale d’attrait. Si la thématique tient encore sa place, c’est à titre d’instrument seul car elle ne participe pas au premier rang d’une argumentation ni même d’une intention biographique. Hélène de Beaumont ne rejette pas l’idée de « toucher le cœur », mais elle entend le faire de façon détournée puisque par une sorte d’alchimie annoncée elle entend créer du rêve, de la force et du bonheur avec la mort de l’être cher. La poésie, elle le sait et elle le dit, est ainsi motivée par une sorte de stratagème — le mot « mensonge » est trop cru et me gêne.

 

Le dernier vers est assez parlant pour être mentionné : il s’agit de déshabiller Pierre pour habiller Paul, comme le dit l’adage, bien que Pierre, si l’on peut dire, est déjà « dépouillé ». Oserais-je dire que dans l’idée de l’habillage et de la nudité ainsi que dans leur réciprocité il est possible de distinguer le thème du « travestissement » ? Nous sommes là au cœur d’une métamorphose assez complexe dont l’auteur n’a peut-être pas elle-même pris conscience. D’une part, toujours dans le registre de la vêture, Hélène Rollinde de Beaumont parle d’un « revers » de poèmes. Dans un jeu parfaitement déclaré mais assez subtil de pile et de face, le poète confronte deux contraires : la destinée funèbre de l’enfant mort et sa sublimation par sa poète-mère. On alors frappé par l’étonnante similitude de ces deux pôles de la « fusion » affirmée. Mais à bien y réfléchir ce ne serait que trop banal si n’intervenait une troisième « personne » dans cette distribution : le lecteur, pas un lecteur indifférencié, pas un lecteur impersonnel, pas un lecteur neutre, étranger à la situation décrite ; un lecteur qui soit lui-même en posture de gémellité fusionnelle, donc chargé de partager et de vivre. Si la pudeur finit par s’exprimer en clôture de cet appel à l’union totale, il est difficile de croire que la « confiance » réclamée puisse s’achever sur un « oubli » et un « pardon ». En effet, la participation active du lecteur fait l’objet d’une invitation, pas d’un ordre. S’il accepte le marché — ou plutôt « l’échange », mot qui correspond mieux à la réciprocité mise en lumière — c’est sciemment et volontairement. N’étant pas contraint à accepter cette loi de l’offre (« je vous donne ») et de la demande (« prendre de moi »), il ne peut s’en prendre qu’à lui de l’émotion contractée par la mise en mots et en actions.

 

 

À bien y réfléchir, ce poème est de ceux qu’on appelle « inauguraux », ou mieux encore « contractuels ». En effet, Hélène Rollinde de Beaumont y expose ses intentions que l’on pourrait s’attendre à être appliquées pour la totalité d’un recueil thématique sur la mort et la transcendance poétique. Certes, le lecteur peut faire jouer sa liberté et s’adonner à une autre lecture. Il n’en demeure pas moins qu’il est prévenu d’emblée de l’intention première de la poétesse et que sa décision d’accepter ou de refuser se fera à partir cette information. Avouez tout de même qu’il faudrait être de marbre pour refuser un tel projet d’amour. Parvenu à ce point de mon analyse et de mes réflexions, permettez-moi de poser une question ouverte. Un poète, fût-il un grand poète, serait-il à ce point capable d’un même « projet d’amour ». Si ce « testament » est à la fois celui de l’enfant défunt-poète et celui de sa mère poétesse de sa mémoire, un homme, un « poète » doté de toute la masculinité de son tempérament, serait-il capable de s’offrir ainsi en partage à son lectorat et jusqu’à ce point extrême de fusion dans le but dévoilé de lui procurer du rêve et de la joie ? Personnellement, j’en doute. Et je ne suis pas certain que ce soit en faveur du sexe masculin…

Bernard Bonnejean


 

Publié dans poésie

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Déraisons et rimes 2012 (Palmarès critique 5 et dernier)

Publié le par Bernard Bonnejean

 

Déraisons et Rimes 2012


Carole ROUZET, Edmond THANEL,

Pierre WATTEBLED

 

 

 


Chers amis d’over-blog, de facebook, de google, de twitter, de LinkedIn, 
et d’ailleurs (sites poétiques personnels, blogs, etc.),
 

Frédérique Notez, oui vous, c'est à vous Frédérique que je m'adresse. 

J'aimerais avoir une plume affutée, une plume endimanchée, une sergent-major émérite et somptueuse pour vous distinguer comme vous le méritez. Grâce à vous, je suis entré en poésie sur facebook sous les huées hystériques de rombières en mal de gloire littéraire, sans avoir trop souffert. Nous nous sommes promis mutuellement, souvenez-vous Fred, d'ouvrir un groupe qui ne ferait aucune concession à la médiocrité « barique », du nom du gourou calamistré et obséquieux, Nicolas génuflecteur de ces pimprenelles. Nous y sommes parvenus, n'est-ce pas votre avis ? Au début, Ganaël Joffo et vous, vous aviez du mal à éviter les jugements irrévocables. Au moins, avec vous deux, seule la qualité avait-elle droit au chapitre. Le reste était voué à la géhenne avec les pleurs et les grincements de dents.  

Chère Fred, Gana est partie pour écrire et composer ; vous, qui n'êtes pas l'ouvrière de la première heure puisque vous étiez présente bien avant, je vous remercie d'être demeurée fidèle à notre création.

Et parce que je vous connais bien, que vous seriez vraiment déçue si je n'ajoutais un mot patronnal pour le plaisir du poète Ozten dont l'humour m'enchante, je finirai sur ce mot de reconnaissance envers votre illustre compatriote. 

 

 

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Özten, votre « homeo duplex », qui a écrit ces vers sublimes :


« Onze meester banketbakker
staat klaar om u te verwennen
met huisgebakken lekkernijen
 ! »


Qu'ajouter à cette vérité éternelle dont l'équilibre rythmique coïncide avec l'esthétisme sonore ? Rien, me répondrez-vous, aussi finirai-je par me taire...
 

Bernard Bonnejean


  

 Carole ROUZET

« L'asile des mots : la poésie »

 

Asile de mes mots où donc es-tu caché 

Vas-tu un jour enfin vouloir me libérer ?

Te déplaçant sans cesse au fond de ma pensée

Bousculant mon avenir, rattrapant mon passé 

 

Les faits se sont produits, l'esprit peut oublier

Mais l'asile de mes mots est là pour ressasser

Vieux souvenir, moment présent, rêve à venir

Ces quelques mots rassemblent passé et avenir 

 

Pour ceux qui ont écrit durant de longues années 

Si l'on pouvait un jour assembler bout à bout 

Tous les poèmes jetés sur des bouts de papier

On revivrait simplement sa vie en relisant le tout 

 

La douceur des mots pour la venue d'un enfant 

Ou des craintes des colères et parfois des tourments 

De tendres paroles d'amour qui ont défié le temps

Les tristes mots quand disparaissent ceux qu'on aime tant 

 

C'est là qu'en se lisant on comprend chaque jour 

Que vos mots sont mes mots qu'on se prête tour à tour

Nous entrons dans la danse qu'on appelle poésie

Ou chacun de nos pas… rapproche aussi nos vies  

 

Combien de poètes de renom se sont montrés impuissants à définir leur art ! Qu’est-ce que la poésie ? Jean Rousselot, — Max Jacob voyait dans ses écrits une « chronique de la douleur humaine » , qui a ruiné sa santé en longues veilles pour échapper à la misère de sa condition, répond Pour ne pas mourir.  Ce serait en quelque sorte une définition par la fonction, par l’objectif recherché. Inacceptable pour Rousselot lui-même qui avoue : « Et nul n’a jamais su / Pas même le poète / Ce qu’est la poésie ».  La vie de Rousselot semble nous convaincre qu’au début de l’art poétique il y a un drame, une tragédie cause de mal-être, souvent dû à un deuil. Chez lui, c'est la mort foudroyante, jamais acceptée, d’Henriette Audin, sa mère : « Beaucoup de tuberculose chez nous, de sang craché », constate-t-il avec douleur. Jamais le poète n’échappera à cette perte initiale ; jamais sa poésie n’aura l’effet libérateur qu’on lui prête parfois. Carole ROUZET  n’est pas plus dupe que le poète poitevin qu’on a muté à Rosendaël chez les chtis (sic !) : la poésie est un « asile » mais « pour ressasser », pas pour délivrer. Certes, ajoute-t-elle, « l’esprit peut oublier » ; il n’empêche qu’au passage l’art de dire ne va pas affranchir le poète sans instaurer le désordre, « bousculant [l’] avenir, rattrapant [le] passé ».  La poésie ne cache pas, elle n’édulcore rien, elle n’aide pas à oublier. Ce n’est pas son orientation, si elle en a une, quand elle en a une. De la même façon que Rousselot, perdu dans un Nord qui l’ennuie, reste traqué dans l’obsession du sang craché, alignant les mots comme le prisonnier biffe les jours sur son calendrier, notre poète veut exprimer ses pauvres expériences des « craintes,  des colères et parfois des tourments », distribuant ses « mots quand disparaissent ceux qu'on aime tant ».  Une vision tragique de la poésie ? Le prophète Jérémie est-il lamentable pour nous avoir laissé les cinq poèmes lyriques des Lamentations ? Au reste, Carole ROUZET entend bien nous faire partager aussi « la douceur des mots pour la venue d'un enfant » et  « de tendres paroles d'amour ». Mais ce qu’il faut retenir de sa définition de la poésie, c’est la communion de pensée et de fortunes qui lie les poètes entre eux. Car, dit-elle, leurs mots sont aussi les siens,  « rapproch[ant] aussi nos vies ».  
 

Edmond THANEL

« J'ai dans ma tête »

 

J'ai dans ma tête des paroles muettes qui se heurtent, se bousculent... et puis j'ai dans ma main une plume ramassée dans la lande où mon père a passé du temps, il y a si longtemps, à élever des oies....

 

Pour que les silences de là-haut s'écrivent ici-bas... il faut tremper la plume... dans la bonne substance, celle qui emplira la page blanche... en traduisant en mots écrits et ordonnés les images, les tableaux des silences d'en-haut

 

Dois-je remonter à la petite enfance ? l'encre serait alors le lait blanc du sein de ma maman, celui-là est secret, il a nourri un petit corps qui s'est construit de lui... la plume dans le lait blanc sur une page blanche, c'est blanc sur blanc ou transparent, ça ne se voit pas... ces souvenirs-là sont pour moi...

 

Dois-je retrouver l'encrier émaillé de ma table d'écolier et emplir ma plume de violet ou de bleu foncé, de cette odeur qui imbibait nos tabliers ? je devrai alors confesser mes premiers sentiments, mes regards d'enfants sur les grands ; je devrai en passer par les bobos au cœur, les genous croûtés, les mains écorchées... ces souvenirs-là sont troublants... pour moi... mais pour vous... je ne sais !

 

Dois-je en revenir à mes premières blessures, mes premiers doutes, mes premiers espoirs, mes premières amours, mes premières désillusions ? devrai-je alors écrire à l'encre de mes yeux, de mes larmes, de la sueur d'un corps vivant le parcours initiatique des premiers émois ? aujourd'hui je mets le cahier de ces souvenirs-là dans le tiroir de l'histoire... plus tard on le ressortira.

 

Dois-je enfin faire belle ma plume du présent, du présent d'aujourd'hui, celle des certitudes, des convictions, des indignations, des espoirs... mais serait-elle si belle ? c'est bien ma question à l'instant ! Sans doute devrai-je alors la tremper dans le sang car je vois rouge en ce moment. Je retiens ma colère ; je la dilue dans ces mots blancs, sans reflet... je collectionne des pensées et quand j'aurai trouvé la substance appropriée... j'écrirai sur la page blanche des mots censés vous éclairer...

 

Tout ça pourquoi ? pour dire qu'aujourd'hui, je me tais.

 

Alister chantait en 2008 : « Qu'est-ce que t'as dans la tête ? Qu'est-ce qu'on va faire de toi ? » Ces questions « rhétoriques » qui n'en sont pas ne demandent pas de réponses autres que la contrition parfaite imposée par les menaces qu'elles induisent. Leur fonctionnement très particulier est censé éveiller une prise de conscience chez l'accusé, tout penaud, acculé au silence coupable. Pourtant chez ALISTER comme chez EDMOND THANEL, on déroge à la règle. La question est une vraie question à laquelle on répond. Le premier choisit la dérision : « On va faire de toi un homme. On va faire de toi une femme », certes, mais pas à la façon de Kipling. Résumons : Puisque tu es incapable de te prendre en charge, on va s'occuper de tout même de ton bonheur « On va t'inoculer de l'allégresse. On va t'injecter de la graisse. On va te faire des promesses. On va trouver quelqu'un qui t'aime. On va t'aimer sans conditions, sans raisons, sans fin, sans fond ». Ce n'est pas dit mais on entend bien le « c'est pour ton bien » conclusif, imparable. Une recette plus qu'un projet strict, un programme d'ensemble ! L'art du dressage, de l'inculturation sociale. Edmond THANEL a, lui au moins, le courage de répondre lui même non sous forme d'une litanie de bons procédés comme le chanteur, mais en une série de souvenirs accompagnés de futurs d'évocation. Ce n'est pas une confrontation à proprement parler, mais une sorte de constat d'échec avoué par presque tous les autobiographes. Il existe une frontière entre le temps de l'écriture et le temps de l'expérience, à tel point que l'écriture ne rendra jamais compte des réalités du passé comme si la plume et l'encre étaient étrangères à la main qui les guide. Toute vie commence par une naissance, se poursuit par l'enfance, puis par l'âge mûr pour se terminer dans la vieillesse. Cette similitude neutralise toute tentative de la rendre intéressante, voire édifiante. Il faut y ajouter l'art de l'écrivain, sa technique, son imagination, ses ruses. Sinon, même si la « nostalgie n'est plus ce qu'elle était », la mémoire, elle, est toujours aussi défaillante. Quant au lait maternel, aux souvenirs d'école, aux premières amours, aux premiers espoirs déçus, « que vaut cela, c'est déjà fait ?/ Moi qui suis vieux,/ Trop tard je m'en suis aperçu. » À moins qu' « après avoir trouvé la substance appropriée », l'encre magique où tremper sa plume, le poète finisse par trouver le sésame pour « écrire sur la page blanche des mots censés [nous] éclairer... ». Nous attendrons donc ce moment-là, dans le respect du silence d'aujourd'hui. 

 

 

Pierre WattebledPierre WATTEBLED

« Dans mon coquillage »

 

J’écoute la mer

Dans mon coquillage

La mer

Dans l’étrange langage 

Du vent, et son chant.

 

La mer…

Mère de toute vie,

De nos désirs et envies,

Des larmes aussi 

Qui plombent les nuages.

 

La mer,

De vague en vague,

Qui boit les peines, 

Efface les naufrages

D’une marée à l’autre,

Refait un lit d’amour

Pour nos bains de minuit ;

La mer, 

Sur le rivage d’un été

Souffle la passion

Des amours de passages

Et l’oiseau s’envole

Les ailes ruisselantes,

Après avoir aimé.

 

La mer,

Garde

Pour l’éternité,

Ces instants secrets

Que rien ne peut délier.

Milliards de baisers

Gitant

Aux abysses coralliens…

 

Dans mon coquillage

J’écoute

Cette ardeur lointaine

Dont je ne me lasse jamais

A l’heure où le soleil

S’est soudain endormi.

