Overblog Suivre ce blog
Administration Créer mon blog

4 articles avec feuilleton de l'ete 2014

FEUILLETON DE L'ÉTÉ (4) : Un Dernier pour la route

Publié le par Bernard Bonnejean

 

4

HORS-TEXTE : LETTRE DE PAULINE DANJUNAS

 

Gracherie, le jeudi 7 août 2014

Mademoiselle Pauline Danjunas

Lieu-dit des Frêles mésanges bleues

19990 GRACHERIE-SUR-COUZES

 

à

 

Monsieur Bernard Bonnejean

Auteur à Over-blog et à Facebook 

 

 

Cher Maître, 

Ne voyez aucune flagornerie dans l’appellation que je choisis pour vous en vedette de cette lettre. Soyez certain que si mon intention est bien de vous prouver mon respect en tant qu’aîné et prédécesseur -– peut-être même précurseur -- dans une profession que j’envisage d’exercer, elle n’est pas de vous faire grâce de vos manques et de vos faiblesses. Sans doute vous souvenez-vous des paroles que saint Paul adressa au jeune Timothée au moment de lui laisser les coudées franches :

 

«  Que personne n’ait lieu de te mépriser parce que tu es jeune ; au contraire, sois pour les croyants un modèle par ta parole et ta conduite, par ta charité, ta foi et ta pureté ».

 

Corneille proclamant « La valeur n’attend point le nombre des années » mettait par anticipation un frein à son enthousiasme. Sa confiance n’était pas illimitée. Son encouragement au jeune homme se trouvait d’emblée borné par une frontière contingente qui réduisait l’accès à une élite : « aux âmes bien nées ». Vous me connaissez assez, je crois, pour deviner que je me serais sentie exclue de cette caste élue. D’ailleurs, nos écrivains, me semblent-ils, ont longtemps été sujets à ces sortes de restrictions. N’est-ce pas le populaire François Rabelais qui dans son abbaye de Thélème clamait la liberté pour tous, sans entrave d’aucune sorte, mais à l’unique usage de quelques privilégiés de l’éducation et de la connaissance « parce que les gens libres, bien nés, bien éduqués, vivant en bonne société, ont naturellement un instinct, un aiguillon qu'ils appellent honneur qui les pousse toujours à agir vertueusement et les éloigne du vice » ? Si Rabelais postule ainsi qu’il puisse exister une société juste, sans contraintes et sans conflits, il la réserve, lui aussi, à des gens bien-nés et, en outre, bien « élevés », dans tous les sens du terme. Ces gens-là, aurait dit Jacques Brel, n’ont finalement rien de normal, puisqu’en un temps où le peuple souffrait de toutes les faims, les résidents de Thélème, eux, avaient par nature le sens de l’honneur et de la responsabilité que leur confèrait la connaissance dans des domaines étendus, grâce à la lecture, à l’écriture, à l’usage de cinq ou six langues, à la pratique de la musique, etc. En outre, il ajoute à cette litanie de vertus et de pratiques obligatoires, la θέλημα, la volonté divine, sans laquelle le reste compte pour rien. C'est le sens du Fiat de la Vierge Marie au moment de l'Annonciation : Qu'il soit fait selon ta volonté.

 

Annonciation de George Barradas (1936) ou le "fiat" de Marie.
 

Annonciation de Georges Barradas (1936)

 

Je me sens plus proche de l’apôtre qui, au contraire, exprime sa confiance au jeune disciple non pas malgré sa jeunesse mais à cause de sa jeunesse. C’est parce qu’il est jeune que Timothée doit se sentir fort, qu’il est fiable et qu’il doit imposer son autorité. Les qualités requises, il les a de surcroît : « le don de la grâce », « une parole prophétique », « un esprit d’amour, de force et de pondération », « une foi inébranlable ». Où veux-je en venir, cher Maître ? En ceci. Il n’est pas de Timothée sans Paul, pas de disciple sans maître précisément. Et Paul sait rappeler au jeune homme qu’il est dépositaire de l’enseignement qu’il a reçu de lui et qu’il lui faut désormais distribuer. Même les sciences humaines n’existent pas à l’état « sui generis ». Elles se transmettent de génération en génération de maître à élève, d’éducateur à enseignés, de parents à enfants. Vous m’avez précédé dans le chemin de la connaissance et je vous sais mon maître pour que la chaîne de la vérité ne se rompe pas. Paul, encore, met en garde les peuples qui suivront contre cette tentation de la rupture :

 

« Un temps viendra où les gens ne supporteront plus l’enseignement de la saine doctrine ; mais, au gré de leurs caprices, ils iront se chercher une foule de maîtres pour calmer leur démangeaison d’entendre du nouveau. Ils refuseront d’entendre la vérité ».

