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Au Freddie's Bar (suite 3)

Publié le par Bernard Bonnejean

 

 

La poésie sous curatelle

 

Quatrième épisode : Tsé Tsëi 


 

 

Bigot fut intarissable. Puis, exténué par son récit, il s’enfonça dans son siège et attendit une réaction du fonctionnaire.

Après de longues minutes d’un silence lourd et vide, on entendit frapper à la porte. Trois coups brefs et deux coups plus espacés. Bigot, qui avait vécu les affres des « événements » étant petit, se mit à marteler dans son cerveau : « Algérie française ». Quant au commissaire, pourtant habitué au code, par déformation professionnelle plus que par conviction idéologique, il entendait chaque fois nettement : « CRS SS ».

Un petit homme étrange, voûté, au regard furtif, vêtu d’une tunique orientale, mi djellaba mi sortie de bain, pénétra comme en catimini dans la pièce. Bigot arrêta net son récit, quand l’apparition lança en un cri perçant :

«عليكم السلام  , Patron, t’sais »

auquel Bordelieu répondit, d’un air las et indifférent :

« السلام عليكم   ».

Devant l’air médusé de son témoin, le divisionnaire se fit un devoir de courtoisie :

« Il m’a dit Salam Aleikum, ce à quoi j’ai répondu Aleikum Essalam.  Permettez-moi, cher ami, de vous présenter notre génie du décryptage : Tsé Tsëi ».



 Le pauvre homme transpira le peu d’eau qui lui restait dans le corps, détaillant le nouveau venu de pied en cap, envoûté par le pakol en laine bouillie qu’il n’avait vu que sur Internet, à la chapellerie Tarclet [Authentique pakol provenant du Pakistan : 60 €].  Le couvre-chef  était devenu fameux grâce à  feu احمد شاه مسعود   Ahmad Shah Massoud, le commandant de l'Alliance du Nord afghane, du Jamiat-Islami et chef de l'Armée islamique. Ce héros afghan avait été assassiné par deux Tunisiens qui s’étaient fait passer pour des journalistes munis de faux passeports belges, le 9 septembre 2001.

Bordelieu ne put s’empêcher de rire aux éclats :

« Avouez que vous vous attendiez à voir entrer un Chinois. Mais, mon pauvre ami, s’il avait été Chinois, on l’aurait appelé Van de Graaff pour égarer les soupçons. Décidément, les Français d’en-bas ne comprendront jamais rien aux ruses du contre-espionnage. Notre agent est né à La-Garenne-Colombe dans les Hauts-de-Seine. Après un séjour dans les camps d’entraînement de Flandre belge, il nous est revenu avec un tic assez fâcheux : il finit toutes ses phrases par le belgicisme « t’sais ». D’où son nom de code. Dans certains pays, on le connaît sous son autre nom de Moumouche. L’ennemi ne le connaît que sous le nom de Scatophage, par allusion à une espèce de mouche qui a la particularité de… Enfin, peu importe ! »



 En visite à La Garenne

Bigot, tout en buvant les paroles de son guide, essayait de jauger le spécimen exposé. Au bout d’un moment, comme un lycéen qui n’en peut plus d'avoir la langue chargée par une question qui la brûle, il demanda en une émission de voix, au risque de s’étouffer :

« Et avec tout ça, il n’a pas de problème d’identité nationale ? »

Il faut dire que, catholique pratiquant, Bigot cotisait à l’UMP parce qu’on lui avait dit que les socialo-communistes détruiraient les églises et fermeraient les écoles libres. Il avait lu assidument les œuvres complètes du dissident Besson, le bien nommé, le transfuge de la modernité prévoyante, le champion de la gauche adroite, l’auteur d’un centième de volume in-octavo écrit gros avec des marges larges, double interligne, du type "à la Xavière". L'ouvrage était préfacé par Boutefeu, le Neuilléen parrain de l’Aiglon Epadéen.  Il y était question de la façon dont un Français ne l’est plus par le fait du Prince et de l’ « identité nationale », une notion à laquelle personne, pas plus Bigot que la plupart des sujets hexagonaux, n’avait rien compris. Pourtant, autant Bigot que les autres était absolument convaincu de s’être établi une conviction inébranlable. Il était pour sans savoir contre quoi et rien ni personne ne pourrait jamais le déclarer relaps.  

