FEUILLETON DE L'ÉTÉ (2) : Un Dernier pour la route

Publié le par Bernard Bonnejean

 

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GRACHERIE-SUR-COUZE

 

 

Chaque commune de France dispose d’une élite intellectuelle assez curieuse pour s’intéresser à elle sous tous ses aspects. On a longtemps cru à Gracherie-sur-Couze pouvoir compter sur Clément Durtoit, le directeur de l’école Jean-Jaurès. Il aurait bien fait office d’érudit tant son « profil », dirait-on de nos jours, s’adaptait parfaitement aux besoins de la tâche. Ce fidèle militant socialiste, membre actif de la minuscule section cantonale, a longtemps profité de ses entrées dans les cercles assez fermés de la petite bourgeoisie rose pour faire valoir ses talents d’historien local. On a même pu lire, peu après son installation en septembre 1998, un article de lui dans la « Tribune ». Le titre était révélateur d’une certaine bonne volonté heuristique : « Nos pères les Lémovices ». Seulement, notre Hérodote grachérien né en Avignon d’un ancien concierge parisien et d’une bonnetière sicilienne n’avait pas pris soin de lire les travaux de ses devanciers, compilateurs et chroniqueurs qu’on exclut trop vite des sciences humaines depuis qu’on s’accommode d’étudiants-chercheurs. Étranger au terroir, le pauvre Clément ignorait que la région de Gracherie est tenue dans le Limousin pour unique, à l’instar de tous les bastions inexpugnables, hauts lieux de résistance à tous les envahisseurs. Cette région, qui n’est pourtant pas autrement fortifiée, comprise entre la Loyre et la La CouzeCouze, les deux affluents de la Corrèze, ne s’était jamais laissée conquérir par les Limousins, appelés aussi Lémovices. Depuis des siècles, ecclésiastiques et moines exerçaient leurs talents d’hagiographes à percer le mystère des origines de Gracherie, tentant par tous les moyens de rattacher cette microsociété à la glorieuse histoire de l’Église. En vain. Et puisque la calotte n’avait pas réussi la récupération, la troisième République avait vu d’un œil plus que bienveillant tout écrit « historique », pourvu qu’il lui rattache des héros grachériens définitivement perdus pour le camp d’en-face. Le Rectorat et les loges de Brive, de Tulle et d’Ussel s’étaient empressés d’apporter leur concours actif à toute recherche qui conduirait à une solutioncharte médiévale « républicaine » de l’énigme. Dans cet état d’esprit, il était donc logique de voir couronner les travaux de Clément Durtoit. Son échec se transforma vite en camouflet d’autant qu’on apprit que Baptiste Cornulier des Fausses possédait une charte de 833 établissant avec certitude que Gracherie n’avait jamais été lémovice. Durtoit ne l’avait jamais lue. Il n’en avait même jamais entendu parler. Le pire, prétendaient certains, est que s’il l’avait tenue en mains, il aurait été bien incapable de la déchiffrer. C’est plus que probable.

 

Mestrate en fut quitte pour faire paraître un papier où il expliquait, sur l’ordre du propriétaire de « La Tribune corrézienne », que la rédaction du journal avait été trompée par certains membres de l’Inspection académique. Ils avaient présenté Durtoit comme un chercheur habile, passionné d’histoire et de paléographie, alors qu’à l’évidence il aurait été en peine de décoder « Le Capital » de Karl Marx dont pourtant, les siens et lui, étaient les défendeurs inconditionnels. Mestrate terminait sa diatribe sur une provocation antimaçonnique que nous ne reproduirons pas ici autant par honnêteté que par convenance. L’article avait fait du tort à l’instituteur et à la municipalité. Il eut pourtant le mérite de mettre l’accent sur un manque regrettable : on s’était fort peu soucié jusqu’à présent de mettre Gracherie à l’honneur.

 

En fait, c’était assez injuste. Gracherie, dont nous avons perdu l’étymologie, était déjà connue à l’époque préhistorique. Paul Paspardélas, le fameux spécialiste grec, avait dès 1822 retrouvé des traces d’une présence humaine sous la forme du dolmen des Dérives, du nom de la propriété où il se dresse. Classé monument historique dès 1874, ses abords avaient peu à peu révélé des marques d’occupation par des hommes vivant en société : un biface acheuléen et deux racloirs moustériens du paléolithique ; de nombreux silex microlithiques et une superbe hache polie en néphrite du néolithique ; et surtout, ce qui devrait passionner les amateurs, une rareté dans le Limousin : un poignard du néolithique final, très finement façonné, comme on en trouve beaucoup plus fréquemment dans les contrées d’Europe centrale. On avait longtemps cru avoir découvert une herminette, c’est-à-dire un instrument à manche pour le travail du bois. La plupart des experts se sont accordés sur un objet beaucoup plus récent dont on ignore la provenance et la fonction réelles. Aiguilles, pics, pointes, épieux, propulseurs et sagaie complètent ce fabuleux catalogue qu’a tenu Paspardélas jusqu’à sa mort, accompagnant ses figures de descriptions extrêmement détaillées conservées aujourd’hui au Musée de l’Homme de Néanderthal de La Chapelle-aux-Saints. On sait l’importance que revêt cette découverte des abbées Amédée et Jean Bouyssonie en 1908. Elle accréditait une croyance bien ancrée dans nos civilisations : depuis au moins l’homme de Néandertal, nos ancêtres les plus lointains enterraient leurs défunts avec la certitude qu’il existait une vie au-delà de la mort. Le silence relatif de Gracherie sur son occupation gallo-romaine n’est pas fait pour faciliter notre connaissance sur les habitants de l’époque. On a cependant relevé quelques traces d’un établissement gallo-romain, identifiées très tardivement dans le premier tiers du XXe siècle sans qu’on puisse en tirer aucune conclusion vraiment intéressante. L’époque médiévale est surtout marquée par un phénomène tenu pour miraculeux. En 994, toute la région est touchée par le mal des ardents sauf Gracherie protégée, croit-on, par l’intercession de saint Pancrace. Plus tard, certaines chroniques alors que le Limousin dépend de l’Angleterre suite au remariage, en 1152, d’Aliénor d’Aquitaine avec Henri II Plantagenêt, Gracherie, refusant l’autorité du nouveau roi fait sécession et c’est probablement à cette époque qu’elle devient indépendante in facto. On retrouve les braves grachériens aux côtés de du Guesclin lors des campagnes de 1372-1374 qui se closent sur la reprise de Brive et de Tulle aux Anglais.

 

 

Gracherie doit son renom à cette histoire locale très originale. Pourtant les statistiques officielles montrent que les touristes s’y rendent moins nombreux que dans les communes environnantes malgré la beauté incontestable des sites. L’élevage bovin y est l’activité économique principale, ainsi que le commerce du bois, comme dans tout le département de la Corrèze. Gageons que les récents articles de la « Tribune corrézienne » consacrés à la « Victoire de Charles Bitswa ! » sortiront Gracherie de sa cachette.

 

 

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