Les Calméjanes

Publié le par Bernard Bonnejean

Promenade philosophique

en pays hüempais

 

Ciceron publia les cinq livres philosophiques des Tusculanes, Tusculanae disputationes,  en aôut 45 av. J.-C., peu après avoir perdu sa fille. Il choisit Tusculum comme lieu d'une « disputatio » fictive entre Brutus et lui, s'appuyant sur une méthode pédagogique chère à Socrate : la maïeutique. Chaque livre traite une question autonome : la mort est-elle un mal ? ; la douleur est-elle le plus grand de tous les maux ? ; le sage peut-il avoir du chagrin ? ; l’âme du sage est-elle préservée des passions ? ; la vertu est-elle nécessaire et suffisante au bonheur ? Maître et disciple s'exercent à trouver leur vérité dans un cheminement souvent digressif qui inclut la parole de l'autre.

 

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Tusculum-Maison de Cicéron

Gravure de Histoire des Romains de Victor Duruy

 

Toutes proportions gardées, j'ai fait une expérience similaire à Villemomble. Du bas latin villa Mummoli (vers 800), c'est-à-dire « domaine de Mummolus », nom d'un des comtes parisiens de Dagobert, le village dépendit de l'abbaye de Livry, puis devint propriété des familles Le Riche, Lisiard, de Beaumont-Gâtinais. Vers 1357, la seigneurie appartint aux Montmorency-Laval, puis aux Clisson, aux Rohan, aux Chabannes, Robertet, Rostaing, Le Ragois. En 1767, Louis-Philippe duc d'Orléans fit cadeau des domaines de Villemomble, Noisy-le-Sec, Avron à Mademoiselle le Marquis, sa maîtresse. Il demande à l'architecte Brongniart de lui édifier un château, l'ancienne mairie. 

Aujourd'hui, le seigneur du lieu, Patrice, député-maire, est le fils hüempais de feu sieur sénateur-maire Robert Calméjane. 

 

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Ce n'est pas l'allée qui mène au château, mais

une vue prise de la cuisine de Momo.

  

Je vous offre donc, en avant-première, le matériau des Calméjanes qui seront aux Tusculanes ce que Villemomble est à Tusculum et ce que je suis à Cicéron.  

 

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« Y'a quand même beaucoup de monde, non ? »   

 

Pour donner une direction à mes mémoires, les Calméjanes, commençons, si vous le voulez bien, par le contexte historique récent. Le député-maire patricien de Villemomble avait annoncé la couleur sur son blog dès le 20 décembre 2010. Il nous la fit à la « Citoyens, la Patrie est en danger ! ». Il fit paraître ceci sur son blog :

 

Mardi 21 décembre 2010 15:48

Intervention à l'Assemblée

le 22 décembre

Avant la trêve de fin d’année, Patrice CALMÉJANE interviendra une dernière fois en 2010,

 

 mercredi 22 décembre à 15h50 sur France 3, 

pendant les questions au Gouvernement.  

 

Il interrogera le Ministre de l’Intérieur sur les moyens mis en œuvre pour assurer la sécurité des personnes et des biens lors de la nuit du 31 décembre.

 

 

 

C'est tout juste si on n'ajoute pas : demi-tarif pour les moins de 10 ans, les femmes enceintes et les étudiants à jour de leurs cotisations. Pour un peu, on s'attendrait même à pouvoir visiter la ménagerie en matinée.

J'étais encore à Laval, loin des préoccupations périfestives de fin d'année et je devais rejoindre une Villemombloise hospitalisée, lorsque, par hasard, je  tombai sur ce qui restera à jamais comme un morceau d'anthologie de poudre aux yeux et d'esbrouffe façon UMP. Je brûle du désir de vous en faire profiter. Écoutez bien la question et savourez la réponse.  

 

 Calméjane-Hortefeux
Sécurité pour le 31 décembre

Vous assistez là à un duo comique, un peu éculé mais toujours aussi efficace pour les zozos peu avertis : la fausse question au gouvernement. Voilà un ministre, un peu chahuté ces derniers temps, qui a donc besoin qu'on remise momentanément ses casseroles en un lieu plus approprié à l'abri des regards. Il suffit pour cela de le mettre en valeur en vantant ses mérites, ce que seul un député de sa majorité acceptera de faire. « Trop téléphoné », me direz-vous. C'est exact. L'exercice — façon Mir et Miroska du music hall — consiste pour le faux interrogateur à feindre soit l'étonnement, soit l'angoisse, voire un soupçon de doute sur la possibilité d'une réussite présente aussi parfaite que le succès des années passées. Vous remarquerez que dans la question le patricien glisse, mine de rien, quelques tonnes de pommade à l'adresse de son complice aux anges. 
 