 

Ainsi, selon la version grecque de la « naissance de l'amour », Aphrodite, fille de Gaïa et d'Ouranos, autrement dit de la Terre et du Ciel, déesse de la beauté, de la séduction et de l'amour, serait née de l'écume de la mer ? Femme du dieu forgeron, elle le trompe avec celui de la guerre, comme quoi... ! Et lorsqu'Aphrodite change son nom pour Vénus, les Romains la flanquent d'un garnement insupportable : Cupidon ! Depuis, l'humanité délicieusement victime regarde la mer différemment. La mer et les coquillages... Car Botticelli est passé par là. Il veut bien, lui, que Vénus soit née de l'écume des eaux, mais il n'accepte pas qu'à la façon d'un bain moussant on cache les attraits qui lui servent d'attributs pas si symboliques que le carquois de Diane chasseresse. Aussi décide-t-il de la mettre sur un socle et quel socle : une coquille Saint-Jacques géante qui lui donne un air de Jésus marchant sur les eaux, si ce n'est que l'un et l'autre sont difficilement assimilables. On sait les déesses très susceptibles. Vénus voulut bien pardonner à Botticelli mais pas à son modèle Simonetta Vespucci, l'épouse de Marco Vespucci et la maîtresse de Julien de Médicis, la plus belle femme, dit-on, de son époque. Elle mourut de pneumonie à l'âge de 22 ans en 1476...  Quant à Arthur Rimbaud, l'auteur d'une « Vénus Anadyomède » qui, « D'une vieille baignoire émerge, lente et bête / Avec des déficits assez mal ravaudés », il est permis de supposer que sa mort prématurée le 10 novembre 1891, à quelque 35 ans pourrait être le prix du sacrilège. Pierre WATTEBLED s'est donc montré très prudent. Son esprit d'enfance l'incite d'abord à écouter la mer dans un coquillage. Je m'inscris en faux contre cette interprétation fantaisiste de Ça m'intéresse : « On perçoit le bruit du sang circulant dans nos vaisseaux sanguins, qui fait une sorte de bourdonnement régulier. Ce bruit [...] s'entend d'autant mieux que l'oreille est en partie isolée des bruits extérieurs grâce à la coquille qui fait barrage ». Et le pire reste à venir « Un pot de confiture vide fait aussi bien l'affaire » (sic !). Horreur du scientisme !! Finalement, c'est Pierre WATTEBLED qui a raison contre l'énormité de l'explication a-poétique. La mer, « mère de toute vie », recèle en son sein « désirs »« envies »« larmes »« peines »« passions »« secrets »« baisers ». Mais tout ce remue-ménage vital ne sera jamais perceptible à ceux qui, les pauvres, ne connaissent rien au langage des coquillages. 

 

Les prochains finalistes, les prochaines critiques paraîtront en... fin 2013, voire début 2014.

Très certainement, à moins que...

À bientôt,

Bernard BONNEJEAN

Publié dans poésie

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Déraisons et rimes 2012 (Palmarès critique 4)

Publié le par Bernard Bonnejean

 

 

Déraisons et Rimes 2012


Matisse MAKWADA, André OBADIA,

Laurent PSALMON

 

 

 


Chers amis d’over-blog, de facebook, de google, de twitter, de LinkedIn, 
et d’ailleurs (sites poétiques personnels, blogs, etc.),
 

Nour Salam, oui vous, c'est à vous Nour que je m'adresse. 

Je n'ai jamais eu de chance avec les Arabes. L'une est partie pour tribuler avec les Chinois venus de Chine. L'autre, après m'avoir longuement caressé le ventre, a trouvé un job lucratif dans votre pays, l'Algérie et m'a laissé choir comme un vieux colon. Cependant, il faut bien l'avouer : si vous êtes algérienne et musulmane, vous n'êtes pas arabe mais amazigh, autrement dit berbère et plus précisément kabyle. Ce qui ne vous empêche pas de lire, d'écrire et de parler arabe. Autant vous prévenir tout de suite, vous allez en faire rêver du monde !!! 

Nous ne vous remercierons jamais assez, Nour (la Lumière), d'avoir accepté de nous rejoindre dans notre jury. C'est un très grand honneur. 

D'après Charles de Foucauld qui s'est intéressé à la langue tamazhig et plus particulièrement à la langue touarègue, les femmes berbères du Sahara étaient plus particulièrement chargées des chants et de la poésie :

 

femme.jpg


 


Et pour couronner le tout, vous parlez un excellent français que d'ailleurs vous enseignez.
Merci, chère Nour, je vous remercie  pour le temps que vous passerez parmi nous dans un pays qui ne sait à peu près rien du vôtre ne possédant pas votre langue
 !

 

السلام عليكم، نور 


Bernard Bonnejean


  

 Matisse MAKWANDA

« Lepidoptera »


 

Ces cœurs dénoyautés

 

poussent des gratte-ciels

 

crachent l'écume grise

 

stridentes sirènes au loin

 

au fond fantaisies obscures

 

sous le continent songé

 

Modernité tes entrailles

 

aux racines oubliées

 

un bambou s'élève

 

craquement dans l'esprit

 

sur tes mains l'urbanité

 

chiendent brûlant la bouche

 

eaux éternelles

 

enterrées de bitume

 

nager sous la route

 

éloquence silencieuse

 

et des jambes nénuphars

 

réverbèrent le Temps

 

entre l'âme et les choses

 

de l'écho abyssal surprendre

 

 les ailes de l'océan

 

Matisse MAKWANDA devait certes s'en douter, voire s'en amuser par anticipation. Pour un Français de France, cartésien donc un peu obtus, s'appeler ainsi et se dire canadien, c'est asses déroutant pour ne pas dire extravagant, impensable. Surtout quand on est l'auteur d'un poème intitulé Coleoptera. En réalité, nous avions raison de nous méfier : ce patronyme est du kikongo, une langue parlée en Angola et dans les deux Congo. Pourtant une recherche un peu poussée dans l'Inventaire Etymologique des termes créoles des Caraïbes d'origine africaine nous apprend qu'un makwanda désigne tout ce qui est mystérieux, tout ce qui vient de loin et, par extension, un charme bénéfique ou maléfique lancé de l'extérieur, de l'étrange, donc de l'étranger. En outre, le pluriel makanda dénote la famille, le clan. Voici donc Matisse reconnu comme un créole caraïbe installé au Québec depuis des lustres probablement. Vingila la nwa mambu makwanda, dit le kikongo, c'est-à-dire « attends un peu que j'entende les paroles "venues de loin" ». Et le poème s'éclaire tout à coup. Ces paroles, ces vérités « venues de loin » ne sont pas étrangères ou malheureusement elles le sont devenues non à cause de l'éloignement dans l'espace mais de la distance dans le temps. Tous les exilés connaissent ce malaise : n'étant plus chez eux, ils ne sont plus eux. Deux mondes sont séparés par une masse d'eau considérable : verticalement, les eaux éternelles enfouies sous le bitume d'une cité dont les jambes des habitants et les gratte-ciel sont les succédanés des nénuphars de « là-bas » ; horizontalement, l'immense frontière liquide des « ailes de l'océan », borne « abyssale » qui isole les choses d'ici et l'âme de nos origines. On ne peut que pleurer avec « les cœurs dénoyautés » la perte irréparable des « racines oubliées » car l'on sait ce que peut être « l'urbanité chiendent » qui s'empare des éléments naturels laissant orphelines les âmes de Montréal ou d'ailleurs. Et si, comme j'ai cru le comprendre du texte de Matisse MAKWANDA, nous étions tous des exilés d'un ailleurs disparu, étrangers à la beauté des papillons, chenilles rampantes que nous sommes redevenus, loin de notre terre et de nous-mêmes... Cependant, j'avoue une préférence pour la philosophie d'Africa de John Coltrane. Au moment où le saxophone entame ses variations, respectons « l'éloquence silencieuse » de la profondeur de notre être pour écouter « les paroles "venues de loin" ». 

 

André OBADIA

« Un regard souverain »

 

N’avez-vous jamais vu, derrière la cathédrale,

Cette femme éperdue, seule aux heures matinales.

N’avez-vous jamais cru qu’elle faisait un signe

À l’angle de la rue, d’un petit geste digne ?

Je l’avais remarquée, cette femme incertaine,

Cette femme si âgée, oui, cette femme en peine.

Elle a levé vers moi un regard souverain,

Et j’ai perdu la foi que j’avais au matin.

J’ai senti tout mon être balayé par le vent

D’un très curieux bien être des plus étourdissants.

Elle s’est redressée sans prononcer un mot,

Et m’a comme emporté vers un monde nouveau.

J’ai entrevu des choses plus laides que la mort,

J’ai marché sur des roses, et même sur des corps.

J’ai gravi un chemin bordé d’arbres en feu,

Il n’avait pas de fin, mais c’était merveilleux.

Sur la chaussée rougie par le sang des cadavres,

Je me sentis grandi et devenu de marbre.

La vieille cheminait sans la moindre parole,

Comme elles me fascinaient, ses petites épaules !

Soudain, n’y tenant plus, je déposai ma main,

D’un geste inattendu, presqu’empreint de chagrin.

Elle sursauta alors et me prit par le bras,

Je la revois encore accélérant le pas.

Elle paraissait sereine quand elle m’offrit ses lèvres,

Je m’égarais sans peine dans un élan de fièvre.

Elle me dévêtit dans des gestes sensuels

Et j’avais très envie de suivre son appel.

Elle se donnait à moi oubliant ses années,

J’éprouvais un émoi que je n’osais imaginer.

Je posai sur sa bouche des baisers enflammés,

Et par petites touches mes doigts s’égaraient…

Alors, son visage changea, ses rides disparurent,

Son sourire s’anima, prenant de l’envergure.

Je découvris l’espoir dans cet affreux cauchemar,

De vivre une belle histoire au parfum de hasard.

Et souvent le matin, près de la cathédrale,

Hésitant je reviens en quête de ce graal.

J’espère y retrouver celle qui fit un signe,

Cachée dessous les traits d’une vielle femme indigne.

Mais je sais bien hélas, qu’elle ne reviendra plus,

Je n’ai plus de la grâce qu’un souvenir perdu… 

 

 

 

André OBADIA a rencontré Κλε͂ιω, la muse de l’Histoire. Derrière la cathédrale ? Et pourquoi pas ? Les muses hantent les lieux qu’elles veulent et n’ont de permission à demander à personne. J’avoue que je ne l’aurais pas reconnue, elle qui habituellement tient parfois une guitare dans une main et un plectre de l’autre, parfois une trompette (la fameuse trompette de la renommée) et un volume de Thucydide, le grand historien grec. Elle n’était tout de même pas assise sur un banc, elle qui pose sur un globe terrestre à portée d’une clepsydre. Toujours est-il qu’on nous l’a bien changée notre Clio, elle qui s’ingénie à tricher sur son âge, avec son horloge à eau censée nous montrer, à nous pauvres éphémères, qu’elle, l’Histoire, elle embrasse tous les lieux et tous les temps, mais sous la même figure immuable, invariable, inaltérable d’une jeune fille au corps imputrescible couronnée de lauriers. Tricheuse ! En aurait-elle assez des récits du passé ? A-t-elle fini par comprendre qu’il est bon parfois de se reconnaître âgée de son âge véritable ? Finalement, la clef est sans doute dans cette pensée de Sainte-Beuve qui affirmait fort justement : « Ce bas monde est une vieille courtisane, mais qui ne cesse d’avoir de jeunes amants ». Entendons-nous bien : Clio, l’Histoire, n’a pas décidé de céder à la mode absurde et burlesque de la femme-cougar qui passe pour gâcher son temps à masquer les atteintes physiques, se trompant sur elle-même bien davantage qu'elle ne trompe les autres. Elle est ici, telle qu’en elle-même, « femme éperdue », « femme incertaine », « femme en peine », « vieille femme indigne », témoin du « sang des cadavres », de « choses plus laides que la mort », et qui s’éveille, ou se réveille, à la sensualité d’une « belle histoire [d’amour] au parfum de hasard ». Il n’en fallait pas davantage pour que le héros d’André OBADIA  assiste à une renaissance réconfortante, découvrant sous les rides un peu gommées par le sourire conquérant de « la vieille » « l’espoir dans cet affreux cauchemar ». Ce miracle légendaire du baiser qui réveille la Belle plongée dans un sommeil profond ne pouvait durer. Il faut que le Saint Graal demeure à jamais inaccessible et que l’Histoire, éternellement renaissante, finisse par donner l’illusion d’un « souvenir perdu ». Laissons à la vieillesse « le souvenir des peines passées » qu’Euripide prétendait « agréable » et à la jeunesse le temps de s’en fabriquer. Mais je vous l'accorde : peut-être Paul Géraldy a-t-il raison : « Le souvenir est un poète, n’en fais pas un historien » ?  Encore moins l’Histoire elle-même…

 

 

 

Laurent PSALMON

« Contrebasse »

 

Rondeurs célestes, robe de bois

Cordées de bronze sur touche noire,

De glissando, dièses et bécarres

Tisse ta note dans un émoi.

 

Contrebalance à marée basse

L’archet qui vogue sur flots bretons,

C’est un navire sur plusieurs tons

Un sucre roux dans une tasse.

 

Le divin plonge dans tes mains

Toi ma jumelle du moitié-moi,

Et de dix cordes à deux, vingt doigts

La musique grave nos destins.

 

La basse plaine à contre vent

De folie pleine d’avant, d’après

Un dauphin bleu dans l’océan

Soufflant des croches sur les filets.

 

Ton pic, là, dans le plancher,

Microsillonne nos allégros

À toi le la mi si fa do,

Une quinte de tons sur du papier.

 

Quand à l'école d'antan les enfants écoutaient Piccolo, Saxo et Compagnie, l'histoire des instruments de musique interprètes de leur propre rôle, ils riaient quand c'était le tour de « la grand-mère » avec sa belle voix grave rassurante. Cette préférée de Brassens au quintet de jazz n'était pourtant pas très estimée de l'orchestre symphonique. Si Pierre Nicolas se plut à « peloter la mamie » pendant trente ans, la dame eut bien du mal à se faire accepter. Elle avait pourtant plus d'une corde à son arc : « le la mi si fa do », selon Laurent PSALMON, en réalité le mi la ré sol auxquels les Français ont ajouté le do, une raison supplémentaire pour l'ostraciser. Il faut dire que dès le début, on alla jusqu'à se demander si elle faisait bien partie de la famille. Quand elle naquit au début du XVII° siècle, son père faillit ne pas la reconnaître. Comment, disait-on, cette mémère à la « robe » d'épicéa peut-elle prétendre intégrer la noble famille des violes et violons ? Il fallut un contrebassiste à l'Orchestre national de Lille pour apporter la preuve de sa légitimité. Grâce à Paul Brun, l'enfant trouvée devint commère de la symphonie romantique. À défaut d'avoir gagné ses lettres de noblesse, on cessa de lui contester sa place derrière les virtuoses aristocrates portraiturés par les grands peintres, Georges de la Tour, Le Caravage, Chagall, Braque, Picasso, Raoul Dufy... Il lui fallut encore du temps pour s'émanciper avant qu'enfin on ne lui fasse don de ses propres partitions. Sans doute impressionnait-elle trop par ses remarquables dimensions : de 1,60 m à 2,05 m. Et ses « rondeurs » que Laurent PSALMON qualifie de « célestes » parurent assez inélégantes pour que les dames-comme-il-faut ne compromettent leur pudeur à faire « voguer l'archet » sur les cordes de sa table. Aujourd'hui Patrick Süskind, l'auteur du Parfum lui a consacré un livre : La Contrebasse. Une critique dont je ne sais pas le nom a tenu ces propos assez amusants : « C'est l'instrument de musique qui ressemble le plus à un corps de femme diront certains. C'est un instrument à la fois indispensable et encombrant, diront d'autres. Quelqu'un oserait-il sous-entendre que ces deux propositions n'en font qu'une ? » Pas notre poète, en tout cas, qui fait corps avec « sa jumelle du moitié-moi ».   

 

Bientôt les trois suivants, par ordre alphabétique.

À bientôt,

Bernard BONNEJEAN

Publié dans poésie

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Déraisons et rimes 2012 (Palmarès critique 3)

Publié le par Bernard Bonnejean

 

 

Déraisons et Rimes 2012


Suzanne GALAGHER, Marisol GARCIA MOYA,

Nicole GAUTHÉ

 

 

 


Chers amis d’over-blog, de facebook, de google, de twitter, de LinkedIn, 
et d’ailleurs (sites poétiques personnels, blogs, etc.),
 

Michèle Doige, oui vous, c'est à vous Michèle que je m'adresse. 

Vous avez accepté de vous agréger à notre jury pour l'année 2012 et une bonne partie de l'année 2011, malgré des problèmes de santé que nous aurions reçus comme des explications valables à votre refus. Mieux encore : vous avez décidé de réitérer l'expérience en 2013, preuve de votre tenacité et de votre fidélité. 

Nous ne vous remercierons jamais assez, Michèle. 

