FEUILLETON DE L'ÉTÉ (4) : Un Dernier pour la route

Publié le par Bernard Bonnejean

 

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HORS-TEXTE : LETTRE DE PAULINE DANJUNAS

 

Gracherie, le jeudi 7 août 2014

Mademoiselle Pauline Danjunas

Lieu-dit des Frêles mésanges bleues

19990 GRACHERIE-SUR-COUZES

 

à

 

Monsieur Bernard Bonnejean

Auteur à Over-blog et à Facebook 

 

 

Cher Maître, 

Ne voyez aucune flagornerie dans l’appellation que je choisis pour vous en vedette de cette lettre. Soyez certain que si mon intention est bien de vous prouver mon respect en tant qu’aîné et prédécesseur -– peut-être même précurseur -- dans une profession que j’envisage d’exercer, elle n’est pas de vous faire grâce de vos manques et de vos faiblesses. Sans doute vous souvenez-vous des paroles que saint Paul adressa au jeune Timothée au moment de lui laisser les coudées franches :

 

«  Que personne n’ait lieu de te mépriser parce que tu es jeune ; au contraire, sois pour les croyants un modèle par ta parole et ta conduite, par ta charité, ta foi et ta pureté ».

 

Corneille proclamant « La valeur n’attend point le nombre des années » mettait par anticipation un frein à son enthousiasme. Sa confiance n’était pas illimitée. Son encouragement au jeune homme se trouvait d’emblée borné par une frontière contingente qui réduisait l’accès à une élite : « aux âmes bien nées ». Vous me connaissez assez, je crois, pour deviner que je me serais sentie exclue de cette caste élue. D’ailleurs, nos écrivains, me semblent-ils, ont longtemps été sujets à ces sortes de restrictions. N’est-ce pas le populaire François Rabelais qui dans son abbaye de Thélème clamait la liberté pour tous, sans entrave d’aucune sorte, mais à l’unique usage de quelques privilégiés de l’éducation et de la connaissance « parce que les gens libres, bien nés, bien éduqués, vivant en bonne société, ont naturellement un instinct, un aiguillon qu'ils appellent honneur qui les pousse toujours à agir vertueusement et les éloigne du vice » ? Si Rabelais postule ainsi qu’il puisse exister une société juste, sans contraintes et sans conflits, il la réserve, lui aussi, à des gens bien-nés et, en outre, bien « élevés », dans tous les sens du terme. Ces gens-là, aurait dit Jacques Brel, n’ont finalement rien de normal, puisqu’en un temps où le peuple souffrait de toutes les faims, les résidents de Thélème, eux, avaient par nature le sens de l’honneur et de la responsabilité que leur confèrait la connaissance dans des domaines étendus, grâce à la lecture, à l’écriture, à l’usage de cinq ou six langues, à la pratique de la musique, etc. En outre, il ajoute à cette litanie de vertus et de pratiques obligatoires, la θέλημα, la volonté divine, sans laquelle le reste compte pour rien. C'est le sens du Fiat de la Vierge Marie au moment de l'Annonciation : Qu'il soit fait selon ta volonté.

 

Annonciation de George Barradas (1936) ou le "fiat" de Marie.
 

Annonciation de Georges Barradas (1936)

 

Je me sens plus proche de l’apôtre qui, au contraire, exprime sa confiance au jeune disciple non pas malgré sa jeunesse mais à cause de sa jeunesse. C’est parce qu’il est jeune que Timothée doit se sentir fort, qu’il est fiable et qu’il doit imposer son autorité. Les qualités requises, il les a de surcroît : « le don de la grâce », « une parole prophétique », « un esprit d’amour, de force et de pondération », « une foi inébranlable ». Où veux-je en venir, cher Maître ? En ceci. Il n’est pas de Timothée sans Paul, pas de disciple sans maître précisément. Et Paul sait rappeler au jeune homme qu’il est dépositaire de l’enseignement qu’il a reçu de lui et qu’il lui faut désormais distribuer. Même les sciences humaines n’existent pas à l’état « sui generis ». Elles se transmettent de génération en génération de maître à élève, d’éducateur à enseignés, de parents à enfants. Vous m’avez précédé dans le chemin de la connaissance et je vous sais mon maître pour que la chaîne de la vérité ne se rompe pas. Paul, encore, met en garde les peuples qui suivront contre cette tentation de la rupture :

 

« Un temps viendra où les gens ne supporteront plus l’enseignement de la saine doctrine ; mais, au gré de leurs caprices, ils iront se chercher une foule de maîtres pour calmer leur démangeaison d’entendre du nouveau. Ils refuseront d’entendre la vérité ».

 

Voilà Monsieur comment je justifie mon « cher Maître » du début de la lettre. Ce n’est pas seulement une marque d’égard mais aussi la réaffirmation d’une réalité multiséculaire dont je veux m’imprégner et témoigner.