Si bien que, lorsque je suis arrivé à Villemomble, aux alentours de Noël 2010, je n'en menais pas large. Comme j'ai eu l'occasion de le dire en une formule impromptue à la secrétaire générale de la mairie :
 
« Quand on veut manger son beefteck tranquillement, on n'ameute pas les chiens quinze jours avant »
Chez-Momo--31-1er-janvier-2011.jpg
 
Nuit tragique chez Momo :
les casseurs sont cachés derrière l'arbre
 
 
Mais comme souvent en pareil cas, j'eus une idée géniale. Suivez mon raisonnement : la mairie de Villemomble, au moment du conflit armé, allait devenir l'un des seuls endroits protégés de la ville (gardiennage, entourage d'acier, caméras de surveillance, etc.). Locataire occasionnel à moins de 200 mètres de ladite mairie, il suffisait de demander à M. Calméjane la permission de garer ma voiture sur le parking de sa demeure administrative. Je commençai par téléphoner. Madame la Secrétaire générale me fit savoir qu'il était plus convenable d'adresser une demande écrite. Suite à icelle, Monsieur le Maire, grand seigneur, me fit l'honneur d'une réponse téléphonique sur répondeur en mon absence pour me signifier un refus. J'en ai gardé l'enregistrement. En voici la substance :
 
Je ne puis malheureusement accéder favorablement à votre demande. D'une part, la mairie sera fermée du vendredi midi au lundi matin, ce qui vous empêcherait de récupérer votre voiture. D'autre part, notre parking est très petit et nous devons déjà garer tous nos véhicules à bonne distance les uns des autres en cas d'incidents graves. Cependant, il est vrai que vous pouvez vous inquièter pour votre voiture immatriculée à l'extérieur de notre département. Je vous recommande donc, à titre personnel, de la garer dans un quartier plus accueillant, plutôt en zone pavillonnaire. Je vous certifie qu'en ce cas la menace d'une dégradation sur votre véhicule diminuera de façon très sensible, voire n'existera plus du tout.
 
Examinons cette réponse. Le gardien n'a donc pas les clefs du parking ce qui le condamne à être brûlé vif dans le temple laïc dont il est le grand-prêtre et son épouse la vestale ?
 
La violence des attaques obligerait l'administration municipale à ménager des espaces suffisants pour éviter, je suppose, que les flammes ne se propagent d'un véhicule à un autre. Sauf que, je pense, cette photo prise dans la nuit de la Saint-Sylvestre prouve que la mairie a tellement accordé d'importance à l'espace qu'elle n'a laissé aucune place aux voitures. Si bien que les parkings sont restés... VIDES !!!
 
Parking-de-la-Mairie--nuit-de-la-Saint-Sylvestre.jpg
Vue n° 1 des parkings de la mairie de Villemomble en la nuit
sanglante de la Saint-Sylvestre 2010-2011
 
 
 
Parking-de-la-Mairie--nuit-de-la-Saint-Sylvestre-2.jpg
 
Vue n° 2 des parkings de la mairie de Villemomble en la nuit
sanglante de la Saint-Sylvestre 2010-2011
 
 
Enfin — parce qu'il faut bien achever le premier pan de mes Calméjanes — le précieux conseil final s'avère l'un des exemples les plus révélateurs de l'impéritie et de l'immoralité des politiciens sans âme de l'ère sarkozyste.
 
Monsieur le Maire, Patrice Calméjane, c'est à vous que je m'adresse. Quand vous avouez que les voitures garées en zone pavillonnaire ne risquent rien, mesurez-vous tout l'implicite que soutient cette consolation. Pas meilleur que la moyenne de nos concitoyens, j'ai mis ma voiture rue de l'Orangerie, en quartier résidentiel, pardon, « pavillonnaire », et j'avais l'impression de trahir une cause : celle du peuple dont je suis issu. J'étais soudain admis dans la caste des nantis et je devenais respectable, respecté, inattaquable et, en cas de nécessité, sans doute impuni. Alors j'ai compris les jeunes des HLM de « votre département » comme dit si bien Hortefeux. Ils habitent de l'autre côté de la nationale : intouchables, on voudrait en plus qu'ils s'adaptent à une précarité organisée. Seuls quelques-uns pourront plus tard, avec beaucoup de chance, dormir, manger, travailler, habiter en zone pavillonnaire, là où les amis du maire garent leur voiture au jour de l'an. 
 
cartes-postales-photos-Rue-de-l-Orangerie-VILLEMOMBLE-93250.jpg 
Rue de l'Orangerie à Villemomble.
 
Mais j'entends finir mes Calméjanes en vrai philosophe.
 
D'abord, je voudrais dire la gentillesse et l'élégance de votre personnel administratif à commencer par votre secrétaire qui a réussi à me faire avaler la couleuvre sans trop de scandale en retour.
 
Ensuite, je voudrais embrasser deux Villemombloises dont j'aurais bien fait mes amies. La première, à 82 ans, après trois chutes sur la neige verglassée de la rue de la Procession, m'a avoué, sans que je le lui demande, son amertume. Elle avait mal. Elle essuya, elle aussi, un refus de tous les médecins des environs qui fêtaient Noël en famille. En zone pavillonnaire ? On ne se déplace plus en Seine-Saint-Denis ! Pourtant elle vous connaît bien, la dame, puisque vous lui avez tout de même confié une responsabilité importante dans le domaine culturel. L'autre, un petit bout de jeune femme, gracieuse, m'a aidé à porter mes sacs et mes valises. Au détour de l'escalier, elle me dit qu'elle était la compagne du jeune homme à qui on a brûlé la moto. C'est un miracle si, ce jour-là, l'incendie ne s'est pas propagé aux appartements. Cette petite mère de deux enfants ne s'en est pas encore remise.
 
