L'exhibitionniste du Centre

Publié le par Bernard Bonnejean


ou les dangers d'une sécurité irréfléchie

L'idée de ce billet m'est venue mardi soir en regardant les informations sur Antenne 2. Parmi toutes les joyeusetés contemporaines, il en est une qui m'a donné à réfléchir. Monsieur Serge Grouard, maire UMP d'Orléans, auquel je ne veux que du bien (même si, par un passé récent, j'ai pu donner des symptômes trompeurs d'une disposition moins tranchée) présentait sa ville sous un jour moderne, c'est-à-dire au goût du jour, ou du moins, ce que l'UMP croit encore être le goût du jour. Certains de ses admirateurs locaux m'ont invité à une neutre indifférence sous le prétexte mesquin que, Lavallois, je n'avais pas à me mêler d'une gestion municipale à laquelle je ne contribuais pas financièrement. Je me suis modestement incliné. Or, le même édile se pavane chez moi, dans mon poste à moi, sans y être invité pour faire l'article. J'exerce donc légitimement mon droit de réponse.

Si vous étiez maire, et que vous ayez à faire valoir votre cité, vous emmeneriez les journalistes visiter les quartiers exotiques, ou à défaut, ceux qui présentent un intérêt historique ou touristique, n'est-ce pas ?

Maire de Laval, je vous fais faire la tournée du  passager en transit : la Grande-Rue avec ses belles façades médiévales ou renaissance ; la Perrine, un jardin public pas bien grand, mais où il fait bon musarder en ce printemps naissant ; les rives de la Mayenne d'où l'on voit l'église d'Avesnières, le vieux pont et le vieux château sans oublier de vous placer, mine de rien, Ambroise Paré, Alfred Jarry, Henri Rousseau, Alain Gerbault... En gros, le circuit qu'on apprend en BTS tourisme.

Maire d'Orléans, je vous fais visiter la cathédrale et je case parmi vos  ébaubissements deux ou trois mots bien sentis à propos de Jehanne d'Arc, que je fais brûler prématurément pour susciter l'émoi.  Je cite deux lignes de Péguy, apprises ou révisées du matin, juste pour qu'on aille dire  à l'extérieur que "le maire d'Orléans, il est drôlement cultivé, Madame". Enfin, histoire de faire couleur locale, je vous narre par le détail, juste pour vous faire écarquiller les mirettes et battre le coeur, l'affreux scandale de la rumeur dite d'Orléans dont mes soeurs tremblent encore au moment des essayages dans des friperies inconnues. (A se demander si elles n'y vont pas exprès pour se procurer des sensations).

C'est comme ça qu'on attire le chaland estival.

Au lieu de ça, Monsieur Serge Grouard vous dégoûterait presque à tout jamais d'une ville dont tous les habitants, leurs invités y compris, sont condamnés à servir de figurants bénévoles dans un film à usage policier, garanti cinéma permanent.

Que les choses soient claires ! J'aime bien qu'on me filme à la télé pour présenter mes bouquins. Je ne suis pas payé davantage que nos seconds rôles centristes. Mais au moins je sais à quoi servent les caméras. On ne me prend pas en traître. Il y a même une jolie jeune fille qu'est là dès le début, et pendant les entractes, pour me "poudrer", comme elle dit dans son jargon, parce que soi-disant que je "brille". Ce n'est certes pas plaisant de s'entendre dire que vous "brillez" au point de gâcher la pellicule, mais d'une part ce n'est pas injurieux non plus et d'autre part c'est pour la bonne cause.

Tandis qu'à Orléans, vous êtes filmés et tant pis pour vous si vous n'êtes pas maquillés.

Mais la question que je me pose est autrement plus grave. J'ai moins de plaisir d'aller à Orléans qu'avant, à cause des caméras, pour une seule raison :

JE NE SUIS PAS EXHIBITIONNISTE !