Et pourtant, à supposer qu’on ait expliqué à Désiré qu’il était le produit, par générations successives, du viol initial d’une Burgonde par un guerrier Wisigoth prisonnier des Francs, il y aurait regardé à deux fois avant de proclamer son attachement à la pureté de la race française. Surtout en un temps où ladite race est représentée sur son territoire et chez nos amis étrangers par un rejeton né de l’union d’un immigré hongrois anobli en 1628 par le roi de Bohême et la fille d’un juif séfarade de Salonique convertie au catholicisme.



Donc, finalement, Tsé Tsëi méritait comme tout le monde d’être français, même s’il n’en possédait ni l’allure ni l’ « identité » propre. En outre, ce que n’avait pas dit le commissaire, il était agent double, au service du bureau 212 et du SRRDB, c’est-à-dire le service de renseignements du roi des Belges.

Le Divisionnaire se tourna vers lui et s’enquit des résultats de sa recherche. Tsé Tsëi, conscient de l’importance de sa mission, parut tout à coup moins voûté et prit un ton doctoral :

« Après des travaux sur le grain du papier et la composition de l’encre, nous nous sommes attachés à analyser les trois phrases, t’sais, Patron. Les trois forment la traduction explicite et certaine d’une satisfaction pleine et entière pour un travail mené avec succès. Toutes trois ont le même sujet « je », ce qui ne prouve pas forcément l’unicité d'une personne égocentrique. Mais Patron, t’sais, ce qui est remarquable et parfaitement inhabituel c’est le caractère systématique et excessif des louanges. Le vocabulaire est superlatif : « très beau », « magnifiquement », « bouleversée ». Les sentiments exprimés un peu forcés, t’sais, de telle sorte qu’on a du mal à y croire : « J’aime tout ce que tu fais et ce que tu écris » ; « j’en ai envie de pleurer ».

— Qu’en déduisez-vous, Tsé Tsëi ?



— On chercherait à nous tromper que ça ne m’étonnerait pas, t’sais. Mais c’est surtout la deuxième phrase qui m’intrigue. Désiré Bigot, comment s’appelle votre femme ? »

Le pauvre homme savait ce moment inévitable, ce qui ne l’empêcha pas de tourner un regard éperdu et pitoyable vers Bordelieu comme pour l'appeler à son secours…

 

 

Suite au prochain numéro

 

« Les personnages et les situations de ce récit étant purement fictifs, toute ressemblance avec des personnes ou des situations existantes ou ayant existé ne saurait être que fortuite. » — « Et mon [...], c’est du poulet ? »

 

© Bernard Bonnejean, 30 juillet 2010. Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction réservés pour tous pays, y compris l'URSS, la Chine populaire et le Finistère Nord.

 

Publié dans vie en société

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Au Freddie's Bar (suite 2)

Publié le par Bernard Bonnejean

 

 

La poésie sous curatelle

 

Troisième épisode : le 212 


 

 

En fait, le bureau 212 du Quai des Orfèvres était occupé par un reliquat négligé du 2ème Bureau, célé dans les caveaux des ministres défunts. Après qu’à l’automne 1895, Georges Picquart, chargé du dossier Dreyfus, avait été remplacé par le colonel Henry, on avait profité de l’aubaine pour confier le contre-espionnage, jusque là rattaché au ministère de la Guerre, au ministère de l’Intérieur. Puis, en bonne logique, les services du chiffre avaient revêtu le pantalon garance en 1914. En 1918, la centralisation des renseignements était confiée à un Commissariat à la Sûreté nationale rattachée au Président du Conseil, l’équivalent du premier ministre actuel. En 1924, le Service de Renseignement comptait 70 commissaires spéciaux, nombre assez insuffisant pour que soit créée, sous les ordres de Charles Cotoni, une direction générale de la Sûreté, avec renforcement en moyens humains, matériels et juridiques. Ce n’est qu’en mars 1937 que Léon Blum mit un terme aux querelles entre les ministères concernés, créant le service des Renseignements Généraux, le service du commissaire Bordelieu.