Tout de même je voudrais vous rassurer sur votre réélection. Je suis retourné à la mairie pour aller chercher le colis des vieux. C'est que Momo, Villemombloise depuis 1970, y tient à son colis des vieux ! Et maintenant qu'elle y a droit, j'ai été le chercher. Mais cette année, contrairement à l'habitude, je n'ai rien rétorqué à sa gratitude :
 
« Tu vois, il est ce qu'il est, Calméjane, mais tous les ans il nous offre un colis pour Noël et cette année, son colis, il est encore mieux garni ! »
 
Les autres années, je lui dis à Momo que c'est les vieux, avec leurs sous, qui payent eux-mêmes leurs colis sans qu'il en coûte un centime au maire. Cette fois-ci, j'ai pris le colis, j'ai dit « merci » aux gentilles dames de la mairie, je leur ai même souhaité une bonne année, j'ai donné le colis à Momo et je l'ai laissée à ses illusions.
 
La morale de l'histoire ? Les bagnoles brûlées sur les parkings des HLM, on s'en fout ! Tant que les vieux auront leur colis...
Ça vous donne envie de pleurer, tout ça, mes amis ? Eh bien lisez les Tusculanes et vous aurez une idée des sacrifices qu'il nous faudra faire pour réapprendre à vivre... et à mourir.
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« Tum progressio admirabilis incredibilisque cursus ad omnem excellentiam factus est dominatu regio re publica liberata. Nec vero hic locus est, ut de moribus institutisque maiorum et disciplina ac temperatione civitatis loquamur ; aliis haec locis satis accurate a nobis dicta sunt ».  

Afin de satisfaire la curiosité légitime de l’ensemble de mon lectorat, pour répondre aux très nombreuses questions de la multitude, ou plus exactement à l’unique question posée – sans l’être – par Dame Catherine, personnalité unique, voici la traduction de la conclusion latine : « Pour tout le reste, du moment que la république eut secoué le joug de la royauté, on se hâta d'arriver à la perfection; et les progrès furent d'une rapidité qui n'est pas croyable. Mais ce n'est pas ici le lieu de m'étendre sur la discipline établie par nos ancêtres, sur notre police, sur notre gouvernement. J'en ai parlé ailleurs assez au long, surtout dans mon traité de la République». C’est écrit dans les Tusculanes, 4,1, I. Par Marcus Tullius Cicero, autrement dit le grand Cicéron, assassiné le le 7 décembre 43 av. J.-C. par les assassins de la République.

Je dédie cette réponse aux magistrats qui aujourd’hui se battent contre un fou d’orgueil, vorace de puissance. Ils restent le seul rempart contre les intérêts privés d’une oligarchie dont il est le représentant le plus visible en nos frontières.

 
 
  
Bernard Bonnejean

Publié dans politique française

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Dame Catherine 13/01/2011 20:43


Cher Bernard, c'est drôlement bien d'avoir placé à la fin de votre billet la traduction latine de la chanson de Boris Vian, chantée par Henri Salvador " Faut rigoler "
Pour ceux qui ne sont pas latinistes distingués comme vous et moi, rappelons les paroles françaises :
Faut rigoler, faut rigoler, avant qu'le ciel nous tombe sur la tête ! Faut rigoler, faut rigoler, pour empêcher le ciel de tomber...


Bernard Bonnejean 27/01/2011 17:32



Quiens ! Puisque je suis à la retraite, et que le minus habens y sera très bientôt, je vais lui faire un cadeau : je vais lui traduire la Princesse de Clèves en patois UMP.


En revanche, il est hors de question que je touche à une virgule du Voyage au bout de la nuit !!!


Bisous soutenus et fraternels.



fathia.nasr 06/01/2011 19:30


Bonsoir Bernard, je te souhaite une bonne et heureuse année, gros bisous.


Michèle Doige 06/01/2011 00:37


Quelle belle idée Bernard que ces calméjanes version moderne des tusculanes ! Je me suis régalée à vous lire avant de m'en aller rejoindre les bras de Morphée.
En ce qui concerne les questions à l'Assemblée Nationale visant à passer la brosse à reluire aux ministres de la part de députés de la majorité elles sont légion et comme les grands esprits se
rencontrent j'évoquais ce travers de notre parlementarisme pas plus tard qu'hier. Oui ma phrase est longue et alambiquée, il est bien tard ou tôt selon le jour choisi telle est ma défense.


Bernard Bonnejean 28/02/2011 12:19



Un mois après ce texte satirique, j'apprends qu'un drame a frappé la branche nantaise de la famille Calméjane. N'étant pas friand de faits divers, je me contenterai de présenter mes plus sincères
condoléances aux proches, jusque et y compris au député-maire de Villemomble, pour peu qu'il ait un lien étroit avec le jeune Rémy, 19 ans, qui portait le même patronyme.