Vous êtes une femme de Droit, fonctionnaire d'État, et la correspondance Droit et Poésie n'est pas si incongrüe qu'il y paraît :

 

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« Les juristes, dont je suis (ou je fus) sont liés aux mots, à la langue, à l'écrit. Des Tables de la Loi de Moïse à l'inflation législative, règlementaire et jurisprudentielle de la modernité confuse que nous vivons, nos métiers sont liés aux textes qui instituent et à la parole qui libère. Comparer la langue du droit à celle de la poésie, voilà une drôle d'idée. Je l'ai eue »,
 

avoue BenBloG, l'auteur de la photo, un ancien avocat mué en auteur, photographe et chanteur.

 

Merci, chère michèle, je vous remercie bien sincèrement pour la qualité de vos jugements littéraires, pour votre culture et pour votre fidélité !

Bernard Bonnejean

 

 

 

Suzanne GALAGHER

« Avaleur de joie »

Je ne bouge plus observant ce jour qui ne viendra peut-être pas

 

Il réclame tout de moi

 

Sous sa cape d’avaleur de joie il a osé me donner espoir dans des élans despotes en subtil ravageur d’habitat

il veut que je lui donne ma peau mais je l’ai finement recousue sur moi

pour que ses dents s’empêtrent sous ma cuirasse de fils de soie

 

Avec mes yeux de biche et mon cœur de métal

je lui donnerai mal à mordre mal à me dénaturer

 

Je n’appelle pas la vengeance Cet animal m’a veillée toute la nuit

 

Ses yeux de flammes m’ont regardée  d’une peur viscérale et m’ont glacée

 

Alors que mon souffle trahissait un désespoir la chaleur de sa faim éclatait mes os

 

Peu importe son amour même s’il est véritable

je m’engouffre en silence à moitié recouverte de verglas

 

c’est elle qui vient vers moi

 

Donner tout son tendre allume mal le feu

 

La forêt toute entière sent à peine ma présence une buée infime colorée de pourpre

 

Me voilà gibier devant la potence et mes blessures saignent malgré moi

 

Brisée mais libre dévorée mais divine je lève la tête

car le soleil ouvre ses draps

ma carcasse se recompose

 

Je ne suis plus le cœur qu’on bat

je dirige ma propre joie

 

 

Sur mon corps se dessine une dentelle qu’aucun regret ne brisera 

 

 

Pour comprendre ce poème il faudrait avoir l’âme d’un Chabrol, d’un Tavernier ou d’un Georges Lautner. Aussi surprenant que Les Seins de glace, un chef-d’œuvre un peu oublié aujourd’hui,  l’« Avaleur de joie » de Suzanne GALAGHER fait affluer de l’inconscient des icônes portant les traits des Brasseur, Delon et Darc, acteurs incomparables du film culte sur une guerre des sexes meurtrière. Ne manquerait presque que la musique de Sarde à la fois sereine, envoûtante et belle. Tragiquement belle ou belle tragiquement comme l’histoire dont l’écriture est brillante et sensible, mais terriblement incommodante. Si homme savait, si femme parlait. Pour que l’homme sache, il faudrait que la femme parle et on ne sait trop quel serait le profit pour l’un et l’autre. Mais certains sont encore persuadés qu’il n’est d’amour possible sans non-dits, sans faux-semblants et c’est peut-être vrai, surtout du côté de l’amante qui parfois « déteste ça » sans jamais l’avouer. Tout est dit dans ce poème terrifiant et dont on ressort presque honteux d’être du parti des « animaux ». Au reste cette hypothèse de lecture peut-elle être satisfaisante tant le lexique de Suzanne GALAGHER est révélateur d’ignominie ? Une façon comme une autre de se consoler ? Peut-être. Mais franchement comment ne pas être troublé par le ton et par le ressenti, un mélange subtil et hétérogène de malaise et d'érotisme, de plaisir inavouable de voyeur invité ? D'autant que, se dit-on, tout finit par une libération du corps et de l'esprit... Une telle bassesse, une telle abjection mâle peut-elle traduire métaphoriquement les « je t’aime moi non plus » gainsbourgiens, ou les « je suis à toi »,  « tu es à moi » des amants passionnés ? La « peur », le « désespoir »,  les « blessures », les « brisures » connotent davantage le viol ou l’inceste à moins qu'il ne s'agisse du drame de la frigidité ?... Et si tel n’est pas le cas, on se demande où s’arrêtera l’univers fantasmatique de nos compagnes ! À la lisière d'un jeu pervers à la Mylène Farmer ? Les hommes sont lâches, c’est bien connu, et je n'ai pas trop envie d'en savoir davantage tant j'ai eu plaisir à lire ce poème. 

 

 

     

Marisol GARCIA MOYA

« Alors, aime-moi cher Monsieur »

 

« Cher toi…mes mots s’écoulent sur cette page, j’y laisse une partie de moi, chère âme de mon âme. Tes yeux les percevront peut-être pour qu’ils restent ici et maintenant…comme une promenade d’amour que nous ferions toi et moi et je te dirais : “Aime-moi cher monsieur… autant que je t’aime ” » 

 

Hier j’ai laissé des cœurs douloureux

Des espoirs solitaires

De tendres amoureux

 

Hier j’ai laissé la soif d’un désert

Le vent des aveux

Celui de la misère

 

Hier j’ai prié pour toi pour eux

Pour que l’homme se réveille

Et se découvre heureux

 

Hier j’ai voulu simplement être

La réalisation de tes vœux

Pour que je ne sois plus un rêve

 

Maintenant je te fais un aveu

Devant le jour qui se lève

En te caressant les yeux

 

Maintenant que j’ai vu passer l’hier

Je laisse les caprices aux dieux

Et à toi, mon âme tout entière…

 

Et peu importe si demain il pleut

Il effacera les frontières

Pour un ciel toujours plus bleu

 

Tes mots remplissent mon univers

Vêtus d’un air affectueux

Ils dansent sur mes paupières…

 

Est-ce ainsi que les couplets amoureux

Courtisent à en faire pâlir le soleil ?

Alors aime-moi cher monsieur…

 

 

On connaissait l’amour tendre, l’amour léger, l’amour vache, l’amour passionné ; Marisol GARCIA MOYA va jusqu’au bout de la déclinaison jusqu’à l’amour humour, né d’une distanciation paradoxale entre le sentiment exprimé et l’éloignement induit par une formule de politesse peu en accord avec un tutoiement attendu. Même le correcteur grammatical word s’insurge par des ondulations vengeresses sous « Aime-moi, cher Monsieur ». « Comment, dit cette machine à traquer les incohérences, comment peut-on appeler « cher Monsieur » (donc quelqu’un qu’on ne connaît pas) un homme qu’on ne vouvoie pas et qui, tout le laisse supposer, partage sa couche ? Illogique, absurde ! Un marivaudage contemporain où les personnages ne ressemblent ni à leur fonction ni à leur emploi ? Un travestissement psychologique et social à la Feydeau ? Mais alors, c’est parfaitement immoral ? Pas du tout ! Ce badinage galant et superficiel s’exerce dans un milieu tout à fait convenable. C'est une question de temps, voilà tout ! Finalement, ce n'était pas si drôle que le laissait supposer le préambule. L’amour, c’est comme une maladie, donc c'est du sérieux : il faut bien qu’il y ait un avant et un début, et le début c’est l’aujourd’hui qui succède à un hier « douloureux », un hier de « misère » peuplé d’ « espoirs solitaires » et de « tendres amoureux », un univers onirique dont l’imagination se contente faute de concret. Après la pluie le beau temps, dit la sagesse populaire et le « vous » s’est éveillé et s’est métamorphosé en  « tu », un « tu » caressé et caressant, un « tu » comblé et qui sait assez rassasier pour l'emporter sur les stratagèmes des dieux (pauvre Amphitryon berné par Zeus !), après les charmes préliminaires, après les mots creux du courtisan. Enfin, aujourd’hui, les mots semblent avoir conquis la plénitude de leur signification. Pourquoi alors s’inquiéter de savoir si demain il pleuvra ou si « le ciel toujours bleu » sera encore capable de « faire pâlir le soleil » ? Certes, l’amante de Marisol GARCIA MOYA croit à l’irréversibilité de cette passion-là. Alors, pourquoi continuer à l’appeler « Monsieur », ce tu-là, et quel besoin a-t-elle de le prier de l’aimer ? 


 

 

Nicole GAUTHÉ

« Les wagons du "bonheur" »



 

Berceau, où naît l’amitié

Ô toi, passeur de rêves

N’oublie personne en chemin…

Hommes, femmes et enfants

Esseulés tendent leurs mains…

Ultime espoir qui se lève,

Réchauffe l’humanité.

 

Berceuse, vers l’enfant

Ô bel ange, dépose

Nos notes sur ses ans,

Harmonise ses droits…

En ces lieux, tes élans,

Un cri fort se pose,

Résister aux levants…

Sur l’avenir sois roi…

 

Bonheur, sois un vagabond.

Ondine et douce ronde,

Neuf de foi, ta loi abonde…

Hébergé dans les bas-fonds,

Éternels feux de ce monde,

Un pour tous, de tout inonde…

Roi ou reine de cœur, fais-toi don

Sans jamais blesser la raison.

 

Baume au cœur, cet ami est un sourire…

Offrir ses clefs, édifie son paradis...

Nuances et bienfaits, au val des dires

Honorent son hôte, l’érudit…

Éveil et plénitude, au bal des rires

Unissent leurs pas, malgré les maux dits.

Révélant sa joie, que son aise inspire…

Saluant sa balade, en ces lieux démunis.

 

 


Nicole GAUTHÉ sait-elle que le Front populaire, en même temps qu’il instituait les congés payés, mit en place un service de transport pour les ouvriers les moins fortunés et leur famille ? En fait, ces « trains du plaisir » existaient déjà à la fin du XXe siècle et l’écrivain Herpin, dans La côte d'Émeraude, (1898) décrit tout le pittoresque de ces « hordes de touristes » venus de Pontorson, d’Antrain, de Dol, de Combourg, de Rennes et de Paris, entassés dans les  « Les wagons du “Bonheur” » pour profiter de la mer.  On se plaît encore à imaginer en 1900 comme en 1936, la « bruyante enfilade de wagons » à la queue leu leu derrière la locomotive, comme les strophes acrostiches de ce train.  Notre poète, à défaut d’avoir ressuscité les machines,  a retrouvé l’esprit de ses hôtes.  Rien que du bonheur né de la variété des genres et des particularités. Herpin célébrait le « petit bourgeois  entouré de sa réjouissante nichée  [flanqué de sa] bourgeoise bien rondelette sous son tablier, bien réjouie dans sa coiffe originale ».  Le poète passe en revue « hommes, femmes et enfants » qui quêtent l’espoir ;  l’ange consolateur, veilleur d’enfance, en une strophe magnifique où la métaphore allégorique file comme un train moderne ou comme une berceuse à mille temps ;  le bonheur vagabond  « neuf de foi », « un pour tous [qui] de tout inonde » de ses largesses ;  l’ami, le « baume » et le « sourire », qui donne tout ce qu’il possède jusqu’aux clefs de sa maison, à son hôte « l’érudit ».  Et tout cela finit en rires, en aise et en joie, malgré la pauvreté du décor.  Et on a envie de finir la journée avec M. Herpin quand, arrivé au soir, « le train de plaisir s'offre un joli souvenir de Saint-Malo, par exemple une boîte de coquillages qu'il placera sur sa commode entre deux coloquintes ou deux boules de verre ».  Finalement, si l’on devait tirer une morale de ces histoires parallèles, on pourrait dire qu’il faut bien peu de choses pour rendre les gens heureux et que nous sommes tous un peu chefs de gare, contrôleurs ou passagers du train de plaisir de M. Herpin comme des « wagons du “bonheur” » de Nicole GAUTHÉ.

 

Le poème de Frédérika Landolphe, Grand Prix 2012, occupe logiquement la première place de nos critiques. 

Bientôt les trois suivants, par ordre alphabétique.

À bientôt,

Bernard BONNEJEAN

Publié dans poésie

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Déraisons et rimes 2012 (Palmarès critique 2)

Publié le par Bernard Bonnejean

 

Déraisons et Rimes 2012


Nicodème CAMARDA, CB RACHEL, Daniel ESVAN

 

 

 


Chers amis d’over-blog, de facebook, de google, de twitter, de LinkedIn, 
et d’ailleurs (sites poétiques personnels, blogs, etc.),
 

Fathia Nasr, oui toi, c'est à toi Fathia que je m'adresse. 

Ton logo nous a accompagnés tout au long de cette année 2012 et une bonne partie de l'année 2011, jusqu'à ce que tu décides que tu n'avais plus de temps à nous consacrer. Soit, il faut comprendre : il faut bien gagner sa vie !

Nous ne te remercierons jamais assez, Fathia. 

Après tout, c'était à nous de nous adapter, car Valeriu Butulescu l'a bien dit :

 

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« Les critiques voient la musique 

et entendent la peinture. »

 

Merci, chère Fathia, et je te souhaite sincèrement de ne jamais prostituer ton talent aux contingences alimentaires au point de devoir manger avec des baguettes !

Bernard Bonnejean

 

 

 

Nicodème CAMARDA

« Pour la Saint-Jean »

Sors l'harmonica, Monica

Pis joue-moé une toune, on s’en va

Faire le chemin qui mène au pays

Placarde une note sur le deq « Croquenotes partis pour Québec ! »

Quant aux voisins on leur jouera

 

Un petit air d'harmonica

En bleu en blanc et en grenat

En chantant :

En route Québec !

 

Dansez rigodons, set carré

Bottine Souriante,

Mes Aieux

Volée d'Castors et Vent du Nord

 

Chantez bonhommes gigueux

Drilles,

Charbonnier de l'Enfer

Tam-Tam et Rapetipetam 

 

Sors-moé du Canada Monica

Pis joue moé d’l’harmonica

Des airs de lys dans les yeux

 

De chaleurs, de sainte flanelle,

Et de bonyeu ! Des airs heureux,

De Saint-Jean-sur-Richelieu

 

On chantera à La Belle

Adieu Province !

Bonjour Pays

Bonjour aux Saint-Jean de la vie

 

Debout Amours !

Gens du pays !

Joyeux lurons, accordéons !

Jouez de Hull à Blanc-Sablon !

 

Avec les Vigneault, les Miron

Flottez étendards, calicots

De Port-Royal à Saint-Malo

 

Dansez fleurons québécois

Poètes et têtes de bois

Fiers cœurs maître et rois

 

Courez soleils amoureux

Hivers rigoureux.

Fêtez

Viraillez Galarneau libérés

 

Sors l'harmonica Monica

Pis joue moé ma toune préférée

Sur le chemin d'la liberté

 

Un petit air d'indépendance

D'ébriété entre les anses

En état de « Nouvelle France »

 

En route Québec !

 

Pays des jeunesses étudiantes

Des fleurdelisés et des becs

Des notes d'amours sur un DEQ

 

Pour la Saint-Jean

 

Le Québec !!!!!!!

 

 

« En France », dit un dicton, « tout finit par des chansons ». La vérité est, il faut bien l'admettre, que si chantent la radio, la télé, les téléphones et autres médias, les gens, eux, auraient plutôt tendance à déchanter. Nicodème CAMARDA, lui, est un Français de la Nouvelle France, le pays des chanteuses d'exportation un peu quétaines et sans doute aussi raquées avec l'âge. Mais aussi le pays des Félix Leclerc, des Gilles Vigneault et des Robert Charlebois. Et le fait est qu'à date on a de la misère à faire aussi bien. Il ne suffit pas d'avoir  les yeux dans graisse de bines pour mettre les nôtres pleins d'eau. Si on n'a rien dans la bobette, on n'intéresse que les braillards, et encore. N'empêche ! C'est ben de valeur si « de Port-Royal à Saint-Malo », au lieu de « danser rigodon et set carré » les « jeunesses étudiantes fleurdelisées » fêtent la Saint-Jean dans les manifestations de rues. De quoi capoter ! Est-ainsi que chaque torchon trouvera sa guenille ? On ne va pas débiner pour autant ou jouer les écornifleux mais on a quand même le droit de dire qu'on en a plein son casque. Enweille ! Montrez que vous n'êtes ni épais ni chicken ! Il faudra peut-être une bonne escousse avant de faire comprendre à vos politicards qu'ils sont à côté de la track mais que bientôt, à force d'être assis sur leurs steaks, ils seront bumpés. Ces faces à claques frais chiés ne sont que des gnochons guerlots, des guenilles à qui on fera bientôt jeter la serviette !  Mais rien ne vous empêche en attendant entre deux « petits airs d'indépendance » de faire comme l'ami Jacques, le cousin de Belgique, de guincher à la santé du roy de France. « Quand Jules est au violon et Léon à l'accordéon, il faudrait avoir deux jambes de bois pour ne pas danser la polka ». Il sera toujours temps après de passer la moppe. Sans cesser de ouatcher quand même. Et si vous prenez une débarque, c'est pas grave : ça arrive même aux pures laines. C'est un bon résumé de la philosophie de Nicomède CAMARDA ? Lui comme tous les poètes, c'est un ratoureux : au lieu de s'enfarger dans les fleurs du tapis, il commence toujours par se lâcher lousse avant la castagne. J'espère qu'un jour il me tirera une bûche. Tourlou !  