 



Parvenus ce point de mon récit, j’entends les plus curieux me demander la raison de cette brutale interruption dans l’historique de notre auguste maison Poulaga & Co juste avant la deuxième guerre mondiale. Pourquoi ne pas poursuivre au-delà, au moins jusqu’en ce jour du 12 juin 2010, quand, dans la chaleur étouffante d’une canicule précoce, Désiré Bigot transpirait de son crâne chauve jusque sur le dossier de la chaise administrative ? Sans doute auriez-vous aimé savoir si Bordelieu faisait ou non fonction d’officier des Renseignements Généraux ? Impossible ! Officiellement, les RG n’existent pas plus que les écoutes téléphoniques à notre époque. D’ailleurs, ces affaires strictement internes regardent-elles les votants contribuables et justiciables d'une nation démocratique ?

 





En réalité, si « nul n’est censé ignorer la loi », personne ou presque ne sait, à cause de quel décret il est présent au 212 sous de multiples formes, à moins d’une vie en tous points exemplaires, c’est-à-dire indifférente, imperceptible, parfaitement inutile aux autres et à soi-même. Il fut certes une époque où le citoyen lambda, petit délinquant ou truand notoire, était arrêté, jugé, puni et relâché, si le tribunal ne lui avait pas fait perdre la tête. Il en va tout autrement aujourd’hui : à leur insu, ce qui peut se concevoir, mais aussi à l’insu de la justice qui pourtant fait ce qu’elle peut pour se montrer libre, indépendante et impartiale, les Bigot de toutes espèces se retrouvent fichés par des Bordelieu de tout acabit, sans que le Ministère de la Justice en soit informé.

 

C’est ainsi qu’il est impossible de savoir si notre divisionnaire avait en charge tout ou partie des informations contenues dans les STIC, FVV, FPR, FRG, FNT, FBS, FIT, FNFM, FNAEG, SIS, DST, SALVAC, FTPJ, FAED, JUDEX, FOS, FTIVV, ANACRIM, SCPPB, FAC, PULS@R, BB2000, COG-RENS, FAR, FPNE, ARAMIS, SDRF, ARIANE, FIJAIS, AGRIPPA, etc. Et pourtant, même si « seules les personnes habilitées » peuvent les consulter, il y a fort à parier que de temps à autre l’erreur est plus humaine dans ce domaine que dans quelque autre… Peu importe, me direz-vous ! Voire ! C’est avec ce genre de procédés « légaux » que de pauvres gens, catalogués francs-maçons, pour ne parler que d’eux, se sont retrouvés à Drancy, actuellement en Seine-Saint-Denis, sous la protection musclée de la police française, attendant un train pour l’enfer et la mort…





 

Revenons à nos moutons !

L’ambitieux divisionnaire, profitant du flou artistique qui entoure dossiers et fichiers secrets,  ne se contentait donc pas de traquer le malfrat ; son bureau 212 était le lieu de conciliabules interlopes, d'arrangements confidentiels, de l’underground international. Connues des agents de Londres et de Moscou, d’Oslo et de la Terre Adélie, les manigances du « gauche-droite-gauche », comme on l’avait surnommé, étaient parfaitement inconnues du 210 comme du 214, les deux bureaux adjacents. Sauf quand Bordelieu, dans sa toute-puissance, avait envie de lâcher quelque information, comme ça, en guise de bonne blague, sur l’homosexualité de tel député, sur la jeunesse un peu houleuse d’un grand personnage, sur le goût immodéré d’un autre pour une substance jugée nocive. Il arrivait même qu’à la suite de négociations fructueuses certaines pièces s’échappent du 212 pour alimenter les caquetages du mercredi d’un allègre colvert.

C’est dire qu’il en avait vu passer des messages chiffrés, le Commissaire divisionnaire Amédée Bordelieu. Il en avait découvert des clés, fait sauter des serrures !

Mais là !?





Cet inconnu m'a semblé bien camper le Divisionnaire

Devant son client bouche bée qui vaticinait déjà diagnostic et pronostic, le pauvre Commissaire eut un sifflement admiratif et lâcha :

« Les vaches ! Elles sont fortes ! Il faut que j’envoie ça au service de décryptage, chez Tsé Tseï. Pendant ce temps-là, vous allez me raconter tout ce que vous savez. Je crois qu’on est sur une sale affaire ! »

Bigot, qui avait passé sa vie à courir après les palmes académiques sans succès, se rengorgea. Enfin, il le tenait son premier rôle !  

