Le p'tit hôtel sympa

Publié le par Bernard Bonnejean

 

Adresse inconnue



La ville, au moins ? Elle restera anonyme, mais, par charité pour ses âmes, nous la baptiserons Limbes. Elle vivait au temps où les métros tout neufs commençaient à la croiser à la façon d'une svastika mal dessinée. Il faut avouer qu'il était beau, le métro de Limbes ! Tout propre, silencieux comme un tapis d'Orient. En plus, il aurait presque senti bon. Il est vrai qu'à quatre heures des roulottes brinquebalantes de Fulgence Bienvenuë, avec un rien vous donniez vite dans le luxe moscovite. Gamin, j'aurais traversé la ville de long en large, avec un ticket, unique, pour jouer les Zazie. Sauf que Limbes n'est pas la capitale : les générations s'y transmettent les manières bourgeoises, comme les bidasses, les MST ou les gosses, la grippe A. Paris, c'était mieux, parce qu'au moins ils étaient normalement anormaux, objets dignes d'observation et de rigolades, en dedans pour éviter les hurlements de ces éternels agressés.





Donc, en cette année scolaire 93-94, je fus convié à aller préparer un concours à Limbes. Plus exactement, dans la très proche banlieue limboise. Mon premier contact avec la cité fut exclusivement véhiculatoire. Arrivée en gare d'Avoux après quelques heures de TGV ; recherche angoissée de la station de métro idoine avec valise dans la main droite, cartable dans la gauche, et plan où vous pouvez ; une petite demi-heure de vie de rat en sous-sol ; une bouffée d'air et vous voilà arrivé à l'hôtel après un voyage en bus limbois, correct ma foi.





La façade du petit hôtel de Bingo-lès-Limbes était si peu engageante avec son jaune d'oeuf omelette-à-la-mère-Poulard, que je fus à deux doigts, franchement, d'aller sourire à la vie en un gîte plus avenant. L'accueil du patron ne me fut d'aucun réconfort. Mais il m'honora tout de même de sa "meilleure chambre", en haut de l'escalier, à gauche tout au fond du couloir, dernière porte à droite. Rien à dire sur la propreté et sur le confort. En revanche, l'atmosphère de la salle de restaurant me parut d'emblée étrange. Dès le second soir, je vis arriver un gaillard brun de partout, sans doute maghrébin, qui me proposa en guise de dessert "tout ce que je voulais pour la nuit". Je crus convenable de lui répondre que je fréquentais Bingo-lès-Limbes pour y parfaire des connaissances uniquement intellectuelles. Il prit l'air ahuri que les locaux américains ont dû avoir devant Colomb, mais il eut la délicatesse de ne pas insister.

Quelques semaines plus tard, les amis auraient voulu que je vinsse avec eux en un établissement conçu pour y loger des profs en séminaire. Or, j'avoue une aversion névrotique pour ce type de cohabitation conviviale. Imaginez : huit ans de pensionnat, plus d'un an de caserne ; à Bingo, un nombre incalculable de cours sur une multitude d'auteurs et d'oeuvres. Et si vous avez le malheur de suivre vos compagnons de galère, vous êtes absolument certain de vous trouver un jour devant un anxieux pathologique, qui vous proposera de continuer à taquiner le sein de l'Alma mater au cas où il en resterait une goutte... Une collègue, à qui j'avais l'heur de plaire [coucou !], une Libanaise qui avait connu la guerre à Beyrouth-ouest, était affligée de la même allergie. Aussi lui proposai-je, en toute bonhomie inconsciente, de partager l'hôtel, puisque je m'y trouvais absolument seul dans la "meilleure chambre". Elle accepta avec un empressement qui étonnaient les jeunes et dont rêvent les vieillards.


 



J'ignore pourquoi, mais le patron qui jusque là s'était tenu à sa place derrière le comptoir, sans doute captivé par ma belle orientale, trouva enfin la voie des confidences. Il en cherchait probablement l'entrée, à mon insu, tel Maufrais le chemin des Emerillons. A cette pauvre jeune victime, à peine rescapée de Beyrouth en ruine, il expliqua que des malfrats guidés par un maire diabolique voulaient sa peau et son beau petit hôtel. Il ajouta que, courageux comme il n'en existait pas deux à Bingo-lès-Limbes, il n'avait pas l'intention de se laisser abattre avant de les avoir descendus. Pour illustrer ses propos imparables, il exhiba de son tiroir un révolver westernien et les munitions adéquates. Le lendemain matin, ma pauvre petite compagne n'osait pas descendre seule de sa chambre. Pour la réconforter je crus bon de lui servir en manière de blague affectueuse qu'elle ne risquait pas davantage qu'à Beyrouth où elle avait appris à passer à travers les balles. Elle rit de bon coeur ; le soir, je me retrouvai seul dans "mon" petit hôtel personnel...