 


 
    

CB RachelCB RACHEL

« Prière d'un père à son fils »

Wasabi du zarbi, ma mémoire fait de l’auto-stop, 
Agonie de ma vie et de mes souvenirs fantômes dans ce labyrinthe, 
Regardez-moi, je suis au désarroi, devenu l’épave de vos tracas.
Mon fils passe me rendre visite,  je ne peux exprimer une émotion,  lui faire un reproche,
je manque de discernement. 

Qui est-il ? 
Mon fils, une amitié avant mon arrivée ? Je ne sais plus !
Mon âge mature a fait germer la gangrène dans ce cerveau sans artifice,
Ma voisine a une obsession pour la  soie, celle d’en face demande des colorations,
On veut me laver tous les matins et me faire manger comme un bébé, 

Parfois, une douce plénitude me tire et m’extirpe des images,
tel le grutier soulevant une partie de mon passé,
ouvrant un album photos géant.

Qui suis-je ?
Hier une femme pleurait dans le hall d’entrée, sa fille l’abandonnait,
elle partait en vacances et a déposé sa petite valise,

Elle est partie, le cœur lourd ou léger ? 
J’avais une nouvelle amie dans ma colonie.

Regardez-moi, je n’ai pas changé, lisez ma prière :

Votre père qui n’est pas au ciel,
que mon nom ne soit pas oublié,
que ma dignité soit respectée,
que ta main me tienne,
que ma fierté puisse te guider comme par le passé,
donnez-moi aujourd’hui votre amour éternel,
Et allégez mes peines comme nous rêvions de ma retraite,
Et ne me soumettez pas aux regrets,
Mais délivrez-moi du malin.

 

 

« Wasabi du zarbi »... Du berbère, du calédonien, du javanais ou de l'arabe ? En tout cas ça sonne bien. Une belle langue qui nous plonge directement dans l'exotisme ou plutôt dans l'étrange étranger. On rêve de se voir comme Usbek et Rika, les Persans de Montesquieu, étonnés de tout dans un milieu où ils ne retrouvent rien de ce qui ailleurs semble « normal ». Mais bien sûr que non, vous diront les initiés, c'est du verlan ! Des mots culs par-dessus têtes, qui mettent les charrues avant les bœufs et disent tout à l'envers,bizarres, avec un faux air métèque, inconnus, ignorés. Certes, mais c'est d'eux-mêmes, à eux-mêmes, et au cerveau (le leur) qui les a conçus qu'ils demeurent mystérieux. Une philosophie du langage, une réflexion sur la signification, un travail de philologue comme chez le poète suédois Östen Sjöstrand ? Si seulement c'était vrai ! Du travail ? oui, mais « du chapeau » disent les gens qui ne souffrent pas comme le fils du poème de CB RACHEL. Avez-vous déjà entendu cette expression prononcée par un de ces imbéciles qui ne « savent pas »,  bien qu'ils fréquentent les malades une bonne partie de la journée : « Il est à l'ouest ! ». La tête de ce père apathique, asthénique, amnésique, classé « GIR I » selon la nomenclature officielle de ces « maisons » spécialisées, est « à l'ouest ». Certains ajoutent : « C'est malheureux, tout de même ! C'était une tête ! C'est toujours à ces gens-là que ça arrive ! » Une tête orientée définitivement vers le soleil couchant... Et comme par hasard, l'orthographe s'est faite complice de la déchéance physique et intellectuelle de ces pauvres « épaves de nos tracas ». On leur a collé une étiquette, impossible à retenir, même avec des moyens mnémotechniques. Vous connaissez le début de cette fable de La Fontaine : « Un mal qui répand la terreur, / Mal que le Ciel en sa fureur / Inventa pour punir les crimes de la terre »... Trois vers et le fabuliste n'a toujours pas prononcé le nom épouvantable : « La Peste (puisqu'il faut l'appeler par son nom) ». Ce n'est pas ce nom-là que CB Rachel n'a pas osé écrire, ce nom dont tous ceux qui savent ont reconnu les méfaits, ce nom d'une peste cérébrale resté coincé au bout des lèvres, difficile à écrire correctement : ALZHEIMER ! Prions avec notre poète pour ces pères et ces mères orphelins de leurs propres enfants : « Que ma dignité soit respectée (oh oui !) /Mais délivrez-moi du malin ». 

 

Daniel EsvanDaniel ESVAN

« Tempête sur les roches de Créac'h »



La roche qui gronde sous la vague qui claque
D’un amour passionné, la jolie métaphore
Pour harceler la côte d’un perpétuel ressac
La marée et les vents unissent leurs efforts

Tumultueuse tempête, elle se donne en spectacle
La mer défend ses droits et montre sa colère
Sa furie légendaire ne connaît pas d’obstacle
Imposant son courroux à ébranler la terre

Une belle écume s’envole retombant sur la lande
Comme neige légère posée comme une offrande
Le décor se dresse magique et romanesque 

Rumeur assourdissante d’un combat sans merci 
Hante par sa violence de fabuleux récits
Sa représentation est toujours pittoresque



Créac'h, avant tout, c'est un phare, construit en 1863 sur une des îles du Ponant, peut-être la plus célèbre : Ouessant. Il est vieux, pensez-vous ? Ce monument classé depuis novembre 2010 est aussi le plus puissant d'Europe. Inutile de commenter ou d'extrapoler ! Disons que c'est un fait. Daniel ESVAN nous invite à l'une des plus spectaculaires scènes de ménage du monde vivant ! Au début étaient la mer et l'océan. Ils se laissèrent conquérir et domestiquer sans trop de difficultés tant qu'il s'agissait de se laisser chevaucher par des bateaux égyptiens ou grecs. De temps en temps, il fallait seulement rappeler à l'homme qui était le maître et les Grecs, marins fameux et consommés, apprirent simultanément à aimer la mer, à la craindre et à la haïr. On se souvient du cri de joie des 13 600 soldats macédoniens, les « Dix Mille » lorsqu'après des mois d'une longue errance continentale ils aperçoivent le Pont-Euxin derrière la montagne : « Θάλασσα !   Θάλασσα ! ». Un grand moment de liesse que Xénophon raconte dans l'Anabase et qui ferait presque oublier les douloureuses aventures d'Ulysse lors de son retour à Ithaque. Si le mari de Pénéloppe avait connu le phare, il aurait évité à son épouse de s'abimer les yeux à des travaux de broderie superflus. Quel beau couple que le phare et la mer ! Lui, mâle et droit comme un i, qui ne bouge pas d'un pouce dans le tumulte des chocs, des saccades et des tamponnements, l'oeil du maître toujours aux aguets, toujours prêt à protéger et à guider au milieu d'une lutte brutale et sensuelle ; elle, femelle, toute en ondulations et en rage sonore, furibonde, onduleuse et sinueuse, qui sait frapper au besoin jusqu'à détruire et à tuer. Un beau couple, certes, mais comme le jazz et la java de Nougaro : pas de tout repos. Ils s'aiment ces deux-là, « d'un amour passionné, la jolie métaphore ». Daniel ESVAN m'aura convaincu d'une réalité que je n'avais jamais imaginée auparavant : la mer est féministe ! Après tout, « elle défend ses droits ». Et il fallait au moins un sonnet pour rendre compte de son « combat sans merci » contre ce grand benêt du Créac'h, qui se prend pour son ancêtre ptoléméen d'Alexandrie, comme si Ouessant était plus invincible que Pharos !    

 

 

Bientôt les trois suivants, par ordre alphabétique.

À bientôt,

Bernard BONNEJEAN

Publié dans poésie

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Déraisons et rimes 2012 (Palmarès critique 1)

Publié le par Bernard Bonnejean

 

Déraisons et Rimes 2012


Brigitte BASPEYRAS, Carine BERNARD, Dominique BUISSON

 

 

 


Chers amis d’over-blog, de facebook, de google, de twitter, de LinkedIn, 
et d’ailleurs (sites poétiques personnels, blogs, etc.),
 

Albert Assayag, oui vous, c'est à vous que je m'adresse. 

Votre musique nous a accompagnés tout au long de cette année 2012, grâce à l'extrême gentillesse de votre fille Sophie qui elle, je vous dirai pourquoi, ne nous quittera pas de l'année 2013. 

Nous ne vous remercierons jamais assez, Maître. Comme disait Verlaine dans son Art poétique, à la fois si connu et si incompris : 

 

 

Art poétique
 

De la musique avant toute chose,
Et pour cela préfère l'Impair
Plus vague et plus soluble dans l'air,
Sans rien en lui qui pèse ou qui pose.

Il faut aussi que tu n'ailles point
Choisir tes mots sans quelque méprise :
Rien de plus cher que la chanson grise
Où l'Indécis au Précis se joint.

C'est des beaux yeux derrière des voiles,
C'est le grand jour tremblant de midi,
C'est, par un ciel d'automne attiédi,
Le bleu fouillis des claires étoiles !

Car nous voulons la Nuance encor,
Pas la Couleur, rien que la nuance !
Oh ! la nuance seule fiance
Le rêve au rêve et la flûte au cor !

Fuis du plus loin la Pointe assassine,
L'Esprit cruel et le Rire impur,
Qui font pleurer les yeux de l'Azur,
Et tout cet ail de basse cuisine !

Prends l'éloquence et tords-lui son cou !
Tu feras bien, en train d'énergie,
De rendre un peu la Rime assagie.
Si l'on n'y veille, elle ira jusqu'où ?

O qui dira les torts de la Rime ?
Quel enfant sourd ou quel nègre fou
Nous a forgé ce bijou d'un sou
Qui sonne creux et faux sous la lime ?

De la musique encore et toujours !
Que ton vers soit la chose envolée
Qu'on sent qui fuit d'une âme en allée
Vers d'autres cieux à d'autres amours.

Que ton vers soit la bonne aventure
Eparse au vent crispé du matin
Qui va fleurant la menthe et le thym...
Et tout le reste est littérature.

Alors, qu'est-ce que la poésie ? Tout sauf de la « littérature ». 
De la musique avant tout !
Merci, cher Maître, merci Albert !

Bernard Bonnejean

 

 

 

Brigitte BASPEYRAS

« Histoire 148 : Morsure, Refus, Culture »

Je rejette la morsure, morsure de rejet ?
Morsure de culture.
Je refuse la culture, culture de refus, 
Culture de raison.

Je raisonne la colère, colère de raison, 
Colère de rejet.
Je cause le rejet, rejet de cause,
Rejet de pensée.

Je pense la morsure, morsure de rage,
Morsure de refus.
Je songe la culture, culture de songes, 
Culture de rages.

Je rage de colère, colère de brûlure,
Colère de refus.
Je mords la raison, raison de tête, 
Raison de pensées.

Je suis en orage, orage d’idées,
Orage d’effets.
J’enrage d’effets, d’effets et de fait,
Effet fondé.

Je suis la foudre, foudre et brûlure… foudre et cri.
Je crie l’idée du coup, je coupe le cou du cri… coup de foudre.

Je perce la pensée, je troue la raison,
J’éclate l’éclair.
Je pense la pensée, je raisonne le trou, 
J’éclaire l’éclat.

J’éduque la culture, refuse la morsure,
je mords le juge.
Je cause une cause, je casse la casse, je bats le bât.

Je craque la rupture, j’exulte la luxure, je foudre… la guerre.
Je tempête le ciel, je pleure la pensée, je brûle… la culture.

Je défends une idée, je gronde son effet, 
J’attise sa lueur.
Je fends les refus, je coupe les dénis,
Je murmure savoir.

Noir, éclatant, perçant la vue, coup crié, 
Tonnant la rage.

Page blanche, refus d’esprit… tête brûlée.

Je refuse de mordre en plein dans la culture.

Je rejette l’idée en plein dans la raison !

J’ébouriffe la vie,
J’égratigne les mots,
Je griffe les excuses !

Je vis, j’enrage, je vise la vie, je rage de vivre, j’envie la rage !!!
 

 

Une énumération ternaire, surtout lorsqu'elle forme le titre, est une orchestration dont l'ordre distribue le sens, une clef sur une portée contenant en germe la tonalité du morceau composé. Brigitte BASPEYRAS donne d'emblée à imaginer un monde étrange, désordonné, désorganisé ou plutôt dont l'ordre serait en quelque sorte volontairement manipulé pour contraindre le lecteur à rectifier un horizon d'attente faussé ou pour le moins troublé dès le programme inaugural. Quelle extravagante procession que ce Morsure, Refus, Culture ! La raison nous inciterait presque à opérer un rangement dans cet insolite, surtout que Histoire 148fait supposer 147 autres récits, un genre et un nombre qui pourraient évoquer un ana assez banal et monotone. Mais force est de constater très vite, dès la première strophe, que contre toute apparence les mots n'ont de sens que contre un non-sens sans équivoque. Brigitte BASPEYRAS ne part pas en guerre contre la culture, mais contre la « culture de raison », autrement dit, je pense, la culture rentière, scolaire, universitaire, livresque, rationelle, voire rationaliste. Et le poète refuse, rejette l'ordre qu'a établi cette fausse culture-là ! Une fois n'est pas coutume, la violence, la colère, la révolte engendrent la poésie. Les mots se contorsionnent jusqu'à en souffrir, ils s'éparpillent dans la ressemblance, se groupent en se combattant : « Je vis, j'enrage, je vise la vie, je rage de vivre, j'envie la rage !!! » L'effet produit par ce tumulte aurait pu être un malaise causé par le chaos, un choc émotionnel en retour et pour certains un renoncement, un désaveu de ce capharnaüm peut-être sans issue. Au contraire, on se surprend à partager l'enthousiasme du poète surtout si, comme elle, on regimbe à l'idée même d'une culture utilitaire, fonctionnelle et alimentaire, fondement d'une société où doit dominer la conformité à une norme imposée. Force est de constater que ce poème va à contre-courant de la tendance actuelle à l'acceptation et à la discipline dans lesquelles il est permis demordre... au risque d'être mordu.  

 
    

Carine BERNARD

« Cèdre »

Et la sève de tes branches

Coule dans les veines des enfants

Qui prennent leurs racines dans le cœur du Liban

 

... ... Et si moi j'ai pris des rides

Toi tu es devenu plus beau

Et frôler ton écorce d'où émane

Ce parfum, cette force !

L'emblème de Loubnan

Sous ton grand manteau blanc

Sacré, tu appartiens à Dieu

Sur les pentes du Mont Liban

Tu es l'arbre qui prie dans la forêt de Bcharré

Tu es le colosse sacré

Témoin de tant de millénaires

Que s'imprégner de ta force tranquille

 transporte à travers tous les univers.

