Principes « non-négociables » (IV)

Publié le par Bernard Bonnejean

 

 

NOTE PRELIMINAIRE

Cet article, en quatre parties sur la demande d'over-blog, a paru pour la première fois dans la version que vous allez lire, dans wikipedia francophone en date du 5 juin 2012. Malheureusement, il est menacé d'être expurgé sinon totalement détruit car il ne respecterait pas l'esprit de la noble institution. Mon intention n'était pas de provoquer une polémique mais d'aider à la réflexion comme l'ont désiré les évêques de France. Je suis vraiment désolé d'être contraint à des tels subterfuges pour faire entendre ma voix. Il m'en coûte bien davantage que je ne saurais le dire. Mais les réactionnaires, fussent-ils bien cotés, ont toujours engendré une contre-réaction, qu'on appelle « Résistance ». Lisez cet article à tête reposée et vous n'y verrez ni condamnation ni jugement ni provocation. Chacun est libre de défendre ses convictions.

Bon vote à tous, croyants et incroyants de bonne volonté.

 

Une critique catholique de la notion de « principes non-négociables »

Une interdiction de voter à gauche ?[modifier]

Il ne saurait donc s'agir de principes personnels non-négociales ni même d'une injonction mais d'un rappel doctrinal propre à faciliter une réflexion au moment des élections. Ces principes n'émanent pas d'une autorité française s'exprimant au nom d'une hiérarchie nationale, mais d'un rappel doctrinal lié à une éthique fondée sur un discours papal précis (Benoît XVI en mars 2006) exprimé à l'adresse d'un public précis (les Parlementaires italiens) en une circonstance précise (une journée d'études sur l'Europe).

Il est vrai que les deux candidats ayant décidé de s'affronter sur le terrain des valeurs devaient s'attendre, inéluctablement, à l'entrée en scène des valeurs religieuses et morales pas expressément convoquées sur un terrain politique censé protégé par la neutralité républicaine et la loi sur la laïcité.

Un vote catholique dispersé[modifier]

Deux candidats restants au deuxième tour des élections présidentielles françaises du 6 mai 2012.

Or, même si l'on reconnaît une certaine tendance « naturelle » de l'électorat catholique au vote à droite, il n'en reste pas moins qu'un petit nombre de militants catholiques se reconnaissent davantage dans les idées et dans l'action dites « de gauche ». De fait,figaro.fr59 a publié les informations suivantes :

« Près de 80 % de catholiques pratiquants ont voté pour Nicolas Sarkozy, selon un sondage Harris Interactive pour l'hebdomadaire chrétien d'actualité La Vie. Cette enquête montre que 79 % des personnes interrogées ont apporté leur vote au président sortant qui améliore son score de neuf points par rapport au scrutin de 2007. »

Ce qui revient à reconnaître que 20 % de catholiques qui vont à la messe ont voté pourFrançois Hollande, contre l'avis du Pape et des évêques de France. Mais s'ils avaient voté pour Sarkozy, leur aurait-on reproché de souscrire à la « théorie du gender » en contradiction formelle avec le troisième principe non-négociable ?

Pourquoi ne retenir que trois principes non négociables ?[modifier]

À l’heure d’un choix électoral difficile pour beaucoup de chrétiens, le recours à quelques « principes non-négociables » comme critères sûrs et indiscutables pourrait sembler faciliter un choix en stricte conformité avec les enseignements de l’Église60. Qu’en est-il cependant ? Les catholiques seraient-ils condamner à l'abstention, au vote blanc ou nul ?

Sans débat de conscience ? Ce serait omettre les paroles mêmes du pape qui d'une part précise qu’il s’agit de porter « une attention particulière à certains principes qui ne sont pas négociables » et qu’il ne fait que mentionner, « parmi ceux-ci », ceux qui « apparaissent aujourd’hui de manière claire ». Ce qui revient à se poser les questions qui en découlent : « Où sont passés alors les autres principes non-négociables à convoquer nécessairement ? Existerait-il des principes non-négociables plus ou moins négociables que d'autres principes qu'on ne saurait négocier ? »

À en croire Bruno Saintôt61, il y aurait, face au relativisme moral actuel, « des exigences éthiques fondamentales auxquelles on ne peut renoncer » et qui visent le « bien intégral de la personne » : le droit primordial à la vie depuis la conception jusqu’à la fin naturelle (refus de l’avortement62 et de l’euthanasie) ; le respect et la protection de l’embryon humain ; la protection et la promotion de la famille, fondée sur le mariage monogame entre personnes de sexe différent63 ; la garantie de liberté d’éducation des enfants ; la protection sociale des mineurs ; la libération des victimes des formes modernes d’esclavage ; le droit à la liberté religieuse ; le développement dans le sens d’une économie qui soit au service de la personne et du bien commun, dans le respect de la justice sociale, du principe de solidarité humaine et de la subsidiarité ; la paix.

