FEUILLETON DE L'ÉTÉ (3) : Un Dernier pour la route

Publié le par Bernard Bonnejean

 

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LES LOCATAIRES DE SAINT-PANCRACE

 

 

Ce matin-là, Isabelle remplit l’air encore frémissant de Gracherie de sa grosse voix de bronze. Isabelle, depuis son installation en 1748, seconde le coq dans ses fonctions d’éveilleur et de sonneur d’alarme. Les anciens se souvenaient encore il y a peu de ce jour fatal du 1er août 1914 quand les autorités civiles, militaires et religieuses s’étaient liguées pour lui faire annoncer l’une des pires nouvelles du défunt siècle : la mobilisation générale. Ce jour-là, sur ordre du gouvernement et en application d’un ordre du préfet, avec l’assentiment plein et entier de l’évêque du lieu, maire et curé gracheriens faisaient sonner petites et grandes cloches. Isabelle, unie à ses sœurs de Saint-Pancrace, avec ses cousines de France, appelait les 4 millions de réservistes à rejoindre les 800 000 soldats en service actif. Plus de 36 000 clochers avaient ainsi sonné le tocsin sans toujours deviner que ce serait le glas pour beaucoup.

 

 

Mais ce matin-là, à Gracherie, il n’était nullement question de guerre ou de deuil, seulement d’angélus. L’angélus ? Depuis qu’un guide du musée d’Orsay expliquait à un public médusé que Millet, dans son tableau, avait voulu rendre hommage aux hommes des champs en prière à l’annonce d’un décès dans la commune, il n’est peut-être pas inutile de rappeler ce qu’est cette prière chrétienne. L'angélus, ou prière de l'ange, commémore le mystère de l’Incarnation de Jésus, c’est-à-dire le « oui » d’une jeune fille juive de Palestine, Marie, fait à l’ange, ambassadeur de Dieu. Lors de ce glorieux mystère qu'on appelle aussi l'Annonciation, Marie répond « fiat » à la mission proposée par l'ange de donner naissance au Fils de Dieu fait homme. Cette prière, ponctuée par trois séries de trois tintements, est composée de trois versets constitués de trois « versicules » et d’un « répons ». La prière se termine par une oraison que les cloches célèbrent à l’unisson en « pleine volée » pendant un moment relativement long. L’Angélus est sonné – et théoriquement récité – trois fois par jour : à six ou sept heures du matin, à midi et à dix-huit ou dix-neuf heures. 

 

Pauvre Jean-François Millet ! La France entière l’avait consacré le peintre du calendrier des postes et la France entière avait oublié la signification de son Angélus. Certains admirateurs se crurent assez respectueux de son art pour prétendre le défendre. Une certaine Adrienne Lecorbuë, conservatrice émérite des Musées de France, avait fondé l’ACAM, « l’Association contre la calendriarisation de l’Angélus de Millet », non sans succès. Le fait est pourtant que personne n’avait pris soin d’interroger l’œuvre pour en retrouver la signification précise. Que l’« Angélus » figure, épinglée dans les cuisines, sur les couvercles des boites de biscuit, sur les cahiers d’écolier, les carnets à souche des commerçants, qu’importe finalement. Ces nouveaux dépositaires de la toile et de ses multiples reproductions se sentaient proches de ces paysans en qui ils pouvaient reconnaître pères et mères, famille et nation aussi. Millet, sans l’avoir voulu, contribuait ainsi à une certaine cohésion sociale et à un idéal profondément ancré dans les traditions. Quand cette ouvrière ou cette paysanne vous accueillait dans la salle à manger, elle soulevait le couvercle de la boite du dimanche ornée de l'angélus. Biscuits et gâteaux s'en trouvaient solennisés. Aujourd'hui que des gouvernements de francs-maçons païens ont laïcisé le jour du Seigneur, qui se sent encore honoré par ce tableau accroché à Orsay dont personne ou presque ne sait plus ce qu'il veut dire ?  