       

En plein cœur de la Seine-Saint-Denis, dans la banlieue nord-est de Paris, il existe un illustre personnage auquel personne, même pas les voyous du coin, ne manquerait de respect. On dit qu'il est né en 1650 dans ce qu'on appelait alors l'enclos du Grand-Berceau, la propriété du fameux dantoniste Hérault de Sechelles. Aujourd'hui il a perdu son environnement verdoyant pour un isolement un peu incongru, en pleine ville, en bordure de la N 3 qui va de Paris à Verdun... Depuis ma jeunesse, j'ai une grande admiration pour le cèdre du Liban de Livry-Gargan, même si des millions de voitures l'ont depuis rendu un peu moins fringant. Le connaît-elle Carine BERNARD ? Elle lui a préféré ses cousins orientaux de la branche aînée et sans doute aura-t-elle eu raison. À un détail près : l'ancêtre de Livry est toujours debout au pays de Madame de Sévigné alors qu'on a fait subir le même sort à la famille libanaise et au premier maître du cèdre de Livry : on leur a coupé la tête. Finalement, les voitures tuent moins que les chars et les bombes. Et pourtant, c'est vrai : ce « témoin de tant de millénaires » est le symbole, depuis toujours, de la grandeur, de la force et de la pérennité. Le grand Origène disait déjà de lui au II° siècle : « Le cèdre ne pourrit pas ; faire de cèdre les poutres de nos demeures, c'est préserver l'âme de la corruption ». Sait-on encore aujourd'hui que sous le grand Salomon le cèdre servit à construire la charpente du temple de Jérusalem ? que Grecs et Romains y sculptaient les images de leurs dieux ? que les Celtes embaumaient à sa résine les têtes des plus nobles de leurs ennemis vaincus ? que les chrétiens, nombreux au Liban, ont représenté le Christ au cœur d'un cèdre ? Permettez-moi, une fois n'est pas coutume, au nom de tous les amoureux du Liban que sont les Français, de remercier, avec Carine BERNARD, les notables de Livry-Gargan qui, contre l'avis des spécialistes, refusent de se séparer d'un des derniers aristocrates de « tous les univers », celui qu'on appelle aussi « l'incorruptible », du surnom qu'on donna à Robespierre, cet aristocrate qui fit couper la tête d'Hérault (fils de Jean-Baptiste Martin Hérault de Séchelles et de Marie-Marguerite Magon de La Lande, petit-fils probable du maréchal Louis Georges Érasme de Contades) et qui se fit couper la tête juste après. Le cèdre, lui, est toujours là !!!! 


Dominique BUISSON

« Le funambule »



Il marche sur son fil, tenant son balancier,

Avance, ou bien recule, au gré de ses pensées.

 

Sont-ce les siennes en fait ?

Ou bien celles de l'Autre ?

Celui qui cohabite, et qui squatte son hôte

Fantôme bipartite...

 

Qui est-il, ou qui suis-je

De Moi, ou de mon Autre ?

 

Lune blafarde, astre solaire, les deux en un seul désunis.

Etre la moitié de mon Etre, ou l'Autre, mais jamais assemblés

Etre Moi, ou bien mon contraire !

 

De mon fil parfois je bascule,

Je sombre dans mon abîme.

 

Tra-la-la au clair de la lune...

Plume trempée dans l'encrier.

Douce folie...

Mais vrai danger.

Un jour je sais trop qui je suis, le suivant me sent étranger.

Les maux s'attardent ou se bousculent, se mélangeant dans mes pensées.

 

Sur le fil, j'avance et recule,

Lorsque je perds mon balancier.

 

Tantôt oiseau, aigle ou enclume, libre parfois ET prisonnier

Etre de chair ou éthéré

Tantôt chimère, tantôt enfer,

Ô géhenne, te suis-je vouée ?

 

Sur le fil j'avance et recule

Accrochée à mon balancier.

 

Qu'ai-je donc à faire de demain, je n'ai pas souvenir d'hier !

Je suis parfois un fruit amer, et parfois un nectar divin.

Ô souffrance,

Ô ambivalence.

Je cherche en vain un équilibre, entre mes soirs et mes matins.

 

Pour échapper à mon destin, refuser le monde qui juge

De son regard si cartésien,

Je m'invente, ou bien je me gruge

Puis m'abandonne à mon chagrin.

Torturée, en pleine conscience de ce que je fus, c'est certain !

Ne plus avoir aucun refuge, que celui de désespérance

Voyant que je ne suis plus rien.

 

Sachez pourtant que mon ramage

Ne sert qu'à vous dissimuler

Les ruines de mon personnage...

Je vous montre mon beau visage, j'exulte pour cacher en vain

Le désordre de mes pensées, ou la noirceur de leur écrin.

 

Fuir souvent, afin d'éviter, de passer outre le miroir !!

Accrocher un rire à ma face, donner le change, vouloir y croire !

Croire que demain peut être hier.

En faire trop ou pas assez...

Enfer vil de mes pensées !

 

Je t'éjacule, belle Psyché,

Tu me rends si bien cette image

De qui je suis, qui j'ai été.

 

J'avance et toujours je recule

Accrochée à mon balancier.

 

Cette torture, ce non-être

Que j'aurais voulu vous cacher

Ce boulet qui au fond m'entraîne,

Ayant conscience de me noyer

M'isole souvent de ces êtres,

Qui fuient, dès lors qu'ils m'ont aimée.

 

Je ne leur voue aucune haine,

Ils fuient mon instabilité.

 

Vous l'aurez deviné peut-être ,

J'avoue ma BIPOLARITÉ !


Dominique BUISSON  – ou sa narratrice – « avoue (s)a bipolarité »... Et elle ponctue cette révélation d'un point d'exclamation et du haut de casse. Mais pourquoi « avouer » une normalité ? Quand vous étiez petits, vous avez appris que l'Église, monstre d'obscurantisme, avait condamné la thèse de Galilée : le perfide prétendait que la Bible était mensongère et que la terre était ronde. Ainsi le maître de « l'école laïque » avait préparé votre esprit à la notion de « pôle ». Vous en aviez retenu qu'il en existait deux, le nord et le sud. Ceux du premier rang avaient même enregistré leurs noms bizarres : l'Arctique et l'Antartique, le mauvais étant bien entendu l' « Ant'-artique » qui est au gentil « Arctique » ce que l'Antichrist est au Sauveur (ceux qui ne me connaissent pas apprendront ainsi que j'étais à « l'école libre »). Les élèves normaux ne retinrent que la distinction nord/sud, car la nomenclature scientiste compliquait bêtement la leçon comme les stalactites et les stalagmites qu'on ne savait jamais où placer. Plus tard, vous avez aussi appris qu'il existait deux mondes antagonistes et complémentaires : le mâle et le femelle, qu'en électricité on appelait aussi « pôles », l'un positif et l'autre négatif. Le professeur en avait profité pour vous faire découvrir la nécessité d'une complémentarité, la lumière ne pouvant jaillir dans le discontinu que si le courant va d'un pôle à l'autre et ainsi de suite, un peu ce qu'on appelle « alternance » en politique. Sinon, c'est le court-circuit ou « court-jus » qui, d'après les cassandres de la classe, mettaient le feu à nos maisons. Ce que l'institution ne pouvait nous dire a été divulgué récemment à la radio : les chameaux, que dans l'imagerie populaire, on voit se prélassant au chaud soleil brûlant des déserts, les chameaux – ou les dromadaires, il en fallait bien aussi pour compliquer cette leçon-là avec leur histoire de bosses - seraient originaires de l'Arctique, du pôle nord. Ce qui me permet de consoler Dominique BUISSON et les victimes de cette maladie invalidante, ô combien : la bipolarité. Quel plus bel exemple de bipolarité que ces augustes « funambules » des déserts d'Afrique et d'Asie ! Ces princes qui résistent à tous les excès seraient donc les descendants d'autres princes qui supportaient des excès totalement inverses ! Et les chameaux, on les aime et on les admire, même quand ils ont la tête des mauvais jours. Comment rester indifférent au courage d'un être qui a réussi à venir à bout de deux excès ou qui passe sa vie sur un fil à tenter d'éviter un gouffre en double : le débordement, l'abus, la démesure, le dérèglement, sans jamais y parvenir puisqu'aussi bien ce déséquilibre permanent lui est imposé ? Et finalement, pour peu que nous réfléchissions attentivement, le monde entier est bipolaire !!  Et notre monde, nous l'aimons, non ? 

 

Bientôt les trois suivants, par ordre alphabétique.

À bientôt,

Bernard BONNEJEAN

Publié dans poésie

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Déraisons et rimes 2012 : Frédérika LANDOLPHE

Publié le par Bernard Bonnejean

 

GRAND PRIX DE 

DÉRAISONS ET RIMES 2012

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Frédérika LANDOLPHE

 

 

PAPIERS DE VERS

 

J'ai usé mes crayons sur des papiers de vers

Mélangeant les couleurs au gré de mon envie

Noyant tous les chagrins en radeau de survie

De cet éloignement, loin de ton univers

 

Sur le bout de mon cœur esquissant ton visage

J'ai usé mes crayons sur des papiers de vers

Gommant nos ratures sur un simple revers

Pour garder cet émoi comme seul balisage

 

J'ai couru l'au-delà, franchissant les frontières

Bannissant tous les mots et les écrits pervers

J'ai usé mes crayons sur des papiers de vers

Et caressé ta main frôlant mes jarretières

 

J’ai fait glisser mes doigts sur tes éclats de vert

M’enivrant de ce sel coulant de tes paupières

Chavirant dans tes bras pour oublier qu’hier

J'ai usé mes crayons sur des papiers de vers




S'il est un poème qui ne paye pas de mines, c'est bien celui-là. On y joue de la couleur sans forcer le trait, juste pour souligner le charme de l'iris. La langue, comme le visage, doit subir pour apprendre à se tenir de multiples corrections. Il faut savoir davantage y jouer de la gomme que du violon. Je soupçonne Frédérika de savoir aussi bien manier le blush, l'ombre à paupières et le mascara que la plume à encre de Chine. 

Son vers tient à la fois du ligneur, du khôl et du correcteur. 

Nous le tenons notre poème féminin ! De cette féminité à laquelle nous ne connaissons finalement pas grand chose, nous qui confondons maquignonage et maquillage. 

Et pourtant, ce poème a quelque chose de Gainsbourg, le goujat malotrus qui savait si bien charmer nos compagnes. Quand j'ai lu ce poème pour la première fois, j'ai immédiatement entendu en arrière-plan Régine et les petits papiers. Vous souvenez-vous ? 

 

 

 

Soyons honnêtes : un visage de femme n'est pas beau s'il n'est que naturel ; un alexandrin n'est pas poétique uniquement parce qu'il compte douze syllabes. Un poème est un objet d'art, ciselé, façonné et délicatement poli. Il faut d'abord soigner le fond pour couvrir les défauts minimes et les taches disgracieuses, sauf à les mettre en relief à la façon des mouches à la Molière. Tout dépend de l'application savante du premier fluide plus ou moins teinté pour unifier le teint en accord avec la couleur naturelle. Chez Frédérika, le vers se fait vert, une correction utile pour camoufler la rougeur diffuse du visage provoquée par l'émotion. 

Ensuite, il faudra savoir jouer du crayon et du pinceau. L'eye-liner soulignera le regard en fonction de la forme de l'oeil et de l'effet désiré ; le mascara recourbera et allongera les cils, donnera de la profondeur au regard. Il faudra intensifier les sourcils et redessiner leur courbe.  Et l'on finira par le crayon et le rouge à lèvres...  

La poésie est comparable à l'art du maquillage. L'essentiel n'est pas le fond, mais la forme, ou plutôt l'effet produit. La technique consiste à jouer de la symétrie autant que de l'assymétrie. Il ne s'agit pas, comme on dit aux enfants qui commencent à dessiner « de ne pas dépasser », mais au contraire à user de la transgression du seuil, de la frontière. Rien de moins séduisant qu'un visage parfait, atone, régulier, neutre. Rien de plus inintéressant qu'un poème parfait, compté, mesuré, réglé comme du papier à musique. Encore une histoire de papier... 

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Les grands poètes ont tous compris l'intérêt du maquillage et de la démesure poétique. Ainsi, Ovide, dans  le Livre III de l'Art d'aimer donne ces précieux conseils aux femmes qu'il aime : 

« Vous savez emprunter à la céruse sa blancheur artificielle, et au carmin les couleurs que la nature vous a refusées. Votre art sait encore remplir les lacunes d'un sourcil trop peu marqué, et voiler, au moyen d'un cosmétique, les traces trop véridiques de l'âge. Vous ne craignez pas d'animer l'éclat de vos yeux avec une cendre fine, ou avec le safran qui croît sur les rives du Cydnus.
J'ai parlé des moyens de réparer la beauté, dans un ouvrage peu volumineux. Cherchez-y les secours dont vous avez besoin.
Il ne faut pas toutefois que votre amant vous surprenne entourée des petites boîtes qui servent à ces apprêts.  Que l'art vous embellisse sans se montrer. Qui de nous pourrait, sans dégoût, voir le fard qui enduit votre visage tomber entraîné par son poids, et couler sur votre sein ? Que dirai-je de l'odeur nauséabonde de l'oesype, quoiqu'on tire d'Athènes ce suc huileux, extrait de l'immonde toison des brebis ? Je vous blâmerais aussi d'employer la moelle de cerf, ou de nettoyer vos dents en présence de témoins. Tout cela, je le sais, fera briller vos charmes ; mais la vue n'en est pas moins désagréable : que de choses nous choquent quand nous les voyons faire, et nous plaisent quand elles sont faites ! 

Ainsi, laissez-nous croire que vous dormez encore, lorsque vous travaillez à votre toilette : vous paraîtrez avec plus d'avantage, lorsque vous y aurez mis la dernière main. Pourquoi saurais-je à quelle cause est due la blancheur de votre teint ? Fermez la porte de votre chambre, et ne me montrez pas un ouvrage imparfait. Il est une foule de choses que les hommes doivent ignorer : la plupart de ces apprêts nous choqueront, si vous ne les dérobez à nos yeux. Voyez ces décors brillants qui ornent la scène : examinés de près, ce n'est qu'un bois recouvert d'une mince feuille d'or. Mais on ne permet aux spectateurs d'en approcher que lorsqu'ils sont achevés : ainsi ce n'est qu'en l'absence des hommes que vous devez préparer vos attraits factices.
Les belles ont moins besoin des secours de l'art, et font moins de cas de ses préceptes : elles ont le privilège d'une beauté qui ne doit point à l'art sa puissance. Lorsque la mer est calme, le pilote se repose en toute sécurité ;  est-elle gonflée par l'orage, il ne quitte plus le gouvernail.
Cependant il est peu de visages sans défauts : cachez ces défauts avec soin ; et, autant que possible, dissimulez les imperfections de votre corps ». 

Ce que dit Ovide du maquillage : « Que de choses nous choquent quand nous les voyons faire, et nous plaisent quand elles sont faites ! », il eût pu le dire d'un poème. 


Le poème de Frédérika Landolphe est d'une beauté à la fois mesurée et disgressive. Mais tout le travail, demeuré en coulisses, nous fait l'honneur de rester pudique, ne se laissant pas voir. Tout ce jeu fondé sur la fausse reprise phonétique et métaphorique appartenant à des champs différents, s'enjambant comme sans vouloir le montrer, est produit « en cuisine ». Nous en dégustons le résultat et d'autant mieux que nous n'avons pas assisté aux répétitions.  

Merci Jessica de nous avoir honoré de ce poème.

Je suis vraiment très heureux pour Déraisons et Rimes, pour son jury, Fred et Michèle, pour tous nos lecteurs, pour tous nos poètes, pour vous et moi.

Bernard Bonnejean 

 

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Finalistes Déraisons et rimes 2012

Publié le par Bernard Bonnejean


TABLEAU D'HONNEUR

à l'occasion du Printemps de nos Poètes

 

Madame, Mademoiselle, Monsieur, chers amis, 

N’est-il pas pour le moins désuet de parler de « tableau d’honneur » ? Il peut sembler, en effet, ridicule de « valoriser » lauriers, diplômes et médailles à une époque où le mot « prix » n’a conservé que sa « valeur » marchande.  À quoi bon donner du « prix » à ce qui restera sans « rapport », à ce qui précisément n’a pas de « prix » ? 


Où sont-ils les « prix » d’excellence et les « prix » d’honneur, les « prix » de fin d’études, voire les « prix » de vertu, de discipline, de morale, de catéchisme ou de camaraderie qui ornaient naguère les murs de nos aïeux juste à côté de la couverture des calendriers des PTT (Postes, Télégrammes, Téléphone), des Angélus de Millet, la plus « cotée » des reproductions. Qui aurait aujourd’hui l’idée assez saugrenue d’encadrer et d’afficher ses diplômes à une époque où les prétentieux incultes mais richissimes se vantent d’avoir « réussi » sans eux ?

Qu’à cela ne tienne ! Nous entendons, nous, que soient « honorés » les quelque 15 poèmes remarqués de DÉRAISONS ET RIMES 2012, parce que nous en avons jugés dignes leurs auteurs.