 

 

 

Suite au prochain numéro

 

« Les personnages et les situations de ce récit étant purement fictifs, toute ressemblance avec des personnes ou des situations existantes ou ayant existé ne saurait être que fortuite. » — « Et mon [...], c’est du poulet ? »

 

© Bernard Bonnejean, 21 juillet 2010. Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction réservés pour tous pays, y compris l'URSS, la Chine populaire et le Finistère Nord.

Publié dans vie en société

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Au Freddie's Bar (suite 1)

Publié le par Bernard Bonnejean

 

 

La poésie sous curatelle

 

Deuxième épisode : les mots maux 


 

 

Amédée Bordelieu ne passait pas pour un ange de miséricorde. Si, en de très rares occasions, il lui était arrivé de montrer quelque indulgence, c’est qu’il escomptait en tirer profit pour son service ou pour lui-même. Aujourd’hui, pourtant, il regardait Bigot avec le regard bienveillant d’un déshérité de la fortune, d’un acolyte en existence gâchée, d’un expert en misogynie raisonnée. Il aurait parié que leurs destins sans être semblables avaient tracé deux parallèles étrangères l’une à l’autre. La réflexion du brave homme avait fait renaître en lui des épisodes douloureux d’une vie commune qui fût restée supportable sans les inimitiés des femmes de la belle famille auxquelles s’étaient jointes amies et relations. Bordelieu, seul maître à bord après Dieu au bureau, chez lui passait après la bonne, l’œil de Moscou de sa commère.

 

"J'ai dit !"

 

Le « Je me suis méfié tout de suite » de Désiré Bigot sonnait à ses oreilles comme le péan des illusions perdues et des lendemains qui chantent. Il fut accueilli par un soupir exalté de compassion, d’acquiescement et d’espoir vindicatif. On aurait proposé à Bordelieu d’intégrer le maquis qu’il aurait frémi au même souffle de libération. La proclamation de la « Patrie en danger » ne dut pas provoquer plus d’effet que cette déclaration de péril féministe.

Il avait pourtant l’air bien falot, le Désiré, pas du tout martial ni même combatif. On devinait chez lui toute la morne pesanteur d’une existence sédentaire consacrée à l’étude : une figure ronde, un nez presque trop beau, sans relief ni aspérité sur lequel glissait une paire de lunettes en métal, et, bien entendu, pour ne pas faire mentir les poncifs, une calvitie presque complète qui laissait deviner son ancienne précocité. Le regard, lui, était plutôt expressif, malin mais sans tricherie ni feintise, passant par toutes les gammes des sentiments, décelable comme à livre ouvert, avec la franchise du vieux professeur qui a passé sa carrière à se laisser deviner par de jeunes paires d’yeux inquisiteurs.

 

Un professeur comme un autre

Bordelieu sortit de sa rêverie et pour toute question ne trouva qu’une réflexion un peu naïve qu’il regretta aussitôt :

« Et vous n’avez pas eu peur ? »

De qui ? De quoi ? C’est pourtant vrai que Bigot n’en menait pas large lorsqu’il s’était senti mâle dans ce Freddie’s Bar féminin. Il s’en était fallu de peu qu’il ne sorte en vitesse, avant même qu’on ne le remarque. Peine perdue, d’ailleurs ! Ces dames, entre elles si prodigues en civilités, en courtoisie, en coquettes mignardises et autres gracieusetés, ne levèrent même pas les yeux sur le visiteur. S’il avait déclaré au commissaire avoir été bien reçu, c’est que précisément on ne l’avait pas reçu du tout, ce qui lui avait inspiré la confiance nécessaire pour un séjour qu’il s’était pourtant promis assez éphémère.

Bordelieu en voulait pour son argent. Il insista :

« Vous n’avez pas eu peur, vous seul homme parmi toutes ces femmes ? Vous n’avez craint de paraître ni importun ni ridicule ?

— Mais non, Monsieur le Commissaire, je vous assure ! »

 

 

Comment pourrait-on avoir peur ?

 

Bordelieu, agacé et déçu, lorgna vers la fenêtre comme si le spectacle de la Seine et de ses quais pouvait le transporter ailleurs.

