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9 articles avec martyre

Souvenez-vous !

Publié le par Bernard Bonnejean

 

Pourquoi ?

 

 

« Vous qui vivez en toute quiétude
Bien au chaud dans vos maisons,
Vous qui trouvez le soir en rentrant
La table mise et des visages amis,
Considérez si c'est un homme
Que celui qui peine dans la boue,
Qui ne connaît pas de repos,
Qui se bat pour un quignon de pain,
Qui meurt pour un oui ou pour un non.
Considérez si c'est une femme
Que celle qui a perdu son nom et ses cheveux
Et jusqu'à la force de se souvenir,
Les yeux vides et le sein froid
Comme une grenouille en hiver.
N'oubliez pas que cela fut,
Non, ne l'oubliez pas :
Gravez ces paroles dans votre cœur,
Pensez-y chez vous, dans la rue,
En vous couchant, en vous levant ;
Répétez-les à vos enfants,
Ou que votre maison s'écroule,
Que la maladie vous accable,
Que vos enfants se détournent de vous ».
 
 (Primo Levi, Si c'est un homme, 1947)

 

 


Enfants juifs rescapés des camps en 1945.

« Je n'ai pas plus tôt détaché le glaçon, qu'un grand et gros gaillard SS qui faisait les cent pas dehors vient à moi et me l'arrache brutalement.
« Warum ? », dis-je dans mon allemand hésitant.
« Hier ist kein warum »


HIER IST KEIN WARUM
ICI IL N'Y A PAS DE POURQUOI

Ici ?

 
 Fichier:WW2 Holocaust Europe N-E map-fr.svg

 

ET LÀ, AUJOURD'HUI 


 

 

 



 

 

 

KADDISH YATOM 

 

 

dans le monde qui sera renouvelé

et [où] Il ressuscitera les morts

et les élèvera à la vie éternelle

et rebâtira la ville de Jérusalem

et rétablira Son temple en son enceinte

et retirera les cultes (idolâtres) étrangers de la terre

et le service céleste reprendra

et le Saint, béni soit-Il, régnera

dans Sa royauté et Sa splendeur...

בְּעָלְמָא דְהוּא עָתִיד לְאִתְחַדָּתָא

וּלְאַחֲיָאָה מֵתַיָא

וּלְאַסָּקָא יָתְהוֹן לְחַיֵּי עָלְמָא

וּלְמִבְנֵא קַרְתָּא דִירוּשְׁלֵם

וּלְשַׁכְלָלָא הֵיכְלֵהּ בְּגַוַּהּ

וּלְמֶעְקַר פֻּלְחָנָא נֻכְרָאָה מְאַרְעָא

וּלַאֲתָבָא פֻּלְחָנָא דִשְׁמַיָּא לְאַתְרֵהּ

וְיַמְלִיךְ קֻדְשָׁא בְּרִיךְ הוּא

בְּמַלְכוּתֵהּ וִיקָרֵהּ

   

 

שלום, פטיט של צרפתהילדים שלנו 
 
 

Publié dans martyre

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Un homme est ce qu'il est,

Publié le par Bernard Bonnejean

 
 et non ce qu'il était
(proverbe yiddish).

Le Chant du peuple juif assassiné

 
Poème d'Isaac Katznelson

      Ce poème fut écrit en yiddish après que son épouse et deux de ses fils furent déportés de Varsovie dans les chambres à gaz de Treblinka. Katznelson et son dernier fils allaient connaître le même sort un peu plus tard. Il fut déporté de France par le convoi n° 72 parti de Drancy-Le Bourget vers Auschwitz le 29 avril 1944.
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La peur, l’angoisse, la terreur horrible m’enserrent étroitement.
Les wagons sont là, de nouveau !
Partis hier soir, et de retour aujourd’hui, ils sont là, de nouveau là,
sur le quai.
Tu vois leur gueule ouverte ?
La gueule ouverte dans l’horreur !
Ils en veulent encore !
Encore, de nouveau. Rien ne les rassasie.
Ils sont là, ils attendent les Juifs.
Quand les apporte-t-on ?
Affamés comme s’ils n’avaient encore jamais englouti leur Juif...
Jamais... Mais oui ! ils en veulent encore, toujours plus.