Et tant mieux après tout si cette distinction les favorise d’une récompense « inestimable » : l’inappréciable envie des notables importants et des fâcheux négligeables. L’« estime » est souvent mère de cette aimable insensée que Jacqueline de Romilly trouvait nécessaire à l’émulation.

Merci pour votre talent, chers lauréats, et merci à Michèle Doige et à Frédérique Notez, mes deux précieuses collègues du jury,

Bernard Bonnejean 


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BASPEYRAS Brigitte

Histoire 148 :  Morsure, Refus, Culture.

Je rejette la morsure, morsure de rejet ?

Morsure de culture.

Je refuse la culture, culture de refus, 

Culture de raison.

 

Je raisonne la colère, colère de raison, 

Colère de rejet.

Je cause le rejet, rejet de cause,

Rejet de pensée.

 

Je pense la morsure, morsure de rage,

Morsure de refus.

Je songe la culture, culture de songes, 

Culture de rages.

 

Je rage de colère, colère de brûlure,

Colère de refus.

Je mords la raison, raison de tête, 

Raison de pensées.

 

Je suis en orage, orage d’idées,

Orage d’effets.

J’enrage d’effets, d’effets et de fait,

Effet fondé.

 

Je suis la foudre, foudre et brûlure… foudre et cri.

Je crie l’idée du coup, je coupe le cou du cri… coup de foudre.

 

Je perce la pensée, je troue la raison,

J’éclate l’éclair.

Je pense la pensée, je raisonne le trou, 

J’éclaire l’éclat.

 

J’éduque la culture, refuse la morsure, je mords le juge.

Je cause une cause, je casse la casse, je bats le bât. 

Je craque la rupture, j’exulte la luxure, je foudre… la guerre.

Je tempête le ciel, je pleure la pensée, je brûle… la culture.

 

Je défends une idée, je gronde son effet, 

J’attise sa lueur.

Je fends les refus, je coupe les dénis,

Je murmure savoir.

 

Noir, éclatant, perçant la vue, coup crié, 

Tonnant la rage.

 

Page blanche, refus d’esprit… tête brûlée.

 

Je refuse de mordre en plein dans la culture.

 

Je rejette l’idée en plein dans la raison !

 

J’ébouriffe la vie,

J’égratigne les mots,

Je griffe les excuses !

 

Je vis, j’enrage, je vise la vie, je rage de vivre, j’envie la rage !! 

 

 

 

 

 

 René depestre rage de vivre 

 

 

CAMARDA Nicomède

Pour la Saint-Jean
 

Sors l'harmonica, Monica

Pis joue-moé une toune, on s’en va

Faire le chemin qui mène au pays

Placarde une note sur le deq "Croquenotes partis pour Québec!"

Quant aux voisins on leur jouera

 

Un petit air d'harmonica

En bleu en blanc et en grenat

En chantant :

En route Québec!

 

Dansez rigodons, set carré

Bottine Souriante,

Mes Aieux

Volée d'Castors et Vent du Nord

 

Chantez bonhommes gigueux

Drilles,

Charbonnier de l'Enfer

Tam-Tam et Rapetipetam 

 

Sors-moé du Canada Monica

Pis joue moé d’l’harmonica

Des airs de lys dans les yeux

 

De chaleurs, de sainte flanelle,

Et de bonyeu ! Des airs heureux,

De Saint-Jean-sur-Richelieu

 

On chantera à La Belle

Adieu Province !

Bonjour Pays

Bonjour aux Saint-Jean de la vie

 

Debout Amours !

Gens du pays !

Joyeux lurons, accordéons !

Jouez de Hull à Blanc-Sablon !

 

Avec les Vigneault, les Miron

Flottez étendards, calicots

De Port-Royal à Saint-Malo

 

Dansez fleurons québécois

Poètes et têtes de bois

Fiers coeurs maître et rois

 

Courez soleils amoureux

Hivers rigoureux.

Fêtez

Viraillez Galarneau libérés

 

Sors l'harmonica Monica

Pis joue moé ma toune préférée

Sur le chemin d'la liberté

 

Un petit air d'indépendance

D'ébriété entre les anses

En état de "Nouvelle France"

 

En route Québec !

 

Pays des jeunesses étudiantes

Des fleurdelisés et des becs

Des notes d'amours sur un DEQ

 

Pour la Saint-Jean

 

Le Québec!!!!!!!

 

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 GALAGHER Suzanne

Avaleur de joie 

 

Cet animal m’a veillée toute la nuit

 

Ses yeux de flammes m’ont regardée  d’une peur viscérale et m’ont glacée

 

Alors que mon souffle trahissait un désespoir la chaleur de sa faim éclatait mes os

 

Peu importe son amour même s’il est véritable

je m’engouffre en silence à moitié recouverte de verglas

 

Je ne bouge plus observant ce jour qui ne viendra peut-être pas

 

Il réclame tout de moi

 

Sous sa cape d’avaleur de joie il a osé me donner espoir dans des élans despotes en subtil ravageur d’habitat

il veut que je lui donne ma peau mais je l’ai finement recousue sur moi

pour que ses dents s’empêtrent sous ma cuirasse de fils de soie

 

Avec mes yeux de biche et mon cœur de métal

je lui donnerai mal à mordre mal à me dénaturer

 

Je n’appelle pas la vengeance c’est elle qui vient vers moi

 

Donner tout son tendre allume mal le feu

 

La forêt toute entière sent à peine ma présence une buée infime colorée de pourpre

 

Me voilà gibier devant la potence et mes blessures saignent malgré moi

 

Brisée mais libre dévorée mais divine je lève la tête

car le soleil ouvre ses draps

ma carcasse se recompose

 

Je ne suis plus le cœur qu’on bat

je dirige ma propre joie

 

Sur mon corps se dessine une dentelle qu’aucun regret ne brisera

 

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MAKWANDA Matisse

Lépidoptera

 

 

Ces cœurs dénoyautés

 

poussent des gratte-ciels

 

crachent l'écume grise

 

stridentes sirènes au loin

 

au fond fantaisies obscures

 

sous le continent songé

 

Modernité tes entrailles

 

aux racines oubliées

 

un bambou s'élève

 

craquement dans l'esprit

 

sur tes mains l'urbanité

 

chiendent brûlant la bouche

 

eaux éternelles

 

enterrées de bitume

 

nager sous la route

 

éloquence silencieuse

 

et des jambes nénuphars

 

réverbèrent le Temps

 

entre l'âme et les choses

 

de l'écho abyssal surprendre

 

les ailes de l'océan

 

 
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ROUZET Carole 

L'asile des mots : la Poésie

 

 

Asile de mes mots où donc es-tu caché 

Vas-tu un jour enfin vouloir me libérer ?

Te déplaçant sans cesse au fond de ma pensée

Bousculant mon avenir, rattrapant mon passé 

 

Les faits se sont produits, l'esprit peut oublier

Mais l'asile de mes mots est là pour ressasser

Vieux souvenir, moment présent, rêve à venir

Ces quelques mots rassemblent passé et avenir 

 

Pour ceux qui ont écrit durant de longues années 

Si l'on pouvait un jour assembler bout à bout 

Tous les poèmes jetés sur des bouts de papier

On revivrait simplement sa vie en relisant le tout 

 

La douceur des mots pour la venue d'un enfant 

Ou des craintes des colères et parfois des tourments 

De tendres paroles d'amour qui ont défié le temps

Les tristes mots quand disparaissent ceux qu'on aime tant 

 

C'est là qu'en se lisant on comprend chaque jour 

Que vos mots sont mes mots qu'on se prête tour à tour

Nous entrons dans la danse qu'on appelle poésie

Ou chacun de nos pas… rapproche aussi nos vies  
































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BERNARD Carine

Cèdre

 

 

Et la sève de tes branches

Coule dans les veines des enfants

Qui prennent leurs racines dans le coeur du Liban

 

... ... Et si moi j'ai pris des rides

Toi tu es devenu plus beau

Et frôler ton écorce d'où émane

Ce parfum, cette force !

L'emblème de Loubnan

Sous ton grand manteau blanc

Sacré, tu appartiens à Dieu

Sur les pentes du Mont Liban

Tu es l'arbre qui prie dans la forêt de Bcharré

Tu es le colosse sacré

Témoin de tant de millénaires

Que s'imprégner de ta force tranquille

Nous transporte à travers tous les univers

 

 

 cèdre

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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CB RACHEL

Prière d'un père à son fils 

 

Wasabi du zarbi, ma mémoire fait de l’auto-stop, 

Agonie de ma vie et de mes souvenirs fantômes dans ce labyrinthe, 

Regardez-moi, je suis au désarroi, devenu l’épave de vos tracas.

Mon fils passe me rendre visite, je ne peux exprimer une émotion, lui faire un reproche,  je manque de discernement. 

Qui est-il ?  Mon fils, une amitié avant mon arrivée ?

Je ne sais plus !

Mon âge mature a fait germer la gangrène dans ce cerveau sans artifice,

Ma voisine a une obsession pour la soie, celle d’en face demande des colorations, 

On veut me laver tous les matins et me faire manger comme un bébé, 

Parfois, une douce plénitude me tire et m’extirpe des images,

tel le grutier soulevant une partie de mon passé, 

ouvrant un album photos géant.

Qui suis-je ?

Hier une femme pleurait dans le hall d’entrée,

sa fille l’abandonnait, 

elle partait en vacances et a déposé sa petite valise,

Elle est partie, le cœur lourd ou léger ? 

J’avais une nouvelle amie dans ma colonie.

 

Regardez-moi, je n’ai pas changé, lisez ma prière :

 

Votre père qui n’est pas au ciel, que mon nom ne soit pas oublié, que ma dignité soit respectée, que ta main me tienne, que ma fierté puisse te guider comme par le passé, donnez-moi aujourd’hui votre amour éternel,

Et allégez mes peines comme nous rêvions de ma retraite,

Et ne me soumettez pas aux regrets,

Mais délivrez moi du Malin. 

 

 

  

 

 

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GARCIA MOYA Marisol


Alors aime-moi, cher Monsieur...

 

« Cher toi…mes mots s’écoulent sur cette page, j’y laisse une partie de moi, chère âme de mon âme. Tes yeux les percevront peut-être pour qu’ils restent ici et maintenant…comme une promenade d’amour que nous ferions toi et moi et je te dirais : “Aime-moi cher monsieur… autant que je t’aime ” » 

 

Hier j’ai laissé des cœurs douloureux

Des espoirs solitaires

De tendres amoureux

 

Hier j’ai laissé la soif d’un désert

Le vent des aveux

Celui de la misère

 

Hier j’ai prié pour toi pour eux

Pour que l’homme se réveille

Et se découvre heureux

 

Hier j’ai voulu simplement être

La réalisation de tes vœux

Pour que je ne sois plus un rêve

 

Maintenant je te fais un aveu

Devant le jour qui se lève

En te caressant les yeux

 

Maintenant que j’ai vu passer l’hier

Je laisse les caprices aux dieux

Et à toi, mon âme tout entière…

 

Et peu importe si demain il pleut

Il effacera les frontières

Pour un ciel toujours plus bleu

 

Tes mots remplissent mon univers

Vêtus d’un air affectueux

Ils dansent sur mes paupières…

 

Est-ce ainsi que les couplets amoureux

Courtisent à en faire pâlir le soleil ?

Alors aime-moi cher monsieur…

  

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OBADIA André

Un regard souverain

 

N’avez-vous jamais vu, derrière la cathédrale,

Cette femme éperdue, seule aux heures matinales.

N’avez-vous jamais cru qu’elle faisait un signe

À l’angle de la rue, d’un petit geste digne ?

Je l’avais remarquée, cette femme incertaine,

Cette femme si âgée, oui, cette femme en peine.

Elle a levé vers moi un regard souverain,

Et j’ai perdu la foi que j’avais au matin.

J’ai senti tout mon être balayé par le vent

D’un très curieux bien être des plus étourdissants.

Elle s’est redressée sans prononcer un mot,

Et m’a comme emporté vers un monde nouveau.

J’ai entrevu des choses plus laides que la mort,

J’ai marché sur des roses, et même sur des corps.

J’ai gravi un chemin bordé d’arbres en feu,

Il n’avait pas de fin, mais c’était merveilleux.

Sur la chaussée rougie par le sang des cadavres,

Je me sentis grandi et devenu de marbre.

La vieille cheminait sans la moindre parole,

Comme elles me fascinaient, ses petites épaules !

Soudain, n’y tenant plus, je déposai ma main,

D’un geste inattendu, presqu’empreint de chagrin.

Elle sursauta alors et me prit par le bras,

Je la revois encore accélérant le pas.

Elle paraissait sereine quand elle m’offrit ses lèvres,

Je m’égarais sans peine dans un élan de fièvre.

Elle me dévêtit dans des gestes sensuels

Et j’avais très envie de suivre son appel.

Elle se donnait à moi oubliant ses années,

J’éprouvais un émoi que je n’osais imaginer.

Je posai sur sa bouche des baisers enflammés,

Et par petites touches mes doigts s’égaraient…

Alors, son visage changea, ses rides disparurent,

Son sourire s’anima, prenant de l’envergure.

Je découvris l’espoir dans cet affreux cauchemar,

De vivre une belle histoire au parfum de hasard.

Et souvent le matin, près de la cathédrale,

Hésitant je reviens en quête de ce graal.

J’espère y retrouver celle qui fit un signe,

Cachée dessous les traits d’une vielle femme indigne.

Mais je sais bien hélas, qu’elle ne reviendra plus,

Je n’ai plus de la grâce qu’un souvenir perdu… 

 

 

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THANEL Edmond

J'ai dans ma tête

 

J'ai dans ma tête des paroles muettes qui se heurtent, se bousculent... et puis j'ai dans ma main une plume ramassée dans la lande où mon père a passé du temps, il y a si longtemps, à élever des oies....

 

Pour que les silences de la haut s'écrivent ici-bas...il faut tremper la plume... dans la bonne substance, celle qui emplira la page blanche... en traduisant en mots écrits et ordonnés les images, les tableaux des silences d'en-haut

 

Dois-je remonter à la petite enfance ? l'encre serait alors le lait blanc du sein de ma maman, celui-là est secret, il a nourri un petit corps qui s'est construit de lui... la plume dans le lait blanc sur une page blanche, c'est blanc sur blanc ou transparent, ça ne se voit pas... ses souvenirs là sont pour moi...

 

Dois-je retrouver l'encrier émaillé de ma table d'écolier et emplir ma plume de violet ou de bleu foncé, de cette odeur qui imbibait nos tabliers ? je devrai alors confesser mes premiers sentiments, mes regards d'enfants sur les grands ; je devrai en passer par les bobos au coeur, les genous croûtés, les mains écorchées... ces souvenirs-là sont troublants... pour moi... mais pour vous... je ne sais !

 

Dois-je en revenir à mes premières blessures, mes premiers doutes, mes premiers espoirs, mes premiers amours, mes premières désillusions ? devrai-je alors écrire à l'encre de mes yeux, de mes larmes, de la sueur d'un corps vivant le parcours initiatique des premiers émois ? aujourd'hui je mets le cahier de ses souvenirs là dans le tiroir de l'histoire... plus tard on le ressortira icon_wink.gif

 

Dois-je enfin faire belle ma plume du présent, du présent d'oujourd'hui, celle des certitudes, des convictions, des indignations, des espoirs... mais serait-elle si belle ? c'est bien ma question à l'instant ! Sans doute devrai-je alors la tremper dans le sang car je vois rouge en ce moment. Je retiens ma colère ; je la dilue dans ces mots blancs, sans reflet... je collectionne des pensées et quand j'aurai trouvé la substance appropriée... j'écrirai sur la page blanche des mots censés vous éclairer...

 

 

Tout ça pourquoi ? pour dire qu'aujourd'hui, je me tais icon_wink.gif 

 

 

ET NOTRE GAGNANTE

LANDOLPHE Frédérika

 

PAPIERS DE VERS

 

J'ai usé mes crayons sur des papiers de vers

Mélangeant les couleurs au gré de mon envie

Noyant tous les chagrins en radeau de survie

De cet éloignement, loin de ton univers

 

Sur le bout de mon cœur esquissant ton visage

J'ai usé mes crayons sur des papiers de vers

Gommant nos ratures sur un simple revers

Pour garder cet émoi comme seul balisage

 

J'ai couru l'au-delà, franchissant les frontières

Bannissant tous les mots et les écrits pervers

J'ai usé mes crayons sur des papiers de vers

Et caressé ta main frôlant mes jarretières

 

J’ai fait glisser mes doigts sur tes éclats de vert

M’enivrant de ce sel coulant de tes paupières

Chavirant dans tes bras pour oublier qu’hier

J’ai usé mes crayons sur des papiers de vers 

BUISSON Dominique

Le funambule

 

 

Il marche sur son fil, tenant
son balancier,

Avance , ou bien recule, au
gré de ses pensées.