 

Voilà Monsieur comment je justifie mon « cher Maître » du début de la lettre. Ce n’est pas seulement une marque d’égard mais aussi la réaffirmation d’une réalité multiséculaire dont je veux m’imprégner et témoigner.

 

 

Mais doit-on compter parmi mes talents celui que vous me semblez mettre en exergue dans votre présentation ? Parlant de moi, vous dites : « La belle Pauline Danjunas ». Certes, je me sais bien dotée d’un physique agréable. On me l’a dit et je le crois. Devrais-je être comblée par ce compliment ? Je me satisferais de n’en être pas vexée. Vous trouverez probablement mon féminisme intolérable. Peu importe ! On me reconnaît dans le milieu universitaire comme une étudiante en histoire, assez passionnée, vous le reconnaissez vous-même, pour s’être donnée la peine de consulter les registres paroissiaux de Gracherie. En quoi, Monsieur, ma beauté a-t-elle été d’un quelconque secours dans l’affaire des cloches de Saint-Pancrace et de M. Charles Bitswa ? Je vous crois assez intelligent pour vous défaire de ce vieux fonds de machisme qui a provoqué, je crois, une autre victime en la personne d’Adrienne Lecorbuë, la présidente-fondatrice de l’ACAM, « l’Association contre la calendriarisation de l’Angélus de Millet ». Son œuvre est majeure même si elle a commis quelques oublis.

 

À ce propos, cher Maître, permettez-moi de vous dire que vous commettez une vraie erreur au sujet d’une fausse erreur. Je m’explique. Vous semblez vous gausser d’un guide-conférencier du musée d’Orsay inculte dans son domaine. Je vous soutiendrais dans cette attitude si vous aviez raison. D’après vous, le guide en question ignorerait la signification de la sonnerie de l’angélus, le confondant avec le glas. De fait, lorsque vous définissez l’angélus comme la prière correspondant à l’Annonciation, c’est-à-dire à l’annonce faite à la Vierge Marie de sa maternité divine par l’Archange Gabriel, vous êtes totalement dans le vrai. Mais lorsque le guide affirme que le couple représenté par Millet dans son Angélus rend hommage aux morts par une prière, il a aussi raison. Voici en effet ce que disait le peintre à propos de son tableau en 1867 :

 

« L'Angélus est un tableau que j'ai fait en pensant comment, en travaillant autrefois dans les champs, ma grand-mère ne manquait pas, en entendant sonner la cloche, de nous faire arrêter notre besogne pour dire l'angélus pour ces pauvres morts ».

 

 

 

Si donc il s’agit d’une erreur, c’est celle de Millet lui-même et non celle du guide qui s’en est fait l’interprète exact. J’ajouterai que le peintre n’était pas pratiquant, qu’il a exécuté sa toile non pour exalter le sentiment religieux mais uniquement pour célébrer un souvenir d’enfance à l’origine de la composition. Du reste, et je finirai là-dessus cette longue lettre, Salvador Dali qui avait une véritable vénération pour cet Angélus l’interpréta à la lumière de ses propres fantasmes. Dans son livre « Le Mythe tragique de l’Angelus de Millet », l’Espagnol analyse l’œuvre selon un « réseau de significations cachées […] fondées sur des associations personnelles, irrationnelles et obsessionnelles » où sont liés le sexe et la mort. Il a d’ailleurs figuré le tableau de Millet dans plusieurs de ses propres tableaux entre 1932 et 1935. Et quand Dali voit aussi dans l’Angelus ce que Millet voulait y mettre, la mort, on se plaît à s’interroger sur l’intuition géniale d’un des maîtres du Surréalisme. Dali avait entendu dire que l’œuvre originale comportait un petit cercueil peint entre les deux paysans. Il demanda au Louvre de passer la toile aux rayons X à l’occasion de la publication de son livre en 1963. La conclusion ?

