FEUILLETON DE L'ÉTÉ (1) : Un Dernier pour la route

Publié le par Bernard Bonnejean

 

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BITSWA DE GRACHERIE

 

BITSWA

n’aurait eu peur de personne ni de rien s’il ne s’était connu lui-même. Il s’affrontait chaque matin avec le secret espoir de disparaître. Il vivait en intrus de son ego conscient d’avoir à mobiliser des forces incalculables pour ne montrer que sa face cachée, la seule qu’il trouvât présentable. Dans son Sermon sur le Cantique des cantiques, Bernard de Clairvaux, le « Docteur melliflue », affirme qu’il serait vain de prétendre aimer Dieu si l’on n’aime pas son prochain. Il ajoute qu’il n’est pas possible d’aimer l’autre si l’on ne s’aime pas soi-même. L’amour serait donc la source même de toute vie. Mieux, il serait son propre aliment, sa propre substance, son seul motif, son seul dessein. « L’amour ne cherche hors de lui-même ni sa raison d’être ni son fruit. Son fruit, c’est l’amour même. J’aime parce que j’aime, j’aime pour aimer ! » Bitswa était un de ces infirmes du cœur, incapables d’aimer parce qu’incapables de s’aimer. Condamné à la solitude, il n’envisageait son existence que comme secondaire aussi bien à ses yeux qu’au regard de ces gens qu’il fréquentait par hasard, par devoir, jamais par plaisir. Il aurait répondu à l’élan bernardin : « Oui, quelle grande chose que l’amour ! », par un complémentaire : « quand on sait au moins ce que c’est ». Et pour le savoir, il faudrait l’avoir vécu.

 

 

Pourtant, cette fois il était sorti vainqueur. Et c’est bien cette surprenante issue qui le désespérait. Comment lui, le perdant, avait-il pu emporter le pompon ? Comme d’habitude, il avait choisi le mauvais cheval, agi à contretemps, fait tout son possible pour fausser le vrai, voiler le clair et dénaturer le limpide. La vérité avait éclaté avec une transparence adamantine et il n’était rien resté des crapauds qu’il avait pris soin de glisser dans cette belle eau pure de moindres feux. Depuis il était parti en quête des causes mais s’il alignait les « pourquoi » avec la facilité processionnaire des « comment », il n’arrivait jamais à dépasser l’aspect primaire du catalogue. D’ailleurs ceux qu’il interrogeait lui répondaient, tout surpris : « Mais qu’est-ce que tu vas t’embêter à chercher des complications ? Tu as gagné et c’est tout ! » S’ils savaient, ces crétins ! Les journalistes n’avaient rien arrangé avec leurs « Victoire de Bitswa ! », « Enfin ! », « Bitswa : le renouveau ? ». Pierre Mestrate y était même allé d’un « Bravo ! » assez inattendu pour la « Tribune corrézienne » pas très indulgente jusque-là.

 

Bitswa connaissait Mestrate depuis l’enfance mais ils s’étaient perdus de vue vers l’âge de quinze ans lorsque l’un fréquentait des infréquentables et que l’autre s’était mis à chasser en terrain analogue. Quand le premier cherchait encore à deviner quels délices toujours renouvelés on pouvait tirer de lignes et de courbes marques d’une secrète altérité, quitte à y dépenser la totalité de son argent de poche, le futur journaliste s’était résolu à se satisfaire du pareil au même. Son tempérament casanier, peu ouvert à l’étrangeté et fermé à l’étranger, était pour beaucoup dans la détermination fortuite de ce choix binaire imposé. Le scandale avait été énorme à Gracherie, d’autant que le tout jeune inverti fréquentait assidument l’église St-Pancrace. Les dames du second rang, juste derrière les enfants des écoles, avaient bien remarqué les manières élégantes de ce précieux servant de messe. Avec une grâce légère, il tendait burettes, corporal, purificatoire, pale, bourses et manuterge à l’officiant, mais elles avaient attribué ce don à une naissance supposée aristocratique. Le comte Cordulier des Fausses, disait-on… mais si on ne mettait pas en doute la liaison et sa vivante incarnation, on s’était depuis longtemps refusé à croire à la noblesse effective de l’ancien châtelain. Le droit de cuissage était familier à ses ancêtres mais elles en avaient été victimes et lui, le résultat survivant. Il est vrai qu’avant les subprimes on ne prêtait qu’aux riches et qu’en ce domaine Gracherie avait été généreuse envers les Fausses. Elle avait donné ses meilleures terres à ces hobereaux besogneux qui n’avaient voté l’abolition des privilèges que pour mieux s’emparer d’une particule accordée en prime avec la plus grosse ferme. Les Cordulier propriétaires exploitants des Fausses, étaient devenus, assez logiquement, les Cordulier des Fausses, puis les Des Fausses avant de devenir, coquetterie d’usage, les Fausses.

 

 

 

 

 

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