 

Sont-ce les siennes en fait ?

Ou bien celles de l'Autre ?

Celui qui cohabite, et qui
squatte son hôte

Fantôme bipartite ...

 

Qui est-il , ou qui suis-je

De Moi , ou de mon Autre ?

 

Lune blafarde, astre solaire,
les deux en un seul désunis.

Etre la moitié de mon Etre,
ou l'Autre, mais jamais
assemblés

Etre Moi, ou bien mon
contraire !

 

De mon fil parfois je bascule,

Je sombre dans mon abîme.

 

Tra-la-la au clair de la lune...

Plume trempée dans l'encrier.

Douce folie...

Mais vrai danger.

Un jour je sais trop qui
je suis , le suivant me sens étranger.

Les maux s'attardent ou
se bousculent, se mélangeant
dans mes pensées.

 

Sur le fil , j'avance et recule,

Lorsque je perds mon
balancier.

 

Tantôt oiseau, aigle ou
enclume, libre parfois ET
prisonnier

Etre de chair ou éthéré

Tantôt chimère, tantôt enfer,

Ô géhenne , te suis-je vouée ?

 

Sur le fil j'avance et recule

Accrochée à mon balancier.

 

Qu'ai-je donc à faire de
demain, je n'ai pas souvenir
d'hier !

Je suis parfois un fruit
amer, et parfois un nectar
divin.

Ô souffrance,

Ô ambivalence.

Je cherche en vain un
équilibre, entre mes soirs et
mes matins.

 

Pour échapper à mon destin, refuser le monde qui juge

De son regard si cartésien,

Je m'invente, ou bien je
me gruge

Puis m'abandonne à mon
chagrin.

Torturée, en pleine
conscience de ce que je fus,
c'est certain !

Ne plus avoir aucun refuge,
que celui de désespérance

Voyant que je ne suis
plus rien.

 

Sachez pourtant que mon
ramage

Ne sert qu'à vous
dissimuler

Les ruines de mon
personnage...

Je vous montre mon beau
visage, j'exulte pour cacher
en vain

Le désordre de mes pensées,
ou la noirceur de leur écrin.

 

Fuir souvent, afin d'éviter,
de passer outre le miroir !!

Accrocher un rire à ma face,
donner le change, vouloir
y croire !

Croire que demain peut être
hier.

En faire trop ou pas assez...

Enfer vil de mes pensées !

 

Je t'éjacule , belle Psyché,

Tu me rends si bien cette
image

De qui je suis, qui j'ai été.

 

J'avance et toujours je
recule

Accrochée à mon balancier.

 

Cette torture , ce non-être

Que j'aurais voulu vous cacher

Ce boulet qui au fond
m'entraîne,

Ayant conscience de me
noyer

M'isole souvent de ces êtres,

Qui fuient, dès lors qu'ils
m'ont aimée.

 

Je ne leur voue aucune
haine,

Ils fuient mon instabilité.

 

Vous l'aurez deviné
peut-être,

J'avoue ma BIPOLARITÉ !

 

 

ESVAN Daniel

Tempête sur les roches
de Créac'h 

La roche qui gronde sous
la vague qui claque

D’un amour passionné,
la jolie métaphore

Pour harceler la côte d’un perpétuel ressac

La marée et les vents
unissent leurs efforts

 

Tumultueuse tempête,
elle se donne en spectacle

La mer défend ses droits
et montre sa colère

Sa furie légendaire ne
connaît pas d’obstacle

Imposant son courroux à
ébranler la terre

 

Une belle écume s’envole retombant sur la lande

Comme neige légère posée comme une offrande

Le décor se dresse
magique et romanesque 

 

Rumeur assourdissante
d’un combat sans merci 

Hante par sa violence
de fabuleux récits

Sa représentation est
toujours pittoresque. 

 

 

 

les-pierres-noires-copie-1.jpg 

 

 

GAUTHÉ Nicole

Les wagons du
« bonheur » 


Berceau, où naît l’amitié

Ô toi, passeur de rêves

N’oublie personne
en chemin…

Hommes, femmes
et enfants

Esseulés tendent
leurs mains…

Ultime espoir qui se lève,

Réchauffe l’humanité.

 

Berceuse, vers l’enfant

Ô bel ange, dépose

Nos notes sur ses ans,

Harmonise ses droits…

En ces lieux, tes élans,

Un cri fort se pose,

Résister aux levants…

Sur l’avenir sois roi…

 

Bonheur, sois un
vagabond.

Ondine et douce ronde,

Neuf de foi, ta loi abonde…

Hébergé dans les
bas-fonds,

Éternels feux de ce monde,

Un pour tous, de tout
inonde…

Roi ou reine de cœur,
fais-toi don

Sans jamais blesser la
raison.

 

Baume au cœur, cet ami
est un sourire…

Offrir ses clefs, édifie son paradis...

Nuances et bienfaits, au
val des dires

Honorent son hôte,
l’érudit…

Éveil et plénitude, au bal
des rires

Unissent leurs pas, malgré
les maux dits.

Révélant sa joie, que son
aise inspire…

Saluant sa balade, en ces
lieux démunis.

 

 paris_le_havre_poste.jpg

 



PSALMON Laurent

 Contrebasse

 

 

Rondeurs célestes, robe
de bois

Cordées de bronze
sur touche noire,

De glissando, dièses et
bécarres

Tisse ta note dans un émoi.

 

Contrebalance à marée
basse

L’archet qui vogue
sur flots bretons,

C’est un navire
sur plusieurs tons

Un sucre roux dans une
tasse.

 

Le divin plonge dans tes
mains

Toi ma jumelle du
moitié-mois,

Et de dix cordes à deux,
vingt doigts

La musique grave
nos destins.

 

La basse plaine à contre
vent

De folie pleine d’avant,
d’après

Un dauphin bleu dans
l’océan

Soufflant des croches
sur les filets.

 

Ton pic, là, dans le plancher,

Microsillonne nos allégros

À toi le la mi si fa do,
Une quinte de tons
sur du papier.

            

 

           musicien_Elise-Dabrowski.jpg

 

WATTEBLED Pierre 

Dans mon coquillage 

J’écoute la mer

Dans mon coquillage

La mer

Dans l’étrange langage 

Du vent, et son chant.

 

La mer…

Mère de toute vie,

De nos désirs et envies,

Des larmes aussi 

Qui plombent les nuages.

 

La mer,

De vague en vague,

Qui boit les peines, 

Efface les naufrages

D’une marée à l’autre,

Refait un lit d’amour

Pour nos bains de minuit ;

La mer, 

Sur le rivage d’un été

Souffle la passion

Des amours de passages

Et l’oiseau s’envole

Les ailes ruisselantes,

Après avoir aimé.

 

La mer,

Garde

Pour l’éternité,

Ces instants secrets

Que rien ne peut délier.

Milliards de baisers

Gitant

Aux abysses coralliens…

 

Dans mon coquillage

J’écoute

Cette ardeur lointaine

Dont je ne me lasse
jamais

A l’heure où le soleil

S’est soudain endormi.

  

remi_ecoutant_la_mer1.jpg














































































frise mimosa verticale





 



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Grand merci à toutes et à tous pour cette année extrêmement riche et que le jury a particulièrement appréciée.

Le Prix a été remis à Frédérika, comme nous l'avions promis.

Déraisons et rimes 2012 est aujourd'hui fermé.  

Vive D&R 2013 qui promet déjà !

À bientôt et bon printemps des poètes, 
Pour le Jury,
Bernard Bonnejean 

 

 

Publié dans poésie

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Déraisons et rimes 2012 (3)

Publié le par Bernard Bonnejean

 

 

Pour qui s'intéresse à notre histoire (suite et fin) :


PALMARÈS FINALISTES RIMES ET DÉRAISON 2011 

Rimes et Déraison 2011. Clôture (1)  

Rimes et Déraison 2011. Les deux gagnants, les deux prix.

Diplômes des deux lauréats de Rimes et déraison 2011

 

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RÉSULTATS  DÉFINITIFS DU PREMIER TOUR
(III)

 

 

 

Frederika LANDOLPHE

« Papiers de vers »

 



J'ai usé mes crayons sur des papiers de vers
Mélangeant les couleurs au gré de mon envie
Noyant tous les chagrins en radeau de survie
De cet éloignement, loin de ton univers

Sur le bout de mon cœur esquissant ton visage
J'ai usé mes crayons sur des papiers de vers
Gommant nos ratures sur un simple revers
Pour garder cet émoi comme seul balisage

J'ai couru l'au-delà, franchissant les frontières
Bannissant tous les mots et les écrits pervers
J'ai usé mes crayons sur des papiers de vers
Et caressé ta main frôlant mes jarretières

J’ai fait glisser mes doigts sur tes éclats de vert
M’enivrant de ce sel coulant de tes paupières
Chavirant dans tes bras pour oublier qu’hier
J’ai usé mes crayons sur des papiers de vers

 

 

Vous connaissez sans doute les p’tits papiers que l’homme à la tête de chou inventa pour Régine. On raconte qu’il avait le texte dans la poche et qu’il lui présenta, faute de mieux, en s’excusant presque : «  J’ai ça ! On ne sait jamais… ». « Ça », écrit en 1965, est devenu un classique récompensé par le grand prix de l'académie Charles Cros. Tout l’art de jouer avec les mots,  des mots encordés qui se succèdent et se répondent en une litanie de formes, de senteurs et de couleurs.  Souvenez-vous : papier chiffon, papier buvard, papier de riz, papier d’Arménie, papier maïs, papier velours, papier musique, papier dessin, papier glacé, papier collant, papier carbone, papier-machine, papier doré, papier tue-mouches,  papier d’argent, papier monnaie, papier à fleurs…  Et comme dit Gainsbourg à la fin : « Ou l'on en meurt ; ou l’on s’en fout ». Loin de s’en foutre, Serge, on finira bien par en mourir un jour… C’est à mon tour de mettre des points de suspension qui ne ménagent aucun suspens tant la chose est certaine. Mais il y aura toujours une Frederika LANDOLPHE pour ajouter son papier à tes papiers afin d’essayer de clore l’énumération. Au « papier à fleurs » elle ajoute ses « papiers de vers » et voilà les mots, à bout de souffle, qui reprennent leur course folle. Valse le papier de verre, papier de vers, papier de vert… avec la petite notation-signature discrète comme un parfum, histoire de se faire connaître et d'avoir le dernier mot : « [J’ai] caressé ta main frôlant mes jarretières ». Et elle ne laisse pas le temps triompher, la maligne, car son papier de vert, dessiné aux crayons de couleurs, est certes un beau papier de vers de bonne facture,  plutôt bien versifié, mais c’est aussi un papier de verre en toile émeri qui « use » et « bannit » sur une surface bien polie par le gommage, le raturage et l’abrasion ! Sait-elle, Frederika LANDOLPHE, qu’émeri est un mot grec qui désigne une roche composée de spinelle et de corindon finement cristallisé, associé à la magnétite ou à l'hématite ? Belle définition, n’est-ce pas, mais d'une efficacité redoutable pour faire comprendre les choses subtiles à… un amant bouché à l’émeri, par exemple. 

 


 André OBADIA 

« Un regard souverain »

N’avez-vous jamais vu, derrière la cathédrale,
Cette femme éperdue, seule aux heures matinales.
N’avez-vous jamais cru qu’elle faisait un signe
À l’angle de la rue, d’un petit geste digne ?
Je l’avais remarquée, cette femme incertaine,
Cette femme si âgée, oui, cette femme en peine.
Elle a levé vers moi un regard souverain,
Et j’ai perdu la foi que j’avais au matin.
J’ai senti tout mon être balayé par le vent
D’un très curieux bien être des plus étourdissants.
Elle s’est redressée sans prononcer un mot,
Et m’a comme emporté vers un monde nouveau.
J’ai entrevu des choses plus laides que la mort,
J’ai marché sur des roses, et même sur des corps.
J’ai gravi un chemin bordé d’arbres en feu,
Il n’avait pas de fin, mais c’était merveilleux.
Sur la chaussée rougie par le sang des cadavres,
Je me sentis grandi et devenu de marbre.
La vieille cheminait sans la moindre parole,
Comme elles me fascinaient, ses petites épaules !
Soudain, n’y tenant plus, je déposai ma main,
D’un geste inattendu, presqu’empreint de chagrin.
Elle sursauta alors et me prit par le bras,
Je la revois encore accélérant le pas.
Elle paraissait sereine quand elle m’offrit ses lèvres,
Je m’égarais sans peine dans un élan de fièvre.
Elle me dévêtit dans des gestes sensuels
Et j’avais très envie de suivre son appel.
Elle se donnait à moi oubliant ses années,
J’éprouvais un émoi que je n’osais imaginer.
Je posai sur sa bouche des baisers enflammés,
Et par petites touches mes doigts s’égaraient…
Alors, son visage changea, ses rides disparurent,
Son sourire s’anima, prenant de l’envergure.
Je découvris l’espoir dans cet affreux cauchemar,
De vivre une belle histoire au parfum de hasard.
Et souvent le matin, près de la cathédrale,
Hésitant je reviens en quête de ce graal.
J’espère y retrouver celle qui fit un signe,
Cachée dessous les traits d’une vielle femme indigne.
Mais je sais bien hélas, qu’elle ne reviendra plus,
Je n’ai plus de la grâce qu’un souvenir perdu…

 
André OBADIA a rencontré Κλε͂ιω, la muse de l’Histoire. Derrière la cathédrale ? Et pourquoi pas ? Les muses hantent les lieux qu’elles veulent et n’ont de permission à demander à personne. J’avoue que je ne l’aurais pas reconnue, elle qui habituellement tient parfois une guitare dans une main et un plectre de l’autre, parfois une trompette (la fameuse trompette de la renommée) et un volume de Thucydide, le grand historien grec. Elle n’était tout de même pas assise sur un banc, elle qui pose sur un globe terrestre à portée d’une clepsydre. Toujours est-il qu’on nous l’a bien changée notre Clio, elle qui s’ingénie à tricher sur son âge, avec son horloge à eau censée nous montrer, à nous pauvres éphémères, qu’elle, l’Histoire, elle embrasse tous les lieux et tous les temps, mais sous la même figure immuable, invariable, inaltérable d’une jeune fille au corps imputrescible couronnée de lauriers. Tricheuse ! En aurait-elle assez des récits du passé ? A-t-elle fini par comprendre qu’il est bon parfois de se reconnaître âgée de son âge véritable ? Finalement, la clef est sans doute dans cette pensée de Sainte-Beuve qui affirmait fort justement : « Ce bas monde est une vieille courtisane, mais qui ne cesse d’avoir de jeunes amants ». Entendons-nous bien : Clio, l’Histoire, n’a pas décidé de céder à la mode absurde et burlesque de la femme-cougar qui passe pour gâcher son temps à masquer les atteintes physiques, se trompant sur elle-même bien davantage qu'elle ne trompe les autres. Elle est ici, telle qu’en elle-même, « femme éperdue », « femme incertaine », « femme en peine », « vieille femme indigne », témoin du « sang des cadavres », de « choses plus laides que la mort », et qui s’éveille, ou se réveille, à la sensualité d’une « belle histoire [d’amour] au parfum de hasard ». Il n’en fallait pas davantage pour que le héros d’André OBADIA  assiste à une renaissance réconfortante, découvrant sous les rides un peu gommée par le sourire conquérant de « la vieille » « l’espoir dans cet affreux cauchemar ». Ce miracle légendaire du baiser qui réveille la Belle plongée dans un sommeil profond ne pouvait durer. Il faut que le Saint Graal demeure à jamais inaccessible et que l’Histoire, éternellement renaissante, finisse par donner l’illusion d’un « souvenir perdu ». Laissons à la vieillesse « le souvenir des peines passées » qu’Euripide prétendait « agréable » et à la jeunesse le temps de s’en fabriquer. Mais je vous l'accorde : peut-être Paul Géraldy a-t-il raison : « Le souvenir est un poète, n’en fais pas un historien » ?  Encore moins l’Histoire elle-même…

