Au Freddie's Bar (suite 1)

Publié le par Bernard Bonnejean

 

 

La poésie sous curatelle

 

Deuxième épisode : les mots maux 


 

 

Amédée Bordelieu ne passait pas pour un ange de miséricorde. Si, en de très rares occasions, il lui était arrivé de montrer quelque indulgence, c’est qu’il escomptait en tirer profit pour son service ou pour lui-même. Aujourd’hui, pourtant, il regardait Bigot avec le regard bienveillant d’un déshérité de la fortune, d’un acolyte en existence gâchée, d’un expert en misogynie raisonnée. Il aurait parié que leurs destins sans être semblables avaient tracé deux parallèles étrangères l’une à l’autre. La réflexion du brave homme avait fait renaître en lui des épisodes douloureux d’une vie commune qui fût restée supportable sans les inimitiés des femmes de la belle famille auxquelles s’étaient jointes amies et relations. Bordelieu, seul maître à bord après Dieu au bureau, chez lui passait après la bonne, l’œil de Moscou de sa commère.

 

"J'ai dit !"

 

Le « Je me suis méfié tout de suite » de Désiré Bigot sonnait à ses oreilles comme le péan des illusions perdues et des lendemains qui chantent. Il fut accueilli par un soupir exalté de compassion, d’acquiescement et d’espoir vindicatif. On aurait proposé à Bordelieu d’intégrer le maquis qu’il aurait frémi au même souffle de libération. La proclamation de la « Patrie en danger » ne dut pas provoquer plus d’effet que cette déclaration de péril féministe.

Il avait pourtant l’air bien falot, le Désiré, pas du tout martial ni même combatif. On devinait chez lui toute la morne pesanteur d’une existence sédentaire consacrée à l’étude : une figure ronde, un nez presque trop beau, sans relief ni aspérité sur lequel glissait une paire de lunettes en métal, et, bien entendu, pour ne pas faire mentir les poncifs, une calvitie presque complète qui laissait deviner son ancienne précocité. Le regard, lui, était plutôt expressif, malin mais sans tricherie ni feintise, passant par toutes les gammes des sentiments, décelable comme à livre ouvert, avec la franchise du vieux professeur qui a passé sa carrière à se laisser deviner par de jeunes paires d’yeux inquisiteurs.

 

Un professeur comme un autre

Bordelieu sortit de sa rêverie et pour toute question ne trouva qu’une réflexion un peu naïve qu’il regretta aussitôt :

« Et vous n’avez pas eu peur ? »

De qui ? De quoi ? C’est pourtant vrai que Bigot n’en menait pas large lorsqu’il s’était senti mâle dans ce Freddie’s Bar féminin. Il s’en était fallu de peu qu’il ne sorte en vitesse, avant même qu’on ne le remarque. Peine perdue, d’ailleurs ! Ces dames, entre elles si prodigues en civilités, en courtoisie, en coquettes mignardises et autres gracieusetés, ne levèrent même pas les yeux sur le visiteur. S’il avait déclaré au commissaire avoir été bien reçu, c’est que précisément on ne l’avait pas reçu du tout, ce qui lui avait inspiré la confiance nécessaire pour un séjour qu’il s’était pourtant promis assez éphémère.

Bordelieu en voulait pour son argent. Il insista :

« Vous n’avez pas eu peur, vous seul homme parmi toutes ces femmes ? Vous n’avez craint de paraître ni importun ni ridicule ?

— Mais non, Monsieur le Commissaire, je vous assure ! »

 

 

Comment pourrait-on avoir peur ?

 

Bordelieu, agacé et déçu, lorgna vers la fenêtre comme si le spectacle de la Seine et de ses quais pouvait le transporter ailleurs.

« Avez-vous au moins remarqué quelques… privautés d’ordre plus intime ? Des caresses, des baisers… Vous voyez bien ce que je veux dire !?

— Mais certainement pas ! s’insurgea Désiré Bigot qui, en honnête provincial, ne connaissait « ces choses-là » que pour les avoir lues dans les magazines ou vues sur la toile. Toutes ces gentillesses n’étaient que verbales, je puis vous l’assurer. D’ailleurs bien incompréhensibles pour le non-initié que j’étais.

— Un code ? Avez-vous quelques souvenirs de ces conversations ? »

 

 

Mata Hari...

Et Bigot sortit de sa poche un méchant billet où il avait griffonné quelques-unes de ces paroles qui l’avaient fort intriguées et qu’il avait précieusement recensées. Il en livra trois à l’attention, de plus en plus avivée, de son interlocuteur :

« C’est très beau et si magnifiquement rythmé ! J’aime tout ce que tu fais et ce que tu écris. Bisous ! »

« Les mots maux sont ténébreux mais mon cœur est léger, grâce à toi »

« Je suis bouleversée devant un tel romantisme que j’en ai envie de pleurer ».

Amédée Bordelieu prit le papier tenu en mains par Bigot et se livra à une première analyse…  

 

Suite au prochain numéro

 

« Les personnages et les situations de ce récit étant purement fictifs, toute ressemblance avec des personnes ou des situations existantes ou ayant existé ne saurait être que fortuite. » — « Et mon cul, c’est du poulet ? »

 

© Bernard Bonnejean, 19 juillet 2010. Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction réservés pour tous pays, y compris l'URSS, la Chine populaire et le Finistère Nord.

   

Publié dans vie en société

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dame Lepion 22/07/2010 02:40



Un autre BB, Bruno Bichara, ne fait pas que dessiner des mégères, il peut aussi écrire : http://www.bichara.net/wordpress/2010/04/03/grand-mere/
C'est une autre écriture. La vôtre est pas mal non plus... bravo. Dites, "l'expert en misogynie raisonnée", bien trouvé. Il y a de l'autobiographie la-dessous ? Je n'ose le croire, ce serait
formidable sur une carte de visite.



Bernard Bonnejean 23/07/2010 00:53



Un aveu, Ma Reine. C'est la première fois que je me lance dans la fiction en prose.


Beaucoup m'ont demandé d'écrire un "roman". J'ai toujours refusé ne voyant pas l'intérêt que je pourrais en tirer. C'est drôle, ou du moins ça se veut tel, mais je ne suis pas certain du tout du
résultat... 


Pour cette raison, je vous remercie pour votre compliment. Je me sens dans la situation d'un gamin qui vient d'apprendre à lire à l'école. Un "bravo" est réconfortant et donne de l'assurance.


Rien de vraiment autobiographique là-dedans... Promis ! Enfin, disons plutôt qu'une autobiographie comme celle-là beaucoup d'hommes auraient pu l'écrire, peut-être surtout ceux qui aiment
vraiment les femmes, assez pour en dire un peu de mal, un tout petit peu...


Je vais de ce pas voir Bruno Bichara.


Vos visites sont toujours des événements. Merci.


 


J'EN REVIENS.


Fameux artiste, ce monsieur !! Surtout les dessins. Merci pour l'adresse (à retenir).