« Le bien intégral de la personne »[modifier]

L'essentiel est donc d'opérer un choix respectueux de la pensée de l’Église qui désire promouvoir le « bien intégral de la personne ». Ne pourrait-on pas cependant considérer que ces trois principes forment les principes de base qui conditionnent tous les autres ?

Bruno Saintôt admet qu'

« il y a une logique chronologique à considérer d’abord le droit primordial à la vie, la famille comme cellule de base de la société et la liberté d’éducation. »

Mais, ajoute-t-il, « ce serait oublier que les principes forment système et se conditionnent mutuellement ».

Ils sont indissociables.

« Le travail demeure une nécessité fondamentale pour la structuration de la personne. C'est pourquoi l'objectif de toute politique économique doit être d'offrir à tous ceux qui se présentent, et en particulier aux jeunes, une perspective de travail et une véritable préparation à l'emploi. Une politique économique qui se résoudrait au maintien dans la dépendance vis-à-vis de l'État serait contraire à cet impératif. Les autorités publiques doivent créer les conditions d'une plus grande justice dans la vie économique en veillant à l'équité des salaires, des prix et des échanges. L'équilibre de la société exige la correction des écarts disproportionnés de richesse. Mais la société ne se limite pas aux échanges économiques. La gratuité qui est à l'œuvre dans la vie associative et culturelle est une des conditions de sa vitalité. L'État doit encourager et faciliter les citoyens à s'engager financièrement et personnellement dans des associations de tous ordres qui renforcent le tissu social ».

'Économie et justice'

Suit une série d'exemples propres à emporter facilement l'adhésion du lecteur en cette période de crise :

« Les exigences financières et organisationnelles croissantes pesant sur l’hôpital public64 peuvent augmenter la fatigue des soignants, diminuer la qualité des soins et de l’attention aux personnes, privilégier les activités médicales dites rentables et, ainsi, susciter des conditions de vie et une culture sociale qui rendront pour certains plus acceptable, voire même souhaitable, l’euthanasie. De même, des conditions économiques difficiles et l’absence d’une véritablesolidarité sociale ne pourront que diminuer les conditions d’accueil de l’enfant présentant un handicap ou une déficience. »

Tant et si bien qu'il ne saurait être question d'exigence bioéthique détachée d’une solidarité économique et sociale garantissant la dignité de la personne.

« Le "bien intégral de la personne" requiert la considération d’un système de références éthiques fondamentales et la perception affinée de tout ce qui blesse la dignité des personnes. »

Or, il ne s'agit nullement, selon l'expression du jésuite, d'une « sorte d’empilement de principes à respecter et réaliser successivement ». Puisque tout est lié, « conceptuellement et pratiquement », comment pourra-t-on exiger d'un candidat à la présidence ou à la députation de respecter la totalité de « principes non-négociables65 » ?

Des principes éthiques et non juridiques[modifier]

La note doctrinale prend bien soin de préciser qu’il s’agit de « principes éthiques » – et non pas juridiques.

« Les principes éthiques doivent orienter le jugement et la décision morales mais ne dispensent pas de la tâche d’analyse66 des situations, du travail de l’argumentation, de la résolution des dilemmes moraux qui naissent des conflits de principes, de la nécessité de se décider dans un monde non idéal en privilégiant pratiquement l’un ou l’autre principe, bref, d’exercer une sagesse pratique qui n’est jamais l’application ou la déduction immédiate d’un principe ou encore la résultante d’un calcul pondéré d’arguments67. »

En réalité, voter ne consiste pas à évaluer par un calcul assez illusoire « l’affirmation de valeurs revendiquées par le candidat » mais

« à attester de la capacité du candidat à gouverner, de son aptitude à prendre les décisions prioritaires en fonction de la situation politique, de son sens des moyens à privilégier pour contribuer au bien commun, de la conformité déjà éprouvée entre ses valeurs proclamées et ses actes posés. »

La note doctrinale d'origine plaçait l’expression « négociables » entre guillemets, pour prévenir des « difficultés d’interprétation ». Il s'agissait pour Benoît XVI, à la suite de Paul VI et Jean-Paul II de lutter contre le relativisme en matière de morale. Cependant, ce caractère « non-négociable » ne saurait concerner « l’action politique toujours soumise à des arbitrages, des préférences, des compromis, même si elle refuse les compromissions sur l’essentiel. » Inspiré de la note de la Congrégation pour la doctrine de la foi, le texte des évêques de France68propose69 en vue du choix politique.