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Ils en veulent encore.
Ils sont là, attendant qu’on leur prépare la table,
Qu’on serve le repas, qu’on serve des Juifs autant qu’il en pourra entrer.
Des Juifs !
Vieux peuple aux enfants tout jeunes, jeunes et frais,
Grappes jeunes sur un vieux cep ;
et des vieillards comme le vin fort est vieux.

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Ils étaient pleins pourtant, gavés, étouffés de Juifs !
Les morts debout, serrés, coincés entre les vivants,
Les morts debout sans toucher le sol à force d’être serrés,
Sans que l’on puisse voir dans la masse lequel est mort et lequel est vivant.

La tête du mort, comme une tête vivante, se balançait de-ci de-là,
Et sur le vivant coulait déjà la sueur de la mort.
L’enfant réclame à boire à sa mère, morte, une goutte d’eau,
Il lui frappe la tête de ses petites mains, pleurant parce qu’il a chaud.

Wagons vides ! Vous étiez pleins et vous voici vides à nouveau,
Où vous êtes-vous débarrassés de vos Juifs ?
Que leur est-il arrivé ?
Ils étaient dix mille, comptés, enregistrés – et vous voilà revenus ?
Ô dites-moi, wagons, wagons vides, où avez-vous été ?



Vous venez de l’autre monde, je sais, il ne doit pas être loin :
hier à peine vous êtes partis, tout chargés, et
aujourd’hui vous êtes déjà là !
Pourquoi tant de hâte, wagons ?
Avez-vous donc si peu de temps ?
Vous serez bientôt, comme moi, des vieillards,
bientôt brisés et gris.

Voir tout cela, regarder et entendre... Malheur !
Comment pouvez-vous le supporter, même faits de fer et de bois ?
Ô fer, tu étais enfoui dans la terre, profond, ô fer froid.
Et toi, bois, tu poussais, arbre sur la terre, haut et fier !
Et maintenant ? Des wagons, des wagons de marchandises
et vous regardez, témoins muets de cette charge,

Muets, fermés, vous avez vu.

Dites-moi, ô wagons, où menez-vous ce peuple,
ces Juifs emmenés à la mort ?

Ce n’est pas votre faute.
On vous charge,
on vous dit : va !

On vous envoie chargés, on vous ramène vides.
Wagons qui revenez de l’autre monde, parlez, dites un mot,
Faites parlez vos roues, que moi, que moi je pleure...


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Isaac Katznelson,
octobre 1943,
"Le Chant du peuple juif assassiné"


 Traduction intégrale par Myriam Novitch et Suzanne Der, Kibboutz Lahomer Haggetaoth, 1983.

Publié dans martyre

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N'oubliez jamais !!!

Publié le par Bernard Bonnejean

 

 

KADHAFI

 

 

Le colonel Kadhafi doit comprendre que notre pays n’est pas un paillasson, sur lequel un dirigeant, terroriste ou non, peut venir s’essuyer les pieds du sang de ses forfaits. La France ne doit pas recevoir ce baiser de la mort.

 


Libération, 10 décembre 2007.
Rama Yade

 

 

 

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Le colonel Kadhafi doit comprendre que notre pays n’est pas un paillasson, sur lequel un dirigeant, terroriste ou non, peut venir s’essuyer les pieds du sang de ses forfaits. La France ne doit pas recevoir ce baiser de la mort.
Libération, 10 décembre 2007.
Citations de Rama Yade
Rama Yade

 

 

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  Face au rêve et à l'idéalisme, Sarkozy s’inscrit dans la réalité, la triste réalité ; face à qui se sent coupable, il incarne la bonne conscience du petit bourgeois apparemment intègre. Dans ce naufrage quasi complet, seul Sarko triomphe. Non seulement les vrais coupables ne sont pas punis, ils sont encore récompensés et honorés. Dans ce pays engoncé dans sa bêtise et son esprit étroit, seuls les médiocres peuvent réussir. Sarkozy est un des visages du pessimisme fondamental des analystes lucides. L'histoire se termine donc sur la vision grimaçante de la sottise humaine, de l’arrivisme, de la médiocrité satisfaite qui étouffent toute velléité d’évasion ou tout idéal.