Je vous dis ça parce que l'A2 a eu la délicate attention de nous montrer, pour preuve de l'efficacité des caméras policières, un pauvre type qui pratiquait l'exhibitionnisme dans les rues de la Pucelle.

Première question : qui n'a jamais croisé un exhibionniste au cours de ses balades ? Soyons francs ! Le jour où au cours d'une promenade "forestière" dans le bois de Vincennes, ma famille et moi avons croisé le monsieur en question, on a  franchement rigolé d'un bon rire sain. C'était dans les années soixante, années de l'innocence, au cours desquelles il ne serait venu à l'idée de personne de porter plainte contre un pauvre gars, un peu malade dans sa tête, dont le plaisir est de se déculotter devant les passants. Je n'étais pas vieux, mais je me souviens de ce titi qui nous a soufflé : "Faites comme si vous le voyiez pas ! Il est pas dangereux".

Il nous a dit ça sur le ton de quelqu'un qui nous aurait confié : "C'est son dada à lui. A chacun son truc !"

Deuxième question, gravissime, et que je me permets de vous poser directement à vous, Monsieur le Maire :

Les caméras, censées empêcher toutes les délinquances, de tous ordres, y compris sexuelles, n'incitent-elles pas, au contraire, à des délits de ce type ? Parce que plus j'y réfléchis, plus je me dis que

SI J'ETAIS EXHIBITIONNISTE, J'EMMENAGERAIS IMMEDIATEMENT A ORLEANS.

C'est évident, voyons ! Suivez mon raisonnement. Un exhibitionniste, quel intérêt a-t-il à s'exhiber si personne ne le regarde ? Autant rester chez soi à se regarder dans la glace ! Une soirée de fichue, quoi ! En revanche, si on lui offre gratuitement la possibilité de passer à la télé, même devant des flics pas forcément paillards, ça vaut vraiment le coup de baisser son pantalon ! Surtout que depuis la parité dans les forces de l'ordre, avec une femme ministre, le monsieur peut supposer qu'il y aura des filles devant le poste de télé, comme à Neuve-York, modèle ci-dessous :

Belle fille de police
FILLE DE POLICE
© Zoomteam | Dreamstime.com
Identification : 6103576 Level: 1
Autorisation du modèle : OUI

[J'aime bien "Autorisation du modèle : Oui". Des fois qu'elle ait pas vu, la coquette, qu'on la photographiait tellement qu'elle a l'air naturel. Comme une copine à qui j'ai dit, histoire de causer, qu'elle sentait bon et qui m'a répondu, en un jet : "Et pourtant, je ne me suis pas parfumée ce matin". Perret appelle ça "une fleur de banlieue". Finie la parenthèse érotique !]

Alors, Monsieur Grouard, permettez-moi de vous mettre en garde ! Vos caméras ne peuvent-elles passer aux yeux d'un Tribunal comme les instruments, suffisants sinon nécessaires, à

UNE INCITATION A LA DEBAUCHE

L'article 380bis du Code Pénal énonce, en effet, que quiconque aura, dans un lieu public, provoqué une personne à la débauche sera puni d'un emprisonnement de huit jours à trois mois. Et si l'avocat de votre exhibitionniste orléanais arrivait à prouver que c'est A CAUSE de vos caméras qu'il s'est adonné à son activité délictueuse, hein ? Vous n'y aviez pas pensé à ça ? Avouez !

Un étranger qui ne veut que votre bien,
et ce qui nous est commun à vous et moi,
le bonheur de vos concitoyens.

Bernard Bonnejean

Publié dans culture humaniste

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Dominique Baumont 27/03/2009

Magnifique texte, très amusant et qui se lit comme un rafraîchissement. N'étant pas particulièrement un homme de droite (je suis plutôt du genre catho de gauche)cette jolie sortie à destination du Maire d'Orléans m'a réjouit l'âme. Bien à vous. Dominique

Dame Catherine 27/03/2009

Que c'est bien d'avoir vu l'effet pervers inattendu de ces caméras et de le dire si joliment !