9 mai

Publié le par Bernard Bonnejean

9 MAI

Aujourd’hui 9 mai est le jour du lendemain. Hier, ce n’était pas la veille, c’était le 8 mai. Curieux tout de même comme les états laïques et républicains ont besoin de multiplier les repères pour ne pas en manquer. Moins ils sont religieux, plus ils éprouvent le besoin de se donner des liens. Nous procédons, bon gré mal gré, de regrets à procrastinations, de souvenirs à espérance, de remémorations à préparatifs. À dates fixes, les peuples festoient, commémorent, inaugurent ou clôturent, passant d’allocutions en minutes de silence, de blancs de messe à vins d’honneur, de bals populaires à feux d’artifices à moins qu’ils ne fassent rien du tout pour marquer l’aspect férié et chômé du jour. Il est vrai que depuis la création du monde l’homme a toujours une libération à fêter. On se demande, tout de même, s’il n’eût pas été préférable de sauter une étape. On aurait gagné du temps, du sang et des larmes. Imaginez un monde sans camps, sans détenus, sans déportés, sans collaborateurs, sans résistants, sans guerre… Pas besoin de libérer ni territoires ni captifs survivants, sans compter qu’il faut penser à ceux qu’on va jeter dans les prisons, qu’on va juger, qu’on va parfois faire mourir sans qu’on n’ait jamais l’idée d’honorer leur mémoire ou leur libération. C’est qu’il n’est pas de Libération sans épuration, mais il n’est pas question de fêter la libération des épurés. En revanche, il n’est pas de Libération sans son souvenir, son anniversaire, sa commémoration, donc sa fête.

C’est ainsi qu’hier c’était le 8 mai. Aujourd’hui c’est rien du tout. Ou plutôt si ! Le 9 mai c’est le jour des soviétiques ou plutôt de ce qu’il en reste : les Russes. Et, en toute logique, Poutine le Russe est allé fêter le 9 mai avec les pro-Russes. Et, en toute logique, Merkel n’est pas contente. Comment une chancelière allemande pourrait-elle se féliciter de la victoire des anciens ennemis de son pays ? Mais, me direz-vous, nous ne sommes plus ennemis, les Allemands et nous. Non, bien sûr, mais il faut quand même ne pas trop en demander. Fête-t-on Trafalgar et Waterloo ? Pourquoi exigerait-on alors que « nos-z-amis-z-Allemands » fêtent le 8 ou le 9 mai ? D’un autre côté, ils ne peuvent empêcher des Russes vainqueurs de le fêter avec des amis pro-Russes. Ils sont Criméens ? La belle affaire : ils sont slaves et parlent russe. Il faut bien se rendre à l’évidence. À chacun ses victoires, donc à chacun ses jours fériés, ses commémorations, ses discours et ses flonflons.

Donc, rien que de bien normal. Non, bien sûr ! Pourtant ne pourrait-on pas s’arranger entre Russes et non Russes pour commémorer en même temps le même événement ? En effet, le 9 mai ils fêtent la même chose que ce que nous fêtons le 8 et vice versa. C’est à la fois une question de date et une question d’heure. De Lattre, qui a rapporté l’événement avec une précision de militaire, donne raison aux Russes : la future cérémonie officielle de la capitulation allemande lui est connue le 8 vers 2 heures du matin ; il est sur les lieux vers midi ; vers 20 heures, la salle est prête et les secrétaires s’affairent ; Joukov, Tedder, Vichinsky, Spaatz et de Lattre sont assis à la table un peu avant minuit ; Keitel, Stumpf, von Frieddenburg entrent et prennent place à minuit dix, donc le 9 mai ; Keitel signe à 0 h 16 ; l’ensemble des signatures allemandes figure au bas de tous les textes à 0 h 28 ; la cérémonie s’achève avec le départ de la délégation allemande à 0 h 45. Donc, la capitulation allemande est officiellement enregistrée le 9 et non le 8 mai 1945. Les Occidentaux célèbrent donc le 8 mai ce qui s’est passé le 9. Mais on pourrait aller plus loin si l’on respectait exactement les données historiques : dès le 29 avril les Allemands capitulent en Italie et la reddition est effective le 2 mai ; le 4 mai, à Lünebourg, Montgomery reçoit la reddition des armées allemandes du Danemark, des îles Frisonnes et de la Hollande ; le 7, Eisenhower reçoit à Reims celle de Jodl ; le 8 (le 9 pour les Russes) la cérémonie est donc répétée par Keitel devant Joukov à Berlin. Si l’on voulait, on pourrait faire un pont géant du 2 au 9 mai inclus ! donc, en définitive, du 1er au 12 puisque, grâce aux catholiques, le dimanche est encore férié. Heureusement que pendant ce temps, la Bourse est ouverte… pour finir en baisse de près de 1% à cause de la visite de Poutine aux Criméens pro-Russes. La boucle est bouclée !