 

 


 Carole ROUZET

« L’asile des mots : la poésie »



Asile de mes mots ou donc es-tu caché 
Vas-tu un jour enfin vouloir me libérer?
Te déplaçant sans cesse au fond de ma pensée
Bousculant mon avenir, rattrapant mon passé 

Les faits se sont produits, l'esprit peut oublier
Mais l'asile de mes mots est là pour ressasser
Vieux souvenir, moment présent, rêve à venir
Ces quelques mots rassemblent passé et avenir 

Pour ceux qui ont écrit durant de longues années 
Si l'on pouvait un jour assembler bout à bout 
Tous les poèmes jetés sur des bouts de papier
On revivrait simplement sa vie en relisant le tout 

La douceur des mots pour la venue d'un enfant 
Ou des craintes des colères et parfois des tourments 
De tendres paroles d'amour qui ont défié le temps
Les tristes mots quand disparaissent ceux qu'on aime tant 

C'est là qu'en se lisant on comprend chaque jour 
Que vos mots sont mes mots qu'on se prête tour à tour
Nous entrons dans la danse qu'on appelle poésie
Ou chacun de nos pas… rapproche aussi nos vies

Combien de poètes de renom se sont montrés impuissants à définir leur art ! Qu’est-ce que la poésie ? Jean Rousselot, — Max Jacob voyait dans ses écrits une « chronique de la douleur humaine » , qui a ruiné sa santé en longues veilles pour échapper à la misère de sa condition, répond Pour ne pas mourir.  Ce serait en quelque sorte une définition par la fonction, par l’objectif recherché. Inacceptable pour Rousselot lui-même qui avoue : « Et nul n’a jamais su / Pas même le poète / Ce qu’est la poésie ».  La vie de Rousselot semble nous convaincre qu’au début de l’art poétique il y a un drame, une tragédie cause de mal-être, souvent dû à un deuil. Chez lui, c'est la mort foudroyante, jamais acceptée, d’Henriette Audin, sa mère : « Beaucoup de tuberculose chez nous, de sang craché », constate-t-il avec douleur. Jamais le poète n’échappera à cette perte initiale ; jamais sa poésie n’aura l’effet libérateur qu’on lui prête parfois. Carole ROUZET  n’est pas plus dupe que le poète poitevin qu’on a muté à Rosendaël chez les chtis (sic !) : la poésie est un « asile » mais « pour ressasser », pas pour délivrer. Certes, ajoute-t-elle, « l’esprit peut oublier » ; il n’empêche qu’au passage l’art de dire ne va pas affranchir le poète sans instaurer le désordre, « bousculant [l’] avenir, rattrapant [le] passé ».  La poésie ne cache pas, elle n’édulcore rien, elle n’aide pas à oublier. Ce n’est pas son orientation, si elle en a une, quand elle en a une. De la même façon que Rousselot, perdu dans un Nord qui l’ennuie, reste traqué dans l’obsession du sang craché, alignant les mots comme le prisonnier biffe les jours sur son calendrier, notre poète veut exprimer ses pauvres expériences des « craintes,  des colères et parfois des tourments », distribuant ses « mots quand disparaissent ceux qu'on aime tant ».  Une vision tragique de la poésie ? Le prophète Jérémie est-il lamentable pour nous avoir laissé les cinq poèmes lyriques des Lamentations ? Au reste, Carole ROUZET entend bien nous faire partager aussi « la douceur des mots pour la venue d'un enfant » et  « de tendres paroles d'amour ». Mais ce qu’il faut retenir de sa définition de la poésie, c’est la communion de pensée et de fortunes qui lie les poètes entre eux. Car, dit-elle, leurs mots sont aussi les siens,  « rapproch[ant] aussi nos vies ».  

 

 

C'étaient les trois derniers, par ordre alphabétique.

Nous attendons vos poèmes pour le deuxième semestre 2012,

 

Bernard BONNEJEAN

 

 

Rappel de l'article 6 de notre règlement :

Art 6 : À l'issue de l'année 2012, une centaine (derniers chiffres connus) de professionnels du livre (écrivains, poètes, éditeurs, responsables de bibliothèques et de médiathèques) et éventuellement du monde des arts plastiques choisiront LE LAURÉAT parmi les 18 nominés.    

Pour participer à notre concours :

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Publié dans poésie

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Déraisons et rimes 2012 (2)

Publié le par Bernard Bonnejean

 

 

 

Pour qui s'intéresse à notre histoire : 


Rimes et déraison I 

Rimes et déraison II

Rimes et déraison III

Rimes et Déraison 2011. Compte-rendu 1

Rimes et Déraison 2011. Compte-rendu 2

Rimes et Déraison 2011. Compte-rendu 3 (fin)



assurancetourixw
 

 

RÉSULTATS  DÉFINITIFS DU PREMIER TOUR
(II)

 

Suzanne GALAGHER

« Avaleur de joie »

Cet animal m’a veillée toute la nuit

Ses yeux de flammes m’ont regardée 
d’une peur viscérale
et m’ont glacée

Alors que mon souffle
trahissait un désespoir
la chaleur de sa faim
éclatait mes os

Peu importe son amour
même s’il est véritable
je m’engouffre en silence
à moitié recouverte de verglas

Je ne bouge plus
observant ce jour
qui ne viendra peut-être pas

Il réclame tout de moi

Sous sa cape d’avaleur de joie
il a osé me donner espoir
dans des élans despotes
en subtil ravageur d’habitat
il veut que je lui donne ma peau
mais je l’ai finement recousue sur moi
pour que ses dents s’empêtrent
sous ma cuirasse de fils de soie

Avec mes yeux de biche
et mon cœur de métal
je lui donnerai mal à mordre
mal à me dénaturer

Je n’appelle pas la vengeance
c’est elle qui vient vers moi

Donner tout son tendre
allume mal le feu

La forêt toute entière
sent à peine ma présence
une buée infime
colorée de pourpre

Me voilà
gibier devant la potence
et mes blessures saignent
malgré moi

Brisée mais libre
dévorée mais divine
je lève la tête
car le soleil ouvre ses draps
ma carcasse se recompose

Je ne suis plus le cœur qu’on bat
je dirige ma propre joie

Sur mon corps
se dessine une dentelle
qu’aucun regret ne brisera

 

Pour comprendre ce poème il faudrait avoir l’âme d’un Chabrol, d’un Tavernier ou d’un Georges Lautner. Aussi surprenant que Les Seins de glace, un chef-d’œuvre un peu oublié aujourd’hui,  l’« Avaleur de joie » de Suzanne GALAGHER fait affluer de l’inconscient des icônes portant les traits des Brasseur, Delon et Darc, acteurs incomparables du film culte sur une guerre des sexes meurtrière. Ne manquerait presque que la musique de Sarde à la fois sereine, envoûtante et belle. Tragiquement belle ou belle tragiquement comme l’histoire dont l’écriture est brillante et sensible, mais terriblement incommodante. Si homme savait, si femme parlait. Pour que l’homme sache, il faudrait que la femme parle et on ne sait trop quel serait le profit pour l’un et l’autre. Mais certains sont encore persuadés qu’il n’est d’amour possible sans non-dits, sans faux-semblants et c’est peut-être vrai, surtout du côté de l’amante qui parfois « déteste ça » sans jamais l’avouer. Tout est dit dans ce poème terrifiant et dont on ressort presque honteux d’être du parti des « animaux ». Au reste cette hypothèse de lecture peut-elle être satisfaisante tant le lexique de Suzanne GALAGHER est révélateur d’ignominie ? Une façon comme une autre de se consoler ? Peut-être. Mais franchement comment ne pas être troublé par le ton et par le ressenti, un mélange subtil et hétérogène de malaise et d'érotisme, de plaisir inavouable de voyeur invité ? D'autant que, se dit-on, tout finit par une libération du corps et de l'esprit... Une telle bassesse, une telle abjection mâle peut-elle traduire métaphoriquement les « je t’aime moi non plus » gainsbourgiens, ou les « je suis à toi »,  « tu es à moi » des amants passionnés ? La « peur », le « désespoir »,  les « blessures », les « brisures » connotent davantage le viol ou l’inceste à moins qu'il ne s'agisse du drame de la frigidité ?... Et si tel n’est pas le cas, on se demande où s’arrêtera l’univers fantasmatique de nos compagnes ! À la lisière d'un jeu pervers à la Mylène Farmer ? Les hommes sont lâches, c’est bien connu, et je n'ai pas trop envie d'en savoir davantage tant j'ai eu plaisir à lire ce poème. 

 


 Marisol GARCIA MOYA 

« Alors aime-moi, cher Monsieur… »

*
« Cher toi…mes mots s’écoulent sur cette page, j’y laisse une partie de moi, chère âme de mon âme. Tes yeux les percevront peut-être pour qu’ils restent ici et maintenant…comme une promenade d’amour que nous ferions toi et moi et je te dirais : “Aime-moi, cher Monsieur… autant que je t’aime” »

 
*
Hier j’ai laissé des cœurs douloureux
Des espoirs solitaires
Des tendres amoureux
*
Hier j’ai laissé la soif d’un désert
Le vent des aveux
Celui de la misère
*
Hier j’ai prié pour toi pour eux
Pour que l’homme se réveille
Et se découvre heureux
*
Hier j’ai voulu simplement être
La réalisation de tes vœux
Pour que je ne sois plus un rêve
*
Maintenant je te fais un aveu
Devant le jour qui se lève
En te caressant les yeux
*
Maintenant que j’ai vu passer l’hier
Je laisse les caprices aux dieux
Et à toi, mon âme tout entière…
*
Et peu importe si demain il pleut
Il effacera les frontières
Pour un ciel toujours plus bleu
*
Tes mots remplissent mon univers
Vêtus d’un air affectueux
Ils dansent sur mes paupières…
*
Est-ce ainsi que les couplets amoureux
Courtisent à en faire pâlir le soleil ?
Alors aime-moi, cher Monsieur…

 

On connaissait l’amour tendre, l’amour léger, l’amour vache, l’amour passionné ; Marisol GARCIA MOYA va jusqu’au bout de la déclinaison jusqu’à l’amour humour, né d’une distanciation paradoxale entre le sentiment exprimé et l’éloignement induit par une formule de politesse peu en accord avec un tutoiement attendu. Même le correcteur grammatical word s’insurge par des ondulations vengeresses sous « Aime-moi, cher Monsieur ». « Comment, dit cette machine à traquer les incohérences, comment peut-on appeler « cher Monsieur » (donc quelqu’un qu’on ne connaît pas) un homme qu’on ne vouvoie pas et qui, tout le laisse supposer, partage sa couche ? Illogique, absurde ! Un marivaudage contemporain où les personnages ne ressemblent ni à leur fonction ni à leur emploi ? Un travestissement psychologique et social à la Feydeau ? Mais alors, c’est parfaitement immoral ? Pas du tout ! Ce badinage galant et superficiel s’exerce dans un milieu tout à fait convenable. C'est une question de temps, voilà tout ! Finalement, ce n'était pas si drôle que le laissait supposer le préambule. L’amour, c’est comme une maladie, donc c'est du sérieux : il faut bien qu’il y ait un avant et un début, et le début c’est l’aujourd’hui qui succède à un hier « douloureux », un hier de « misère » peuplé d’ « espoirs solitaires » et de « tendres amoureux », un univers onirique dont l’imagination se contente faute de concret. Après la pluie le beau temps, dit la sagesse populaire et le « vous » s’est éveillé et s’est métamorphosé en  « tu », un « tu » caressé et caressant, un « tu » comblé et qui sait assez rassasier pour l'emporter sur les stratagèmes des dieux (pauvre Amphitryon berné par Zeus !), après les charmes préliminaires, après les mots creux du courtisan. Enfin, aujourd’hui, les mots semblent avoir conquis la plénitude de leur signification. Pourquoi alors s’inquiéter de savoir si demain il pleuvra ou si « le ciel toujours bleu » sera encore capable de « faire pâlir le soleil » ? Certes, l’amante de Marisol GARCIA MOYA croit à l’irréversibilité de cette passion-là. Alors, pourquoi continuer à l’appeler « Monsieur », ce tu-là, et quel besoin a-t-elle de le prier de l’aimer ? 


 Nicole GAUTHÉ

« Les wagons du “Bonheur” »



Berceau, où naît l’amitié,
Ô toi, passeur de rêves,
N’oublie personne en chemin…
Hommes, femmes et enfants
Esseulés tendent leurs mains…
Ultime espoir qui se lève,
Réchauffe l’humanité.

Berceuse, vers l’enfant,
Ô bel ange, dépose
Nos notes sur ses ans,
Harmonise ses droits…
En ces lieux, tes élans,
Un cri fort se pose,
Résister aux levants…
Sur l’avenir sois roi…

Bonheur, sois un vagabond.
Ondine et douce ronde,
Neuf de foi, ta loi abonde…
Hébergé dans les bas-fonds,
Éternels feux de ce monde,
Un pour tous, de tout inonde…
Roi ou reine de cœur, fais-toi don
S’en jamais blesser la raison.

Baume au cœur, cet ami est un sourire…
Offrir ses clefs, édifie son paradis...
Nuances et bienfaits, au val des dires
Honorent son hôte, l’érudit…
Éveil et plénitude, au bal des rires
Unissent leurs pas, malgré les maux dits.
Révélant sa joie, que son aise inspire…
Saluant sa balade, en ces lieux démunis.

 

Nicole GAUTHÉ sait-elle que le Front populaire, en même temps qu’il instituait les congés payés, mit en place un service de transport pour les ouvriers les moins fortunés et leur famille ? En fait, ces « trains du plaisir » existaient déjà à la fin du XXe siècle et l’écrivain Herpin, dans La côte d'Émeraude, (1898) décrit tout le pittoresque de ces « hordes de touristes » venus de Pontorson, d’Antrain, de Dol, de Combourg, de Rennes et de Paris, entassés dans les  « Les wagons du “Bonheur” » pour profiter de la mer.  On se plaît encore à imaginer en 1900 comme en 1936, la « bruyante enfilade de wagons » à la queue leu leu derrière la locomotive, comme les strophes acrostiches de ce train.  Notre poète, à défaut d’avoir ressuscité les machines,  a retrouvé l’esprit de ses hôtes.  Rien que du bonheur né de la variété des genres et des particularités. Herpin célébrait le « petit bourgeois  entouré de sa réjouissante nichée  [flanqué de sa] bourgeoise bien rondelette sous son tablier, bien réjouie dans sa coiffe originale ».  Le poète passe en revue « hommes, femmes et enfants » qui quêtent l’espoir ;  l’ange consolateur, veilleur d’enfance, en une strophe magnifique où la métaphore allégorique file comme un train moderne ou comme une berceuse à mille temps ;  le bonheur vagabond  « neuf de foi », « un pour tous [qui] de tout inonde » de ses largesses ;  l’ami, le « baume » et le « sourire », qui donne tout ce qu’il possède jusqu’aux clefs de sa maison, à son hôte « l’érudit ».  Et tout cela finit en rires, en aise et en joie, malgré la pauvreté du décor.  Et on a envie de finir la journée avec M. Herpin quand, arrivé au soir, « le train de plaisir s'offre un joli souvenir de Saint-Malo, par exemple une boîte de coquillages qu'il placera sur sa commode entre deux coloquintes ou deux boules de verre ».  Finalement, si l’on devait tirer une morale de ces histoires parallèles, on pourrait dire qu’il faut bien peu de choses pour rendre les gens heureux et que nous sommes tous un peu chefs de gare, contrôleurs ou passagers du train de plaisir de M. Herpin comme des « wagons du “bonheur” » de Nicole GAUTHÉ.

 

Bientôt les trois derniers, par ordre alphabétique.

À bientôt,

Bernard BONNEJEAN

 

 

Rappel de l'article 6 de notre règlement :

Art 6 : À l'issue de l'année 2012, une centaine (derniers chiffres connus) de professionnels du livre (écrivains, poètes, éditeurs, responsables de bibliothèques et de médiathèques) et éventuellement du monde des arts plastiques choisiront LE LAURÉAT parmi les 18 nominés.    

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