« Avez-vous au moins remarqué quelques… privautés d’ordre plus intime ? Des caresses, des baisers… Vous voyez bien ce que je veux dire !?

— Mais certainement pas ! s’insurgea Désiré Bigot qui, en honnête provincial, ne connaissait « ces choses-là » que pour les avoir lues dans les magazines ou vues sur la toile. Toutes ces gentillesses n’étaient que verbales, je puis vous l’assurer. D’ailleurs bien incompréhensibles pour le non-initié que j’étais.

— Un code ? Avez-vous quelques souvenirs de ces conversations ? »

 

 

Mata Hari...

Et Bigot sortit de sa poche un méchant billet où il avait griffonné quelques-unes de ces paroles qui l’avaient fort intriguées et qu’il avait précieusement recensées. Il en livra trois à l’attention, de plus en plus avivée, de son interlocuteur :

« C’est très beau et si magnifiquement rythmé ! J’aime tout ce que tu fais et ce que tu écris. Bisous ! »

« Les mots maux sont ténébreux mais mon cœur est léger, grâce à toi »

« Je suis bouleversée devant un tel romantisme que j’en ai envie de pleurer ».

Amédée Bordelieu prit le papier tenu en mains par Bigot et se livra à une première analyse…  

 

Suite au prochain numéro

 

« Les personnages et les situations de ce récit étant purement fictifs, toute ressemblance avec des personnes ou des situations existantes ou ayant existé ne saurait être que fortuite. » — « Et mon cul, c’est du poulet ? »

 

© Bernard Bonnejean, 19 juillet 2010. Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction réservés pour tous pays, y compris l'URSS, la Chine populaire et le Finistère Nord.

   

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Au Freddie's Bar

Publié le par Bernard Bonnejean

 

La poésie sous curatelle

 

Premier épisode : Une "atmosphère" !


 

 

Amédée Bordelieu avait traîné ses guêtres de succursales de chefs-lieux de cantons en commissariats de préfectures, et il croyait avoir tout vu des virages populaires insanes aux tribunes couvertes des VIP. Contrairement au jeune Bénigne, il avait accepté de se crotter le cuir noir veau pleine fleur de ses John Foster Roston® dans les cours de ferme avant d’aller exhiber ses caoutchouc fangeux devant sa résidence neuilléenne. Il avait dû tout de même troquer sa villa de Pornic contre une place honorable dans le Who’s who®. Mais s’il s’était volontiers plié aux exigences de son épouse sur cette question immobilière il n’avait pas voulu se soumettre à hacher son patronyme pour y gagner une particule. Il ne serait jamais le commissaire divisionnaire Bor de Lieu.

 


 

 

Quai des Orfèvres, Paris

 

 

On lui savait gré, au Ministère, d’avoir réussi à résoudre toutes les énigmes du moment et à les tenir secrètes lorsque l’État n’avait aucun intérêt à les voir divulguées. Quant à ses subordonnés, influencés par les séries télévisées et subjugués par la notoriété de leur supérieur, ils ne l’appelaient jamais autrement que « patron ». Du reste, les anciens le nommaient déjà ainsi lorsqu’il n'était qu'inspecteur-chef. En somme, Bordelieu, était un grand flic, expérimenté, habile, soucieux de l’ordre et de la discipline, respectueux de la hiérarchie et de la « chose publique » autant que ladite chose n’entravait pas les privilèges de la hiérarchie.

Pourtant, en ce jour de juin 2010, son intuition lui dit qu’il avait tout à perdre. C’était décidément une drôle d’histoire que le vieux bonhomme ventripotent à lunettes lui racontait. Le pire est qu’il ne perdait rien de son assurance lorsqu’il se lançait, avec une certaine faconde, dans ses histoires à dormir debout.

« Donc, si je vous résume, vous n’êtes pas entré de votre propre chef, mais sur invitation.

­— Et pour cause, je n’avais jamais entendu parler du Freddie’s Bar. Il faut dire que des tripots de cette espèce, il y en a des centaines rien qu’à Paris.

 


 

 

 

Ce n'est pas le Freddie's Bar

 

 

— Ce que je ne comprends pas, Monsieur Bigot, c’est qu’un homme de votre condition ait si facilement poussé la porte d’un établissement pareil, sans se soucier autrement de sa réputation ».