D'après « le personnage de Monsieur Homais dans Madame Bovary de Flaubert », Jean-Luc in http://www.etudes-litteraires.com/madame-bovary-homais.php

 

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Une vie (4)

Publié le par Bernard Bonnejean

 

Les bagnes de Guyane

 

Pourquoi ai-je intitulé cet article « Les bagnes de Guyane » et non « Le bagne de Cayenne » ? Parce que le second n'a probablement jamais eu d'existence réelle. Utilisé dans toute son horreur, il eût fait honte, depuis sa création, à la République.

Plus que la peine de mort ? Assurément. D'ailleurs, l'un n'empêche pas l'autre.

 

Guillotine-au-bagne.jpg

Guillotine du bagne.

 

Le Docteur Joseph Ignace Guillotin a pu imposer son engin comme unique instrument létal, avec l'appui de Mirabeau et de la Constituante, d'une part pour uniformiser le supplice comme on l'a fait pour les poids, les monnaies et les mesures, et d'autre part sous couvert d'humanitarisme et d'égalitarisme. En effet, l'article I de la loi du 9 octobre 1789, prévoit que « les délits de même genre seront punis par les mêmes genres de peines, quels que soient le rang et l'état du coupable » ; le projet du 1er décembre prévoyait que « la décapitation fût le seul supplice adopté et qu'on cherchât une machine qui pût être substituée à la main du bourreau » ; enfin, la loi du 6 octobre 1791 inaugure ladite machine, à laquelle l'inventeur donne son nom, malgré lui : la guillotine. Nicolas Pelletier eut l'honneur de rougir les copeaux le 25 avril 1792. L'on ne saura jamais si le bon médecin avait réussi à rendre la peine moins douloureuse, mais il y a gros à parier que ce voleur a préféré le rasoir national à la roue réservée aux criminels de son espèce. Le fait est que Guillotin ne poursuivait pas d'autre but que de tuer sans faire souffrir inutilement.

Mais comment une démocratie naissante, sur le modèle de régimes dictatoriaux anciens, eût-elle pu justifier l'une des peines les plus cruelles qui soient : le bagne, les travaux forcés, la relégation ? Le sadisme institutionalisé d'un État qui veut non seulement punir, mais se venger en tuant dans les conditions les plus abjectes que le permette la loi, loin de toute civilisation, sous un climat pénible et délétère.

 

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Crédit photo B Bonnejean 1970 : ruines de l'ancien bagne

 

Dans ces conditions, Cayenne, le chef-lieu, ne pouvait être qu'un lieu transitoire, un centre de tri où l'on fait tout pour ne pas exhiber les enchaînés devant les populations autochtones. Les pauvres hères, déjà harassés par le voyage en bateau, gagnaient bientôt la destination fixée par l'administration pénitentiaire : Saint-Jean du Maroni, Saint-Laurent-du-Maroni, ou pire encore l'île du Salut ou l'île du Diable

Saint-Jean et Saint-Laurent présentaient un aspect relativement convenable. Tous deux installés dans des endroits visibles, ils ne pouvaient, sans faire réfléchir les citoyens d'Outre-Atlantique, montrer les bas-fonds de la République. Le fait est que dans les années 1970, les Boschs et les Bonis, qui forment l'essentiel de la population afro-américaine de Guyane française, avaient squatté les lieux. On y avait l'eau potable courante et un toit où s'abriter, ce qui n'était pas négligeable pour ces descendants d'esclaves en rupture de ban, démunis d'à peu près tout.

 

Petites-filles-a-l-entree-du-bagne.jpg

 

Crédit photo B Bonnejean 1970

Petites locataires du bagne à Saint-Laurent

 

En réalité, les bagnes les plus affreux de Guyane étaient installés dans trois petites îles éloignées du continent, au doux nom hypocrite d'Îles du Salut. L'une, la plus célèbre, était baptisée « Île du Diable ». Pourquoi ce nom funeste ? On n'y mettait pas les bagnards par hasard. On savait ce lieu particulièrement mortifère depuis 1764 : 12 000 colons y étaient morts en un an de fièvre jaune, de malnutrition et de manque d'eau potable. Après s'être accoutumés au climat, les survivants furent remplacés par des esclaves, puis les esclaves par les bagnards.