Le vrai drame survint quelques semaines plus tard. Entre un club d'intellos obnubilés par une inlassable cogitation censée déboucher sur une très hypothétique réussite à l'agreg et les aléas de la violence en milieu urbain, j'avais définitivement choisi le moindre mal : je restai dans "mon" hôtel. Après quelques semaines passées à la maison, je retournai guilleret à Bingo-lès-Limbes. Surprise : le maquereau arabe, pardon le hareng maghrébin, tenait désormais la maison de main de maître. Il me le fit immédiatement savoir. Je demandai, poliment, la clef de "ma" chambre. Il me répondit, presque outré, qu'on m'en avait réservé une autre. Il ajouta qu'il ne connaissait aucun hôtel français où il fût possible de garder "sa" chambre pour soi seul. A compter de ce jour, je ne connus plus l'agréable isolement de ma cellule d'étudiant prolongé : des clients, accompagnés de très jolies hôtesses, vinrent de nuit visiter les chambres inoccupées à ma gauche, à ma droite et au-dessus de ma tête. En outre, certains des partenaires de ces couples fugitifs klaxonnaient les demoiselles dans la rue comme le rossignol chante la nuit à la saison des amours.

Je ne suis jamais retourné à Bingo-lès-Limbes. Malgré la montagne qui s'annonçait au loin au bout de la route. J'ai peut-être raté le meilleur, qui sait ?




A bientôt, les Amis,

Bernard Bonnejean    


Hotel-de-la-Poste.jpg

Vive Internet ! Le voici, mon p'tit hôtel sympa, tel que je l'ai connu !!! Il n'avait pas bougé !
Maintenant, moins de vingt ans après, ils font dans la gastronomie !!! 
Qu'avez-vous fait de Bernard, le patron, de sa femme, de mon arabe ??
Et de son personnel particulier ?

 

 

Je dédie cet article, mon préféré, à Catherine et à Doris,
ainsi qu'à Paulette, pourvu que Notre-Dame des Traboules daigne la faire réapparaître. 

Publié dans vie en société

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Bernard Bonnejean 11/08/2009 23:09

Bonsoir Sourour,

C'est gentil d'être passé.

Il est bien entendu que ni Samia Nasr ni Samia Lamine ni vous, douce Sourour, avez un quelconque rapport avec ces criminels, comme Khaled Kelkal,qui sont la honte du genre humain. Aujourd'hui, cinq morts à Sevran, probablement à cause de dealers qui n'ont d'autre religion que le Mal. Dans les immeubles incendiés, j'avais des amis dans les années 70. Ils y étaient heureux.

Que Dieu-Allah vous ait en sa sainte garde !

Doris 11/08/2009 22:26

Merci Bernard, magnifique!

Sourour 11/08/2009 21:14

BONJOUR MONSIEUR BOONNEJEAN J ESPERE QUE VOUS ALLEZ BIEN BONNE JOURNEE A BIENTOT

Bernard Bonnejean 11/08/2009 18:25

Que retenir finalement de toute cette histoire ? Ceci, peut-être :

Tout n'est plein ici bas que de vaine apparence,
Ce qu'on donne à sagesse est conduit par le sort,
L'on monte et l'on descend avec pareil effort,
Sans jamais rencontrer l'état de consistance.

Que veiller et dormir ont peu de différence,
Grand maître en l'art d'aimer, tu te trompes bien fort
En nommant le sommeil l'image de la mort,
La vie et le sommeil ont plus de ressemblance.

Comme on rêve en son lit, rêver en la maison,
Espérer sans succès, et craindre sans raison,
Passer et repasser d'une à une autre envie,

Travailler avec peine et travailler sans fruit,
Le dirai-je, mortels, qu'est-ce que cette vie ?
C'est un songe qui dure un peu plus qu'une nuit.

Jacques Vallée DES BARREAUX (1599-1673)

Doris 10/08/2009 22:08

Bon, je me retourne donc, j'ai Limbes dans le dos, l'horreur, je regarde dans la direction où un autre hareng maghrebin a trouvé la mort, pas naturelle du tout, genre Khel Kal en 1997 voire 98!
Infréquentable cet endroit, vous y avez vécu la belle époque .....

Bernard Bonnejean 10/08/2009 22:34


C'était peut-être mon mien de hareng ! Il avait quel âge le clone à Khel Kal ?


Bernard Bonnejean 10/08/2009 20:59

Ah mais non, Dame Doris ! [Vous voilà montée en grade dans mon estime : dans la catégorie des Dames ! Vous voilà trois, et je crains qu'il n'y en ait plus beaucoup d'autres. En tout cas aucune nominée sur Internet pour l'instant.]