 

« Il existe une petite masse noire en forme de parallélépipède rectangle peinte aux pieds du couple et qui pourrait être le vestige du fameux cercueil. Le couple prierait pour le repos de leur petit, ce qui apporte un éclairage vraiment nouveau à l’œuvre ».

 

Salvador Dali, Réminiscences archéologiques de l'Angélus. 

 

J’espère, cher Maître, que vous accueillerez mes remarques comme autant de preuves de la qualité et de l'intérêt de ma lecture. C’est que votre feuilleton m’enthousiasme réellement au point que j’attends impatiemment la suite. D’autant plus qu’elle portera au fil de votre plume sur les découvertes que j’aurais faites au fil de mes recherches. Pour une fois, temps de la narration et temps de la diégèse concorderont parfaitement. Et vous m’en voyez à la fois ravie et honorée.

Je vous prie d’agréer, cher Maître, l’assurance de mon profond respect,

 

Pauline Danjunas

 



P.-S. : Je me permets de joindre les références de cette émission entendue sur France Inter. Elle confirme en tout point votre thèse sur le danger de l'inculture religieuse contemporaine : 

http://www.franceinter.fr/player/export-reecouter?content=938474

 



 

 

 

Partager cet article

Repost 0

FEUILLETON DE L'ÉTÉ (3) : Un Dernier pour la route

Publié le par Bernard Bonnejean

 

3

LES LOCATAIRES DE SAINT-PANCRACE

 

 

Ce matin-là, Isabelle remplit l’air encore frémissant de Gracherie de sa grosse voix de bronze. Isabelle, depuis son installation en 1748, seconde le coq dans ses fonctions d’éveilleur et de sonneur d’alarme. Les anciens se souvenaient encore il y a peu de ce jour fatal du 1er août 1914 quand les autorités civiles, militaires et religieuses s’étaient liguées pour lui faire annoncer l’une des pires nouvelles du défunt siècle : la mobilisation générale. Ce jour-là, sur ordre du gouvernement et en application d’un ordre du préfet, avec l’assentiment plein et entier de l’évêque du lieu, maire et curé gracheriens faisaient sonner petites et grandes cloches. Isabelle, unie à ses sœurs de Saint-Pancrace, avec ses cousines de France, appelait les 4 millions de réservistes à rejoindre les 800 000 soldats en service actif. Plus de 36 000 clochers avaient ainsi sonné le tocsin sans toujours deviner que ce serait le glas pour beaucoup.

 

 

Mais ce matin-là, à Gracherie, il n’était nullement question de guerre ou de deuil, seulement d’angélus. L’angélus ? Depuis qu’un guide du musée d’Orsay expliquait à un public médusé que Millet, dans son tableau, avait voulu rendre hommage aux hommes des champs en prière à l’annonce d’un décès dans la commune, il n’est peut-être pas inutile de rappeler ce qu’est cette prière chrétienne. L'angélus, ou prière de l'ange, commémore le mystère de l’Incarnation de Jésus, c’est-à-dire le « oui » d’une jeune fille juive de Palestine, Marie, fait à l’ange, ambassadeur de Dieu. Lors de ce glorieux mystère qu'on appelle aussi l'Annonciation, Marie répond « fiat » à la mission proposée par l'ange de donner naissance au Fils de Dieu fait homme. Cette prière, ponctuée par trois séries de trois tintements, est composée de trois versets constitués de trois « versicules » et d’un « répons ». La prière se termine par une oraison que les cloches célèbrent à l’unisson en « pleine volée » pendant un moment relativement long. L’Angélus est sonné – et théoriquement récité – trois fois par jour : à six ou sept heures du matin, à midi et à dix-huit ou dix-neuf heures. 