 

 

Mais doit-on compter parmi mes talents celui que vous me semblez mettre en exergue dans votre présentation ? Parlant de moi, vous dites : « La belle Pauline Danjunas ». Certes, je me sais bien dotée d’un physique agréable. On me l’a dit et je le crois. Devrais-je être comblée par ce compliment ? Je me satisferais de n’en être pas vexée. Vous trouverez probablement mon féminisme intolérable. Peu importe ! On me reconnaît dans le milieu universitaire comme une étudiante en histoire, assez passionnée, vous le reconnaissez vous-même, pour s’être donnée la peine de consulter les registres paroissiaux de Gracherie. En quoi, Monsieur, ma beauté a-t-elle été d’un quelconque secours dans l’affaire des cloches de Saint-Pancrace et de M. Charles Bitswa ? Je vous crois assez intelligent pour vous défaire de ce vieux fonds de machisme qui a provoqué, je crois, une autre victime en la personne d’Adrienne Lecorbuë, la présidente-fondatrice de l’ACAM, « l’Association contre la calendriarisation de l’Angélus de Millet ». Son œuvre est majeure même si elle a commis quelques oublis.

 

À ce propos, cher Maître, permettez-moi de vous dire que vous commettez une vraie erreur au sujet d’une fausse erreur. Je m’explique. Vous semblez vous gausser d’un guide-conférencier du musée d’Orsay inculte dans son domaine. Je vous soutiendrais dans cette attitude si vous aviez raison. D’après vous, le guide en question ignorerait la signification de la sonnerie de l’angélus, le confondant avec le glas. De fait, lorsque vous définissez l’angélus comme la prière correspondant à l’Annonciation, c’est-à-dire à l’annonce faite à la Vierge Marie de sa maternité divine par l’Archange Gabriel, vous êtes totalement dans le vrai. Mais lorsque le guide affirme que le couple représenté par Millet dans son Angélus rend hommage aux morts par une prière, il a aussi raison. Voici en effet ce que disait le peintre à propos de son tableau en 1867 :

 

« L'Angélus est un tableau que j'ai fait en pensant comment, en travaillant autrefois dans les champs, ma grand-mère ne manquait pas, en entendant sonner la cloche, de nous faire arrêter notre besogne pour dire l'angélus pour ces pauvres morts ».

 

 

 

Si donc il s’agit d’une erreur, c’est celle de Millet lui-même et non celle du guide qui s’en est fait l’interprète exact. J’ajouterai que le peintre n’était pas pratiquant, qu’il a exécuté sa toile non pour exalter le sentiment religieux mais uniquement pour célébrer un souvenir d’enfance à l’origine de la composition. Du reste, et je finirai là-dessus cette longue lettre, Salvador Dali qui avait une véritable vénération pour cet Angélus l’interpréta à la lumière de ses propres fantasmes. Dans son livre « Le Mythe tragique de l’Angelus de Millet », l’Espagnol analyse l’œuvre selon un « réseau de significations cachées […] fondées sur des associations personnelles, irrationnelles et obsessionnelles » où sont liés le sexe et la mort. Il a d’ailleurs figuré le tableau de Millet dans plusieurs de ses propres tableaux entre 1932 et 1935. Et quand Dali voit aussi dans l’Angelus ce que Millet voulait y mettre, la mort, on se plaît à s’interroger sur l’intuition géniale d’un des maîtres du Surréalisme. Dali avait entendu dire que l’œuvre originale comportait un petit cercueil peint entre les deux paysans. Il demanda au Louvre de passer la toile aux rayons X à l’occasion de la publication de son livre en 1963. La conclusion ?

 

« Il existe une petite masse noire en forme de parallélépipède rectangle peinte aux pieds du couple et qui pourrait être le vestige du fameux cercueil. Le couple prierait pour le repos de leur petit, ce qui apporte un éclairage vraiment nouveau à l’œuvre ».

 

Salvador Dali, Réminiscences archéologiques de l'Angélus. 

 

J’espère, cher Maître, que vous accueillerez mes remarques comme autant de preuves de la qualité et de l'intérêt de ma lecture. C’est que votre feuilleton m’enthousiasme réellement au point que j’attends impatiemment la suite. D’autant plus qu’elle portera au fil de votre plume sur les découvertes que j’aurais faites au fil de mes recherches. Pour une fois, temps de la narration et temps de la diégèse concorderont parfaitement. Et vous m’en voyez à la fois ravie et honorée.

Je vous prie d’agréer, cher Maître, l’assurance de mon profond respect,

 

Pauline Danjunas

 



P.-S. : Je me permets de joindre les références de cette émission entendue sur France Inter. Elle confirme en tout point votre thèse sur le danger de l'inculture religieuse contemporaine : 

http://www.franceinter.fr/player/export-reecouter?content=938474

 



 

 

 

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