Conclusion de Bruno Saintôt[modifier]

Cet exposé clair et honnête ne vise pas à « éliminer les dilemmes qu’affrontent certains chrétiens », mais uniquement à « éviter le simplisme de la partition entre d’une part des chrétiens soucieux des valeurs traditionnelles du respect de la vie, de la famille et de l’éducation et, d’autre part, des chrétiens préoccupés par les solidarités sociales et économiques ».

Si les chrétiens ne peuvent être divisés sur « la cohérence d’une conception intégrale de la personne »,

« ils pourront cependant débattre et exprimer leurs désaccords sur les priorités d’action et sur la personnalité la plus capable de les réaliser. La cohérence et la rigueur des principes moraux ne dispensera jamais de la responsabilité et des incertitudes de l’action politique, et donc du vote. »

Notes et références

  1. Le Figaro en ligne du [archive] 7 mai 2012, « Vote Sarkozy des catholiques pratiquants ».
  2. Nous reprenons ici l'argumentation de Bruno Saintôt, jésuite, directeur du département de bioéthique du Centre Sèvres (faculté jésuite de Paris). Bruno Saintôt, « Quel usage des « principes non-négociables » dans les choix électoraux ? », La fabrique de la doctrine sociale, Ceras - revue Projet [archive].
  3. Lequel cite ses sources avec une exactitude contextuelle qui n'a rien de gratuit : la « Note doctrinale concernant certaines questions sur l’engagement et le comportement des catholiques dans la vie politique » publiée par la Congrégation pour la doctrine de la foi, le24 novembre 2002, sous l’autorité de son préfet le cardinal Joseph Ratzinger.
  4. L'Assemblée générale des Nations Unies du 20 novembre 1959 adopte la déclaration des droits de l'enfant qui dispose dans son préambule que « l'enfant, en raison de son manque de maturité physique et intellectuelle, a besoin d'une protection spéciale et de soins spéciaux, notamment d'une protection juridique appropriée, avant comme après la naissance ».
  5. Article pris dans son état actuel du samedi samedi 2 juin, frappé d'une « discussion sur la neutralité ».
  6. Lire à ce propos : http://www.telerama.fr/monde/l-hopital-public-grand-corps-malade,67033.php [archive] « L’hôpital public, grand corps malade »], article de Thierry Leclère pour Télérama du26 mars 2011.
  7. Ce qui revient à empêcher le vote de tout croyant, catholique ou non, trop scrupuleusement attaché à des principes dogmatiques, éthiques et doctrinaux pour accepter qu'un homme ou une femme le réprésente démocratiquement sans partager des valeurs pour lui essentielles
  8. À méditer cette « foi du charbonnier » qui fonctionne aussi pour les lois éthiques. À en croire Ephrem du [archive] 22 février 2010 : « Voilà un « croire » qui a quelque chose de médiéval. Luther le trouvait indigne de ceux qui ont reçu la Bible comme guide, en même temps que l'Esprit-Saint. Mais quel guide hasardeux : je parle de la Bible, d'où l'on ramène n'importe quoi, qu'il faut trier, comme des poissons, moyennant une exégèse soignée... Le charbonnier qui s'en remet au Père, au Groupe dont il procède, à qui il doit - selon son expérience - son équilibre et son bonheur de vivre, je crois qu' il y a des façons de croire plus hautes : plus profondes, je ne pense pas. « Credere » signifie au sens propre « faire crédit », et « fides » à la fois la confiance et la fidélité : le « croire » des humbles possède ces connotations. Ils sont loyaux à l'Eglise, comme un vassal au seigneur féodal, comme un patient à son médecin. Comme un homme à sa mère, ou ce qui en tient lieu. Engagement englobant (bien avant que Pascal l'explicite) une sorte de "pari nécessaire et salutaire, où le risque est faible et le gain important." »
  9. « En effet, un article paru dans le journal Rue89 (cf. Blandine Grosjean, « Nous pensons savoir pour qui les évêques français appellent à voter » [archive]) – un article repris et déjà critiqué dans le blog chrétien http://www.koztoujours.fr/?p=13951 Koztoujours.fr – entretient cette idée que l’application de coefficients de respect à chaque principe permettrait d’arriver à une décision résultant du nombre final de points. » (Précision de Bruno Saintôt).
  10. « Élections : un vote pour quelle société » ? 3 octobre 2011.
  11. C'est nous qui soulignons.

 

 

Publié dans culture humaniste

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