Bordelieu avait martelé ces derniers mots avec juste ce qu’il faut d’autorité pour ne pas paraître soupçonneux. Le fait est que l’irruption de cet intellectuel à la retraite, reconnu par ses pairs pour ses travaux universitaires, pouvait au moins paraître incongrue sinon inconvenante.

Devant ce brusque changement de ton, le bonhomme fixa un moment le commissaire par-dessus ses lunettes, comme s’il cherchait à comprendre la teneur exacte des reproches qu’on lui adressait. Bordelieu, embarrassé, ne lui laissa pas le temps d’expliciter son mécontentement :

« Bon ! Vous ouvrez la porte. Qu’est-ce qui vous frappe dès l’abord ?

 


 

 

 

Vous leur trouvez encore des gueules d'atmosphère, vous ?

 

 

 

— L’atmosphère !, lança Bigot comme libéré par une pensée qui l’obsédait. Une atmosphère qui m’était tout à fait étrangère, faite de volupté, de faux calme, de sourde menace. Un peu comme un volcan éteint avant l’éruption !

— Et à votre avis, à quoi tenait cette « atmosphère » ?

— A un nombre incalculable de femmes ! Il y en avait partout ! Et elles s’embrassaient, se congratulaient ! A celle qui serait la plus aimable !! »

Le commissaire Bordelieu qui se flattait d’avoir fréquenté le Tahiti, où Hemingway et Picasso avaient leurs habitudes, ne put réprimer un sourire. Ainsi de joyeux drilles avaient eu la plaisante idée d’inviter ce têtard de bénitier dans une boîte lesbienne !? Il avait dû être bien reçu là-dedans, avec son costume cravate étriqué ?  

« On m’a très bien reçu », se contenta de murmurer Bigot, comme en un rêve éveillé.

 


 

 

 

Fantasmatique, non ?

 

 

Pour la première fois depuis longtemps, le fonctionnaire faillit perdre son sang-froid. Le Ministère lui avait envoyé ce type, un « écrivain » lui avait-on dit, parce que lui seul pouvait démêler une vilaine affaire. Apparemment, c’était encore une sale blague de son collègue Lagourde ! Qu’est-ce qu’il venait casser les pieds à un Commissaire divisionnaire, cet abruti ?

Il se calma, comme à regret, et se contenta d’un

« Eh bien, de quoi vous plaignez-vous ? légèrement agacé.

— Précisément, Monsieur le Commissaire, une telle ambiance féminine, si paradisiaque… Mettez-vous à ma place ! Je me suis méfié tout de suite ».

 

Suite au prochain numéro

 

« Les personnages et les situations de ce récit étant purement fictifs, toute ressemblance avec des personnes ou des situations existantes ou ayant existé ne saurait être que fortuite. » — « Et mon [...], c’est du poulet ? »

 

© Bernard Bonnejean, 13 juillet 2010. Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction réservés pour tous pays, y compris l'URSS, la Chine populaire et le Finistère Nord.

 

 

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Ils causent de moi

Publié le par Bernard Bonnejean

 

 

 

Dans le quotidien national La Croix


« Ça ne se fait pas ! C’est indécent ! On n’a jamais vu ça ! Pendant que vous y êtes, vous n’avez plus qu’à vous encenser vous-même…


Je sais tout ce qu’on va me reprocher mais peu importe.  Je n’aurai jamais ni palmes académiques ni les arts et lettres ni mérite agricole ni même la médaille de sauveteur. Aurai-je seulement une sépulture digne de ce nom ? N’étant donc pas certain du tout d’avoir les honneurs ante ou post mortem, avec jolies dames en voilette et messieurs en noir et blanc, comme du temps de Zitrone, je me permets donc de prendre les devants. À défaut d’éloge funèbre, voici un texte que vous m’honoreriez en le lisant.


De quoi s’agit-il ? J’ai eu une bonne critique dans le quotidien national catholique LA CROIX. Et alors, me demanderez-vous ? Et alors je suis content et fier, et j’ai l’immodestie, chers amis non abonnés, de vous en faire part.


C’est tout ? C’est tout.