C'est du moins ainsi qu'on me l'a raconté. La vérité est tout autre. Les colons sont morts sur le continent et, lorsque les survivants ont débarqué, moribonds, sur ces îles, ils les ont appelées « îles du Diable ». Mais quand ils eurent réchappé à la mort, ils les rebaptisèrent, logiquement, « îles du Salut », sauf une, aujourd'hui interdite au débarquement « l'île du Diable ». Pour ma part, j'aime mieux ma version de jeunesse à cette vérité un peu biscornue...

Je n'ai pas l'intention ici de faire l'historique du bagne. Je rappellerai seulement que c'est à l'île du Diable que furent isolés les trois bagnards les plus célèbres : Alfred Dreyfus, en 1894, Guillaume Seznec, en 1923, et Henri Charrière, alias Papillon, en 1933, campé par un Steve Mac Queen plus vrai que nature dans son pyjama rayé. À un détail près : il n'est pas un seul pensionnaire de l'administration pénitentiaire, pas un seul fonctionnaire garde-chiourme pour avoir cru un seul instant à l'histoire de Papillon, considéré dans le milieu comme un escroc vantard. N'empêche que si le livre ne vaut pas grand chose, le film, lui, rend assez bien les conditions de vie imposées aux prisonniers à l'époque.

 

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Crédit photo B Bonnejean 1970

Le clocher au requin

Infâme « Clocher au requin » ! C'est de là que se serait précipité le trop fameux Papillon. Or, lorsqu'un bagnard mourait ou, m'a-t-on dit, se jetait à l'eau par désespoir plus que dans le désir de fuir, un maton faisait tinter la cloche. Aussitôt, les requins alertés, en très grand nombre dans les parages, se rassasiaient du corps du malheureux. Ce qui rend le « témoignage » de Charrière particulièrement ridicule voire offensant pour les anciens du bagne notamment pour ceux qui ont perdu la vie à vouloir ne plus supporter l'indignité.

 

Lorsque je suis arrivé en Guyane avec ma mentalité d'adolescent, j'avais l'esprit encombré par les clichés des westerns américains. Le monde s'apparentait à un vaste jeu de dames ou d'échecs, noirs contre blancs, bons contre méchants, cow-boys contre Indiens, flics contre malfrats. Pour résumer, une partie gigantesque de « balle au chasseur » : deux camps s'affrontent ; les faibles tombent en premier mais peuvent ressusciter à la condition qu'un faible d'en face tombe à sa place ; puis les forts d'un camp sont éliminés à leur tour et la « résurrection » n'est plus permise. Les bons sont les vainqueurs ; les mauvais sont anéantis. [Il faudrait qu'un psychologue sérieux se penche sur l'amoralité de ces jeux d'enfants et sur les philosophies pernicieuses qu'ils véhiculent].

À se demander si nous n'étions pas assez naïfs pour croire à la véracité des matchs de catch commentés par Roger Couderc : le diable rouge contre l'ange blanc ; le sournois vindicatif et traître contre le défenseur potentiel de la veuve et de l'orphelin. Il ne nous serait même pas venu à l'idée que John Wayne pût perdre contre ses adversaires. Personnellement, je fus très déçu de voir l'armée mexicaine, noire, triompher contre Davy Crocket, blanc, dans Fort Alamo. Il faut dire qu'à la fin, le général qui ne parle même pas l'américano-français rend les honneurs aux survivants héroïques, ce qui fait un peu passer l'immoralité de l'ensemble. 

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Le méchant ? C'est le noir, bien sûr !

 

En ce monde machiavélique, tranché, dichotomisé, absolu, il ne pouvait être question de rencontrer de bons bagnards. Dreyfus et Seznec n'avaient été que deux accidents de parcours dans une justice réglée comme du papier à musique. Quant à Papillon, ce n'était qu'un vulgaire menteur, vaniteux et cupide qui s'était rempli les poches avec ses vices et son évasion inventée. 