 

Pauvre Jean-François Millet ! La France entière l’avait consacré le peintre du calendrier des postes et la France entière avait oublié la signification de son Angélus. Certains admirateurs se crurent assez respectueux de son art pour prétendre le défendre. Une certaine Adrienne Lecorbuë, conservatrice émérite des Musées de France, avait fondé l’ACAM, « l’Association contre la calendriarisation de l’Angélus de Millet », non sans succès. Le fait est pourtant que personne n’avait pris soin d’interroger l’œuvre pour en retrouver la signification précise. Que l’« Angélus » figure, épinglée dans les cuisines, sur les couvercles des boites de biscuit, sur les cahiers d’écolier, les carnets à souche des commerçants, qu’importe finalement. Ces nouveaux dépositaires de la toile et de ses multiples reproductions se sentaient proches de ces paysans en qui ils pouvaient reconnaître pères et mères, famille et nation aussi. Millet, sans l’avoir voulu, contribuait ainsi à une certaine cohésion sociale et à un idéal profondément ancré dans les traditions. Quand cette ouvrière ou cette paysanne vous accueillait dans la salle à manger, elle soulevait le couvercle de la boite du dimanche ornée de l'angélus. Biscuits et gâteaux s'en trouvaient solennisés. Aujourd'hui que des gouvernements de francs-maçons païens ont laïcisé le jour du Seigneur, qui se sent encore honoré par ce tableau accroché à Orsay dont personne ou presque ne sait plus ce qu'il veut dire ?  

 

Dans les années quatre-vingt, le jury d’agrégation de lettres avait noté dans son rapport une déculturation religieuse extrêmement néfaste, probablement voulue et organisée par les apôtres de cette laïcité imbécile qui n’a pas fini de nuire jusqu’au sein de nos élites. Le tableau de Millet était devenu incompréhensible et aurait dû paraître incongru à ce guide-conférencier détenteur d’une carte professionnelle, donc reconnu officiellement doté d’une bonne culture générale, de connaissances approfondies en histoire, histoire de l'art, ethnographie, économie et géographie.

 

Le Musée d'Orsay à Paris

 

Le bon sens aurait dû lui suffire : pourquoi ce couple, au lieu de se recueillir au milieu du champ, n’assiste pas à la sépulture ? Le président du jury avait pressenti que ce cas particulier pourrait se généraliser : sans un minimum de connaissances religieuses, pendant combien de temps encore pourra-t-on trouver un professeur assez instruit pour comprendre et expliquer les auteurs français ? Gide a intitulé un des ses romans« Si le Grain ne meurt et on va bientôt se demander pourquoi. » L’œuvre de Hugo est émaillée, truffée d’allusions bibliques. Que ce poète tant aimé de la jeune République ait fréquenté l’Église ou pas ne change rien au fait qu’on ne peut rien comprendre de certains de ses chefs-d’œuvre sans référence expresse à la culture européenne donc judéo-chrétienne dans laquelle il baignait dès l’enfance. Qui peut comprendre « Booz endormi » – « Ruth songeait et Booz dormait » – ne sachant ni qui est Booz ni qui est Ruth, ni que de l’union illégitime du juif et de la moabite naîtra, plus tard, le roi David. L’évangéliste Matthieu citera le nom de Ruth avec celui de la prostituée Rahab dans la généalogie de Jésus. Bel exemple de tolérance, aujourd'hui parfaitement passé sous silence par ignorance. 

 

Ce matin-là donc, Isabelle remplissait une mission inscrite depuis la nuit des temps dans les Écritures. Elle sonnait depuis le XVIIIe siècle. C’était la volonté de « l’universelle areigne », le roi Louis XI, qui avait généralisé la pratique de l’Angélus et l’avait répandue dans toute la France puis étendue au reste du monde. Durtoit n’avait pas été assez malin ni assez curieux pour s’intéresser aux vieilles occupantes du clocher de Saint-Pancrace. Heureusement que la belle Pauline Danjunas, l’étudiante en histoire, s’était donné la peine d’ouvrir les registres paroissiaux. Voici ce qu’elle a trouvé. Isabelle était donc l’aînée avec ses 2 110 livres et son fa-3. Elle portait les inscriptions suivantes : « Gloire à Dieu qui seul écoute » ; « Je chanterai souvent, je pleurerai parfois ». Isabelle était la plus aimée car c’est elle qui commençait la volée. Toujours alerte, on l’avait pourtant soupçonnée d’être fêlée récemment, à tort semble-t-il. La deuxième cloche s’appelait Marie-Bénédicte. Elle avait été installée en 1912. Elle était en sol-3 et pesait 1 520 livres. Ses inscriptions disaient bien sa tâche : « Peuple de Dieu, entends ma voix et ton cœur ne sera jamais fermé » ; « Ô, doux Christ, bénis nos familles et matin, midi et soir, je chanterai ta gloire ». La troisième commère s’appelait Augustine et ne sonnait que depuis 1937. Elle avait pour parrain et marraine Baptiste et Mathilde Cornulier des Fausses. Curieusement, bien que la plus récente, c’est la seule qui portât des inscriptions latines « Quis ut Deus » et « Magnificat anima mea Dominum ». En la-3, elle ne pesait que 1 076 livres. Pauline avait aussi trouvé une autre inscription, beaucoup plus étrange, au niveau du battant. On pouvait lire, pour peu qu’on soit extrêmement attentif, un mot qui n’avait de sens réel qu’à Gracherie : « Bitswa ».

