Au Freddie's Bar

Publié le par Bernard Bonnejean

 

La poésie sous curatelle

 

Premier épisode : Une "atmosphère" !


 

 

Amédée Bordelieu avait traîné ses guêtres de succursales de chefs-lieux de cantons en commissariats de préfectures, et il croyait avoir tout vu des virages populaires insanes aux tribunes couvertes des VIP. Contrairement au jeune Bénigne, il avait accepté de se crotter le cuir noir veau pleine fleur de ses John Foster Roston® dans les cours de ferme avant d’aller exhiber ses caoutchouc fangeux devant sa résidence neuilléenne. Il avait dû tout de même troquer sa villa de Pornic contre une place honorable dans le Who’s who®. Mais s’il s’était volontiers plié aux exigences de son épouse sur cette question immobilière il n’avait pas voulu se soumettre à hacher son patronyme pour y gagner une particule. Il ne serait jamais le commissaire divisionnaire Bor de Lieu.

 


 

 

Quai des Orfèvres, Paris

 

 

On lui savait gré, au Ministère, d’avoir réussi à résoudre toutes les énigmes du moment et à les tenir secrètes lorsque l’État n’avait aucun intérêt à les voir divulguées. Quant à ses subordonnés, influencés par les séries télévisées et subjugués par la notoriété de leur supérieur, ils ne l’appelaient jamais autrement que « patron ». Du reste, les anciens le nommaient déjà ainsi lorsqu’il n'était qu'inspecteur-chef. En somme, Bordelieu, était un grand flic, expérimenté, habile, soucieux de l’ordre et de la discipline, respectueux de la hiérarchie et de la « chose publique » autant que ladite chose n’entravait pas les privilèges de la hiérarchie.

Pourtant, en ce jour de juin 2010, son intuition lui dit qu’il avait tout à perdre. C’était décidément une drôle d’histoire que le vieux bonhomme ventripotent à lunettes lui racontait. Le pire est qu’il ne perdait rien de son assurance lorsqu’il se lançait, avec une certaine faconde, dans ses histoires à dormir debout.

« Donc, si je vous résume, vous n’êtes pas entré de votre propre chef, mais sur invitation.

­— Et pour cause, je n’avais jamais entendu parler du Freddie’s Bar. Il faut dire que des tripots de cette espèce, il y en a des centaines rien qu’à Paris.

 


 

 

 

Ce n'est pas le Freddie's Bar

 

 

— Ce que je ne comprends pas, Monsieur Bigot, c’est qu’un homme de votre condition ait si facilement poussé la porte d’un établissement pareil, sans se soucier autrement de sa réputation ».

Bordelieu avait martelé ces derniers mots avec juste ce qu’il faut d’autorité pour ne pas paraître soupçonneux. Le fait est que l’irruption de cet intellectuel à la retraite, reconnu par ses pairs pour ses travaux universitaires, pouvait au moins paraître incongrue sinon inconvenante.

Devant ce brusque changement de ton, le bonhomme fixa un moment le commissaire par-dessus ses lunettes, comme s’il cherchait à comprendre la teneur exacte des reproches qu’on lui adressait. Bordelieu, embarrassé, ne lui laissa pas le temps d’expliciter son mécontentement :

« Bon ! Vous ouvrez la porte. Qu’est-ce qui vous frappe dès l’abord ?

 


 

 

 

Vous leur trouvez encore des gueules d'atmosphère, vous ?

 

 

 

— L’atmosphère !, lança Bigot comme libéré par une pensée qui l’obsédait. Une atmosphère qui m’était tout à fait étrangère, faite de volupté, de faux calme, de sourde menace. Un peu comme un volcan éteint avant l’éruption !

— Et à votre avis, à quoi tenait cette « atmosphère » ?

— A un nombre incalculable de femmes ! Il y en avait partout ! Et elles s’embrassaient, se congratulaient ! A celle qui serait la plus aimable !! »

Le commissaire Bordelieu qui se flattait d’avoir fréquenté le Tahiti, où Hemingway et Picasso avaient leurs habitudes, ne put réprimer un sourire. Ainsi de joyeux drilles avaient eu la plaisante idée d’inviter ce têtard de bénitier dans une boîte lesbienne !? Il avait dû être bien reçu là-dedans, avec son costume cravate étriqué ?  

« On m’a très bien reçu », se contenta de murmurer Bigot, comme en un rêve éveillé.

 


 

 

 

Fantasmatique, non ?

 

 

Pour la première fois depuis longtemps, le fonctionnaire faillit perdre son sang-froid. Le Ministère lui avait envoyé ce type, un « écrivain » lui avait-on dit, parce que lui seul pouvait démêler une vilaine affaire. Apparemment, c’était encore une sale blague de son collègue Lagourde ! Qu’est-ce qu’il venait casser les pieds à un Commissaire divisionnaire, cet abruti ?

Il se calma, comme à regret, et se contenta d’un

« Eh bien, de quoi vous plaignez-vous ? légèrement agacé.

— Précisément, Monsieur le Commissaire, une telle ambiance féminine, si paradisiaque… Mettez-vous à ma place ! Je me suis méfié tout de suite ».

 

Suite au prochain numéro

 

« Les personnages et les situations de ce récit étant purement fictifs, toute ressemblance avec des personnes ou des situations existantes ou ayant existé ne saurait être que fortuite. » — « Et mon [...], c’est du poulet ? »

 

© Bernard Bonnejean, 13 juillet 2010. Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction réservés pour tous pays, y compris l'URSS, la Chine populaire et le Finistère Nord.

 

 

Publié dans vie en société

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Fathia Nasr 02/08/2010 21:13



Une nouvelle histoire bien écrite comme tu le fais toujours, si je pourrais avoir le don d'écrire les mots comme tu le fais... je te souhaite un bon début de semaine, bises.



Bernard Bonnejean 02/08/2010 23:37



Ma petite Fathia,


Pas de complexe d'infériorité, s'il te plaît. Tu m'as écrit une très belle lettre (je le dis à tout le monde parce que je suis très fier), en tous points admirable. N'es-tu pas arabisante ?
Alors, il est normal que ton français soit encore un peu imparfait. Mais tu es jeune et tu y arriveras.


Bonne semaine. Bisous, ma Fathia.



samia lamine 19/07/2010 13:46



bonjour. Je regrette monsieur, لست صديقة ايّ دائرة مما تذكرون.


و السّلام.



Bernard Bonnejean 19/07/2010 21:55



Bien chère Samia,


Je ne comprends rien à ce que tu me dis. Sache que je n'ai jamais mis les pieds en Tunisie et que j'y connais fort peu d'intellectuels, et uniquement par leurs écrits. Pas par un quelconque
"ministère" ???


Il est vrai que mon message précédent n'était pas très compréhensible non plus.


Te voilà bien fâchée, Samia, pour m'appeler "Monsieur" :-(((


Moi, je t'embrasse en français et te dis à bientôt


Ton ami Bernard



samia lamine 15/07/2010 16:59



Salut ami.


Dans ce numéro ,je viens juste pour te saluer. Bonne journée.



Bernard Bonnejean 18/07/2010 23:04


Bonjour ma Samia, Ta visite est un honneur pour moi et je te salue également. J'en connais qui vont être ravis : faire bientôt parler d'eux dans les milieux intellectuels tunisiens... سامية
صديقدائرة أراضي إسرائيل الله يكون معكم ولكم