 

Dans les années quatre-vingt, le jury d’agrégation de lettres avait noté dans son rapport une déculturation religieuse extrêmement néfaste, probablement voulue et organisée par les apôtres de cette laïcité imbécile qui n’a pas fini de nuire jusqu’au sein de nos élites. Le tableau de Millet était devenu incompréhensible et aurait dû paraître incongru à ce guide-conférencier détenteur d’une carte professionnelle, donc reconnu officiellement doté d’une bonne culture générale, de connaissances approfondies en histoire, histoire de l'art, ethnographie, économie et géographie.

 

Le Musée d'Orsay à Paris

 

Le bon sens aurait dû lui suffire : pourquoi ce couple, au lieu de se recueillir au milieu du champ, n’assiste pas à la sépulture ? Le président du jury avait pressenti que ce cas particulier pourrait se généraliser : sans un minimum de connaissances religieuses, pendant combien de temps encore pourra-t-on trouver un professeur assez instruit pour comprendre et expliquer les auteurs français ? Gide a intitulé un des ses romans« Si le Grain ne meurt et on va bientôt se demander pourquoi. » L’œuvre de Hugo est émaillée, truffée d’allusions bibliques. Que ce poète tant aimé de la jeune République ait fréquenté l’Église ou pas ne change rien au fait qu’on ne peut rien comprendre de certains de ses chefs-d’œuvre sans référence expresse à la culture européenne donc judéo-chrétienne dans laquelle il baignait dès l’enfance. Qui peut comprendre « Booz endormi » – « Ruth songeait et Booz dormait » – ne sachant ni qui est Booz ni qui est Ruth, ni que de l’union illégitime du juif et de la moabite naîtra, plus tard, le roi David. L’évangéliste Matthieu citera le nom de Ruth avec celui de la prostituée Rahab dans la généalogie de Jésus. Bel exemple de tolérance, aujourd'hui parfaitement passé sous silence par ignorance. 

 

Ce matin-là donc, Isabelle remplissait une mission inscrite depuis la nuit des temps dans les Écritures. Elle sonnait depuis le XVIIIe siècle. C’était la volonté de « l’universelle areigne », le roi Louis XI, qui avait généralisé la pratique de l’Angélus et l’avait répandue dans toute la France puis étendue au reste du monde. Durtoit n’avait pas été assez malin ni assez curieux pour s’intéresser aux vieilles occupantes du clocher de Saint-Pancrace. Heureusement que la belle Pauline Danjunas, l’étudiante en histoire, s’était donné la peine d’ouvrir les registres paroissiaux. Voici ce qu’elle a trouvé. Isabelle était donc l’aînée avec ses 2 110 livres et son fa-3. Elle portait les inscriptions suivantes : « Gloire à Dieu qui seul écoute » ; « Je chanterai souvent, je pleurerai parfois ». Isabelle était la plus aimée car c’est elle qui commençait la volée. Toujours alerte, on l’avait pourtant soupçonnée d’être fêlée récemment, à tort semble-t-il. La deuxième cloche s’appelait Marie-Bénédicte. Elle avait été installée en 1912. Elle était en sol-3 et pesait 1 520 livres. Ses inscriptions disaient bien sa tâche : « Peuple de Dieu, entends ma voix et ton cœur ne sera jamais fermé » ; « Ô, doux Christ, bénis nos familles et matin, midi et soir, je chanterai ta gloire ». La troisième commère s’appelait Augustine et ne sonnait que depuis 1937. Elle avait pour parrain et marraine Baptiste et Mathilde Cornulier des Fausses. Curieusement, bien que la plus récente, c’est la seule qui portât des inscriptions latines « Quis ut Deus » et « Magnificat anima mea Dominum ». En la-3, elle ne pesait que 1 076 livres. Pauline avait aussi trouvé une autre inscription, beaucoup plus étrange, au niveau du battant. On pouvait lire, pour peu qu’on soit extrêmement attentif, un mot qui n’avait de sens réel qu’à Gracherie : « Bitswa ».

 

 

 

 

 

L'Angélus en latin

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