Tout ça est d’une évidence ? Pas du tout ! Il s’en est fallu de peu qu’on ne commémore rien du tout, ni le 8 ni le 9 pour cause d’absence. La raison est toute simple : on n’avait pas été invités. La France n’avait pas été invitée parce qu’elle n’avait pas été jugée digne de l’être. Les Alliés ne l’avaient pas élevée au rang des vainqueurs et n’entendaient pas qu’elle signât en tant que telle. En fait, c’est de Gaulle qui a exigé que de Lattre signe l’acte de capitulation au même titre que le représentant anglais, mais uniquement en tant que témoin. Le soir du 8, de Lattre constate avec un certain agacement que non seulement Joukov n’a pas été prévenu de sa venue mais que seuls le drapeau rouge, l’Union-Jack et la Bannière étoilée ornent le mur de la salle de cérémonie. Les Russes fabriqueront un drapeau tricolore, en toute dernière minute, avec une toile blanche, un morceau de serge bleue coupé dans une tenue de mécanicien et… une pièce d’étoffe empruntée à un ex-pavillon hitlérien ! On a frisé l’incident diplomatique. De Lattre pourra donc signer, non pas en tant que partie contractante mais comme témoin. Un moindre mal ! Même Keitel se formalise de la présence des Français à la table de la capitulation. On entend distinctement l’Allemand grommeler : « Ach ! il y a aussi des Français ! il ne manquait plus que cela ». L’affaire est close ? Pas du tout. Au cours du banquet organisé par les Russes, Joukov porte un toast et lit un discours : (je cite de Lattre) « à la gloire du maréchal Staline et de l’armée rouge, du président Roosevelt et des États-Unis, de la Grande-Bretagne et de M. Churchill ». Le Français entame une grève de la faim jusqu’à ce que Joukov se lève à nouveau et porte un toast à la France, à de Gaulle et à la résistance, à son armée qui a contribué à la victoire alliée. De Lattre peut manger et nous commémorer. Et c’est ainsi qu’hier était jour férié.

Je suis tout de même injuste quand je dis que le 9 mai est la fête de rien du tout. Ce jour-là, France Inter nous donnait le Danemark à fêter, « le pays où les habitants sont les plus heureux ». C’est aussi le jour où l’on fête l’Europe. Quand vous saurez que les Danois ont décidé de refuser leur rattachement à l’Europe, leur bonheur laisse songeur. Certes, il n’y a pas de relation expresse de cause à effet, mais tout de même !

Quant au 8 mai 1945, il résonne aussi des accents de la sonnerie aux morts. Non pas seulement des morts qui sont tombés depuis le début de la guerre, mais des morts de ce jour-là, plus meurtrier outre-mer que d’autres jours moins néfastes de la seconde guerre mondiale. En ce 8 mai 1945, les nationalistes algériens s’enflamment contre une ordonnance de l’année précédente qui, pour eux, est une francisation outrée attentatoire à l’islam. Deux ténors de l’opposition indépendantiste, Messali Hadj et Ferhat Abbas préparent le peuple à la libération nationale. Dès avril, il est question d’installer un gouvernement d’insurrection dans les environs de Sétif. Le 1er mai déjà les villes algériennes sont en proie à des manifestations de protestations. Le 8 mai, les populations rurales du Nord-Constantinois, échauffées par les indépendantistes, croient la guerre sainte venue et se joignent aux manifestants. On parle de cent Européens isolés massacrés. La réponse des troupes métropolitaines est une répression violente et sanglante : 1 500 victimes musulmanes diront les autorités européennes ; 45 000 retiendront les historiens officiels de l’Algérie nouvelle. De ce jour, les chefs insurgés n’auront de cesse de reprendre le combat autant pour assumer leur revanche que pour faire triompher leur volonté d’indépendance. Curieux jour que ce 8 mai 1945 : on y fête la libération des nations européennes du joug hitlérien ; on y tue son peuple qui réclame la même chose sous couvert d’union nationale. Je me demande, pour ce qui me concerne, ce qu’est la commémoration du 8 mai pour un jeune français issu de l’immigration algérienne. A-t-il entendu parler de Sétif et par qui ? Pour lui, l’armée française était-elle celle de De Gaulle et de De Lattre ou celle qui ensanglanta sa famille ? Cette fête-là devrait normalement le placer devant un dilemme cornélien où on lui demande de célébrer le fils de Don Diègue et l’assassin du père de Chimène.

Est-il donc convenable, raisonnable de continuer à faire la fête dans ces conditions ? S'il est vrai que la fête des uns est toujours la défaite d'autres, que ma victoire dépend de la déroute d'autres, comment concevoir qu'une joie collective puisse s'exprimer aux dépens des larmes des victimes ? La commémoration du 14 juillet, par exemple, se fait sur la dépouille de gardes suisses dont la fonction n'était pas plus criminelle que celle de nos garde-chiourmes. Il suffit peut-être de ne pas oublier que nous commémorons plus des symboles que des faits réels et historiques. Alors, faisons la fête et jetons les ponts !

Bernard Bonnejean
(en panne de serveur, accueilli par la médiathèque de Laval)

Publié dans culture humaniste

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