 

 

 

 

 

L'Angélus en latin

Partager cet article

Repost 0

FEUILLETON DE L'ÉTÉ (2) : Un Dernier pour la route

Publié le par Bernard Bonnejean

 

2

GRACHERIE-SUR-COUZE

 

 

Chaque commune de France dispose d’une élite intellectuelle assez curieuse pour s’intéresser à elle sous tous ses aspects. On a longtemps cru à Gracherie-sur-Couze pouvoir compter sur Clément Durtoit, le directeur de l’école Jean-Jaurès. Il aurait bien fait office d’érudit tant son « profil », dirait-on de nos jours, s’adaptait parfaitement aux besoins de la tâche. Ce fidèle militant socialiste, membre actif de la minuscule section cantonale, a longtemps profité de ses entrées dans les cercles assez fermés de la petite bourgeoisie rose pour faire valoir ses talents d’historien local. On a même pu lire, peu après son installation en septembre 1998, un article de lui dans la « Tribune ». Le titre était révélateur d’une certaine bonne volonté heuristique : « Nos pères les Lémovices ». Seulement, notre Hérodote grachérien né en Avignon d’un ancien concierge parisien et d’une bonnetière sicilienne n’avait pas pris soin de lire les travaux de ses devanciers, compilateurs et chroniqueurs qu’on exclut trop vite des sciences humaines depuis qu’on s’accommode d’étudiants-chercheurs. Étranger au terroir, le pauvre Clément ignorait que la région de Gracherie est tenue dans le Limousin pour unique, à l’instar de tous les bastions inexpugnables, hauts lieux de résistance à tous les envahisseurs. Cette région, qui n’est pourtant pas autrement fortifiée, comprise entre la Loyre et la La CouzeCouze, les deux affluents de la Corrèze, ne s’était jamais laissée conquérir par les Limousins, appelés aussi Lémovices. Depuis des siècles, ecclésiastiques et moines exerçaient leurs talents d’hagiographes à percer le mystère des origines de Gracherie, tentant par tous les moyens de rattacher cette microsociété à la glorieuse histoire de l’Église. En vain. Et puisque la calotte n’avait pas réussi la récupération, la troisième République avait vu d’un œil plus que bienveillant tout écrit « historique », pourvu qu’il lui rattache des héros grachériens définitivement perdus pour le camp d’en-face. Le Rectorat et les loges de Brive, de Tulle et d’Ussel s’étaient empressés d’apporter leur concours actif à toute recherche qui conduirait à une solutioncharte médiévale « républicaine » de l’énigme. Dans cet état d’esprit, il était donc logique de voir couronner les travaux de Clément Durtoit. Son échec se transforma vite en camouflet d’autant qu’on apprit que Baptiste Cornulier des Fausses possédait une charte de 833 établissant avec certitude que Gracherie n’avait jamais été lémovice. Durtoit ne l’avait jamais lue. Il n’en avait même jamais entendu parler. Le pire, prétendaient certains, est que s’il l’avait tenue en mains, il aurait été bien incapable de la déchiffrer. C’est plus que probable.

 

Mestrate en fut quitte pour faire paraître un papier où il expliquait, sur l’ordre du propriétaire de « La Tribune corrézienne », que la rédaction du journal avait été trompée par certains membres de l’Inspection académique. Ils avaient présenté Durtoit comme un chercheur habile, passionné d’histoire et de paléographie, alors qu’à l’évidence il aurait été en peine de décoder « Le Capital » de Karl Marx dont pourtant, les siens et lui, étaient les défendeurs inconditionnels. Mestrate terminait sa diatribe sur une provocation antimaçonnique que nous ne reproduirons pas ici autant par honnêteté que par convenance. L’article avait fait du tort à l’instituteur et à la municipalité. Il eut pourtant le mérite de mettre l’accent sur un manque regrettable : on s’était fort peu soucié jusqu’à présent de mettre Gracherie à l’honneur.