Si vous regardez bien la photo, dans le fond vous avez Limbes. Les montagnes sont donc derrière vous.

Doris 10/08/2009 20:01

Qui a rasé la montagne au bout de la rue? Vraiment .........

Dame Catherine 10/08/2009 19:26

Ah dites donc, Bernard, voilà où votre petit hôtel restaurant arsouille de Bingo-lès-Limbes me mène : à parler picole... Sa terrasse paraissait si accueillante. Au moins autant que ses chambres.

Bernard Bonnejean 10/08/2009 19:58


Les bandits ont supprimé la terrasse !!!

Les traditions se perdent !!

Où sont-elles aujourd'hui les bonnes maisons bien tenues.


Dame Catherine 10/08/2009 19:21

Le rosé, vous faites comme vous voulez, je n'en bois pas. Mais le rouge et le Champagne, ah non ! pas d'eau dedans. Ce serait criminel. Pas moinsse.

Doris 10/08/2009 15:26

Bon Bernard, faut s'arrêter là! Très contente de partager l'hommage avec Catherine mais là, ça commence à bien faire: Paulette, Notre Dame, La Traboulle ....

On ne va pas mettre de l'eau dans le rosé ni dans le champagne .....

Bernard Bonnejean 10/08/2009 19:52


Promis, gente Doris, je n'ajoute personne à cette coupe de champagne déjà bien pleine.

La compagnie de Notre-Dame ne vous fera pas d'ombre.

Quant à Paulette, ne lui dites pas, mais elle est en seconde position, en petit sur l'affiche. Chut !


Doris 10/08/2009 15:16

Que je suis inculte! Penser que compère Bernard a fait une faute d'orthographe!

Je connais bien le terme 'se cramponner' et c'est ce que nous tous sommes censés de faire pour aller de l'avant dans nos vies parfois si difficiles et parfois merveilleuses!

Se cramponner = faire le dos rond? Non!
Se cramponner c'est: agir pour se sortir d'une difficulté! Mettre les crampons pour escalader le Mont Everest, par exemple! Bon, dans ce cas précis, faut pas oublier le capuchon non plus voire le casque, de préférence sans pointe!

Plus elle avance dans l'âge, moins elle cause sérieux, celle là!

Bernard Bonnejean 10/08/2009 19:55


Avouez tout de même que l'explication de Dame Catherine est nettement plus scientifique.

Une faute d'orthographe ! Laissez-moi rire ! Comme ça :

A défaut de capuchon, si vous vous contentiez d'un p'tit bouchon...


Dame Catherine 10/08/2009 12:28

Salut à vous aussi, Compère Bernard !
Quelle belle tranche de vie ! Je dirais pétillante comme du Champagne, pour paraphraser Tryphon et vu que je n'aime pas le rosé mais à la folie le Champagne.

Très honorée et touchée de partager la dédicace d'un si joli texte avec Doris qui s'est certainement... comment dites-vous, déjà ? ah, oui... craponnée.
Je me craponne, tu te craponnes, etc.

Craponner : verbe transitif du premier groupe d'origine hindoue, très peu usité de nos jours. Le crapon était un animal hybride mi-crapeau, mi-paon. Beaucoup chassée pour ses plumes et son bézoard*, l'espèce disparut vers le XIII siècle.
Se craponner signifie "se tenir en alerte" et, par extension, "donner l'alarme".

*Bézoard : petite pierre hypothétiquement formée dans le corps d'un animal, le crapaud en particulier. Cette pierre, placée au fond d'un verre, avait la réputation de révéler la présence d'un poison dans le breuvage servi ou, râpée, de soigner la mélancolie.

Bernard Bonnejean 09/08/2009 22:21

Oui, Tryphon, d'une voix chaude et vibrante, si la Providence daigne m'accorder assez de temps pour fouler d'un pied léger le quai de cette gare juvénile, je prononcerai ces paroles solennelles :

"Salut Avoux !!"

Bernard Bonnejean 09/08/2009 22:14

Dans votre région ! M'enfin, Doris, comment pourrait-ce être dans votre région, si accueillante, si convenable, si bien tenue ?!

Encore le résultat d'un coup de blues, sans doute !? Craponnez-vous, Doris !!

Doris 09/08/2009 19:52

Cher Bernard, un hôtel jaune, d'un jaune d'oeuf .... J'en connais un dans ma région, je me demande ......

Tryphon 09/08/2009 17:53

Qu'il est plaisant, cet article !
Léger et spirituel comme un rosé d'été en terrasse.

Merci d'avoir évoqué Avoux et sa gare :-)