 

 

François-Xavier Maigre
Né en 1982. Journaliste à "La Croix". Compositeur de chansons sous le pseudonyme François-Xavier Carbonnell : "Des crocodiles et des rêveurs" (2004), "La saison morte" (2005), "La pêche à la lune" (2007). Et enfin, poète, un peu : 1er prix du Printemps des poètes 2002 à l'Université de Versailles-Saint-Quentin. Parutions : Comme en poésie, Le Capital des mots, L'inédit nouveau, revue Arpa, Ici et Là... Ce blog n'est pas qu'un espace de création personnelle, c'est aussi un lieu pour faire connaître d'autres auteurs, artistes... La poésie n'a de sens que si elle est partagée.


Voyage au pays des poètes chrétiens

(paru dans La Croix du 24 juin 2010)

Le Dur métier d'apôtre : Les poètes catholiques à la découverte d'une réelle authenticité (1870-1914), de Bernard Bonnejean, Cerf, 322 p.,
32 €

Cette étude minutieuse tente d'esquisser une définition de la poésie catholique, en revisitant l'œuvre de Verlaine, Péguy et Claudel

Poète catholique... L'association peut surprendre, voire prêter à sourire. En effet, beaucoup considèrent que le « vrai » poète est d'abord celui qui dérange, qui sonde la noirceur de l'âme plus que les choses de la foi, qui explore les limites du langage plus qu'il ne poursuit une quête de sens. L'étiquette spirituelle - et pire encore, catholique ! - étant souvent perçue comme un gage de prosélytisme, d'amateurisme ou de mièvrerie. Il suffit pourtant de relire Paul Verlaine ou Charles Péguy pour mesurer combien la fibre religieuse, loin de brider la créativité, peut féconder un souffle poétique d'une rare intensité lorsqu'elle rencontre un talent authentique.

C'est l'un des grands mérites de cet ouvrage que de remettre à l'honneur la famille des poètes catholiques. Pour en brosser le portrait, Bernard Bonnejean, fin connaisseur de la poésie du XIXe siècle, a choisi de se restreindre à une période comprise entre 1870 et 1914, en se concentrant sur une poignée d'auteurs connus pour leur orientation chrétienne - Verlaine, donc, mais aussi Péguy et Claudel. Au point de départ de sa réflexion, l'inévitable « gageure », à laquelle, selon lui, tout poète croyant est un jour confronté : celle de « rendre compatible la liberté créatrice inhérente à l'inspiration » et « la discipline » liée à la « transmission de concepts et d'idéaux évidents et irrécusables ». Il s'agit en clair de définir à quelles conditions poésie et foi chrétienne peuvent s'accorder.

La poésie, s'interroge l'universitaire, a-t-elle « un sens, c'est-à-dire non seulement une signification ou une utilité, mais aussi une "direction" », qui ferait du poète le « serviteur de Dieu », voire son « acolyte privilégié » ? Loin d'asséner des réponses toutes faites, cette étude minutieuse se déploie dans la longueur, nourrie de très nombreux extraits de poèmes, correspondances et articles.

Pas de certitudes, donc, mais quelques intuitions fortes. Ainsi, dans le sillage de Claudel, Bernard Bonnejean avance que « plus la poésie se donne une finalité haute, plus elle doit se départir d'une originalité formelle et rhétorique où l'artiste ne s'ingénierait qu'à faire valoir son génie propre et à rechercher un plaisir égoïste d'esthète ». D'une érudition parfois décourageante pour le simple amateur, cette étude fournit néanmoins de précieuses clés de lecture pour aborder les poètes chrétiens d'aujourd'hui, de Jean-Pierre Lemaire à Gilles Baudry, en passant par Philippe Delaveau ou Roland Nadaus. Et tous ceux qui creusent un sillon spirituel, par-delà les étiquettes.


François-Xavier Maigre



A bientôt, mes amis,
Bernard
P.-S. A l'attention de Monsieur François-Xavier Maigre : Tout d'abord, permettez-moi de vous remercier pour cette bonne critique. Vous voudrez bien faire part de ma satisfaction au service concerné du journal La Croix. Vous remarquerez que je n'ai pas laissé les liens de votre blog ni ceux du quotidien. Il semblerait que l'un ou l'autre soit attaqué par un virus. Je ne prends donc pas le risque.  En tout état de cause, je laisse votre présentation afin que nul n'ignore. En espérant que vous lirez ces lignes. Merci.

Publié dans religion et culture

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