 

En fait, c’était assez injuste. Gracherie, dont nous avons perdu l’étymologie, était déjà connue à l’époque préhistorique. Paul Paspardélas, le fameux spécialiste grec, avait dès 1822 retrouvé des traces d’une présence humaine sous la forme du dolmen des Dérives, du nom de la propriété où il se dresse. Classé monument historique dès 1874, ses abords avaient peu à peu révélé des marques d’occupation par des hommes vivant en société : un biface acheuléen et deux racloirs moustériens du paléolithique ; de nombreux silex microlithiques et une superbe hache polie en néphrite du néolithique ; et surtout, ce qui devrait passionner les amateurs, une rareté dans le Limousin : un poignard du néolithique final, très finement façonné, comme on en trouve beaucoup plus fréquemment dans les contrées d’Europe centrale. On avait longtemps cru avoir découvert une herminette, c’est-à-dire un instrument à manche pour le travail du bois. La plupart des experts se sont accordés sur un objet beaucoup plus récent dont on ignore la provenance et la fonction réelles. Aiguilles, pics, pointes, épieux, propulseurs et sagaie complètent ce fabuleux catalogue qu’a tenu Paspardélas jusqu’à sa mort, accompagnant ses figures de descriptions extrêmement détaillées conservées aujourd’hui au Musée de l’Homme de Néanderthal de La Chapelle-aux-Saints. On sait l’importance que revêt cette découverte des abbées Amédée et Jean Bouyssonie en 1908. Elle accréditait une croyance bien ancrée dans nos civilisations : depuis au moins l’homme de Néandertal, nos ancêtres les plus lointains enterraient leurs défunts avec la certitude qu’il existait une vie au-delà de la mort. Le silence relatif de Gracherie sur son occupation gallo-romaine n’est pas fait pour faciliter notre connaissance sur les habitants de l’époque. On a cependant relevé quelques traces d’un établissement gallo-romain, identifiées très tardivement dans le premier tiers du XXe siècle sans qu’on puisse en tirer aucune conclusion vraiment intéressante. L’époque médiévale est surtout marquée par un phénomène tenu pour miraculeux. En 994, toute la région est touchée par le mal des ardents sauf Gracherie protégée, croit-on, par l’intercession de saint Pancrace. Plus tard, certaines chroniques alors que le Limousin dépend de l’Angleterre suite au remariage, en 1152, d’Aliénor d’Aquitaine avec Henri II Plantagenêt, Gracherie, refusant l’autorité du nouveau roi fait sécession et c’est probablement à cette époque qu’elle devient indépendante in facto. On retrouve les braves grachériens aux côtés de du Guesclin lors des campagnes de 1372-1374 qui se closent sur la reprise de Brive et de Tulle aux Anglais.

 

 

Gracherie doit son renom à cette histoire locale très originale. Pourtant les statistiques officielles montrent que les touristes s’y rendent moins nombreux que dans les communes environnantes malgré la beauté incontestable des sites. L’élevage bovin y est l’activité économique principale, ainsi que le commerce du bois, comme dans tout le département de la Corrèze. Gageons que les récents articles de la « Tribune corrézienne » consacrés à la « Victoire de Charles Bitswa ! » sortiront Gracherie de sa cachette.

 

 

Partager cet article

Repost 0

FEUILLETON DE L'ÉTÉ (1) : Un Dernier pour la route

Publié le par Bernard Bonnejean

 

1

BITSWA DE GRACHERIE

 

BITSWA

n’aurait eu peur de personne ni de rien s’il ne s’était connu lui-même. Il s’affrontait chaque matin avec le secret espoir de disparaître. Il vivait en intrus de son ego conscient d’avoir à mobiliser des forces incalculables pour ne montrer que sa face cachée, la seule qu’il trouvât présentable. Dans son Sermon sur le Cantique des cantiques, Bernard de Clairvaux, le « Docteur melliflue », affirme qu’il serait vain de prétendre aimer Dieu si l’on n’aime pas son prochain. Il ajoute qu’il n’est pas possible d’aimer l’autre si l’on ne s’aime pas soi-même. L’amour serait donc la source même de toute vie. Mieux, il serait son propre aliment, sa propre substance, son seul motif, son seul dessein. « L’amour ne cherche hors de lui-même ni sa raison d’être ni son fruit. Son fruit, c’est l’amour même. J’aime parce que j’aime, j’aime pour aimer ! » Bitswa était un de ces infirmes du cœur, incapables d’aimer parce qu’incapables de s’aimer. Condamné à la solitude, il n’envisageait son existence que comme secondaire aussi bien à ses yeux qu’au regard de ces gens qu’il fréquentait par hasard, par devoir, jamais par plaisir. Il aurait répondu à l’élan bernardin : « Oui, quelle grande chose que l’amour ! », par un complémentaire : « quand on sait au moins ce que c’est ». Et pour le savoir, il faudrait l’avoir vécu.

 

 

Pourtant, cette fois il était sorti vainqueur. Et c’est bien cette surprenante issue qui le désespérait. Comment lui, le perdant, avait-il pu emporter le pompon ? Comme d’habitude, il avait choisi le mauvais cheval, agi à contretemps, fait tout son possible pour fausser le vrai, voiler le clair et dénaturer le limpide. La vérité avait éclaté avec une transparence adamantine et il n’était rien resté des crapauds qu’il avait pris soin de glisser dans cette belle eau pure de moindres feux. Depuis il était parti en quête des causes mais s’il alignait les « pourquoi » avec la facilité processionnaire des « comment », il n’arrivait jamais à dépasser l’aspect primaire du catalogue. D’ailleurs ceux qu’il interrogeait lui répondaient, tout surpris : « Mais qu’est-ce que tu vas t’embêter à chercher des complications ? Tu as gagné et c’est tout ! » S’ils savaient, ces crétins ! Les journalistes n’avaient rien arrangé avec leurs « Victoire de Bitswa ! », « Enfin ! », « Bitswa : le renouveau ? ». Pierre Mestrate y était même allé d’un « Bravo ! » assez inattendu pour la « Tribune corrézienne » pas très indulgente jusque-là.

 

Bitswa connaissait Mestrate depuis l’enfance mais ils s’étaient perdus de vue vers l’âge de quinze ans lorsque l’un fréquentait des infréquentables et que l’autre s’était mis à chasser en terrain analogue. Quand le premier cherchait encore à deviner quels délices toujours renouvelés on pouvait tirer de lignes et de courbes marques d’une secrète altérité, quitte à y dépenser la totalité de son argent de poche, le futur journaliste s’était résolu à se satisfaire du pareil au même. Son tempérament casanier, peu ouvert à l’étrangeté et fermé à l’étranger, était pour beaucoup dans la détermination fortuite de ce choix binaire imposé. Le scandale avait été énorme à Gracherie, d’autant que le tout jeune inverti fréquentait assidument l’église St-Pancrace. Les dames du second rang, juste derrière les enfants des écoles, avaient bien remarqué les manières élégantes de ce précieux servant de messe. Avec une grâce légère, il tendait burettes, corporal, purificatoire, pale, bourses et manuterge à l’officiant, mais elles avaient attribué ce don à une naissance supposée aristocratique. Le comte Cordulier des Fausses, disait-on… mais si on ne mettait pas en doute la liaison et sa vivante incarnation, on s’était depuis longtemps refusé à croire à la noblesse effective de l’ancien châtelain. Le droit de cuissage était familier à ses ancêtres mais elles en avaient été victimes et lui, le résultat survivant. Il est vrai qu’avant les subprimes on ne prêtait qu’aux riches et qu’en ce domaine Gracherie avait été généreuse envers les Fausses. Elle avait donné ses meilleures terres à ces hobereaux besogneux qui n’avaient voté l’abolition des privilèges que pour mieux s’emparer d’une particule accordée en prime avec la plus grosse ferme. Les Cordulier propriétaires exploitants des Fausses, étaient devenus, assez logiquement, les Cordulier des Fausses, puis les Des Fausses avant de devenir, coquetterie d’usage, les Fausses.

 

 

 

 

 

Partager cet article

Repost 0