C'est là qu'il faut parler de la relégation. La Guyane était chargée de récupérer tout ce que la métropole comptait d'indésirables. La République avait même poussé le zèle jusqu'à prévoir la libération, au cas où les conditions de travail, d'hygiène, de climat..., n'auraient pas suffi à tuer le bonhomme. En ce cas, on le relégait, c'est-à-dire qu'on le gardait en Guyane avec l'interdiction formelle de revenir en métropole. Ce fut vrai jusqu'en 1938, date à laquelle on ferma les bagnes. Abus de pouvoir d'une administration infâme ? Comment rapatrier, avouons-le, cette population édentée, malade, amaigrie, vieillie prématurément, dont personne ne se serait souciée une fois revenus à la civilisation ? La question ne se posa pas. Avec quoi ces relégués auraient-ils payé le voyage du retour ? On se dit pourtant que les plus malins pourraient en avoir la tentation. On inventa donc une mesure de clémence propre à contenter tout le monde : la forêt est immense ; toute exploitation était rendue impossible sauf à la faire  fructifier gratuitement. Or, l'esclavage était aboli. Qu'à cela ne tienne ! Je ne sais qui en eut l'idée, géniale, faussement humanitaire : on fit de chaque ancien bagnard relégué d'office un propriétaire terrien à titre gracieux ! On donna à chacun un hectare : libre à lui d'en faire ce qu'il voulait.

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Crédit photo B Bonnejean 1970 : la cuisine des îles du Salut.

 

C'est ainsi que nous connûmes, nous les jeunes soldats de l'Infanterie de Marine, les anciens bagnards de Guyane : les seuls agriculteurs, avant l'arrivée des asiatiques, de cette terre, comme eux longtemps reléguée, que le pays-mère ne voulait pas ou ne pouvait pas mettre en valeur. 

Chers amis, je vais parler de vous. Sans dire vos noms. Sans chercher à faire de vous des martyrs ou des saints. Mais le fait est que vous m'avez appris que le monde contrasté de mon imaginaire occidental juvénile n'existait pas. 

Je me souviens de vous, Monsieur A., à moitié nu sur votre terre ou plutôt sur votre grand jardin. Vous étiez d'une maigreur épouvantable et vous ne parliez qu'à nous, certains jours, pas tous. Le préfet avait décidé qu'on ne ferait jamais rien de ce bout du monde infernal à l'exception sans doute de la base de Kourou, le Las Vegas du CNES, d'où l'on lançait à l'époque des Europa qui s'entêtaient à se casser la figure ou à exploser en vol, notre rigolade préférée à nous avec les femmes des ingénieurs qui s'ennuyaient tant que certaines finissaient par perdre toute limite morale... Et vous, Monsieur A., vous avez réussi à faire pousser sur votre lopin des laitues et des carottes que l'on visitait comme un jardin exotique de métropole à l'envers. 

Je me souviens de vous, Monsieur B., chasseur de papillons à grande échelle que vous vendiez à prix d'or à des touristes américains trop froussards pour aller les chercher en forêt. Ils tombaient en extase devant vos morphos et vos bleus barrés, sans savoir qu'à deux pas, pour peu qu'on veuille bien se mouiller un peu les pieds, il en existait des vivants, magnifiques en leur interminable ballet, dont les étatsuniens ont fait pendant longtemps la couleur de leurs dollars. 

 

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Un morpho bleu de Guyane.

 

Je me souviens de vous, Monsieur C. Pas un ange, loin de là. D'ailleurs, je ne vous aimais pas. Vous teniez une sorte d'estaminet et je me suis longtemps demandé où vous aviez trouvé l'argent jusqu'au jour où j'ai appris que dans votre vie d'avant vous étiez maquereau et que vous aviez placé les bénéfices de vos activités honteuses et, probablement criminelles, dans cet établissement. Je ne vous ai jamais parlé. Mais je vous ai regardé. Vous étiez le seul bien portant des relégués, souriant, blagueur, heureux de vivre. Un contre-exemple de la rédemption, car je doute que vous ne serviez que des punchs...

Je me souviens de vous, Monsieur D., qui circuliez en forêt armé d'un pistolet toujours chargé à portée de main. Je n'ai jamais su si vous étiez devenu paranoïaque ou si vos craintes étaient justifiées. Vous étiez allé en préfecture pour exploiter la forêt guyanaise. Le préfet vous aurait mis en garde : vous risquiez votre peau à vouloir plus qu'on ne peut vous donner. Le fait est, disiez-vous, que vous aviez échappé à deux attentats, ce qui vous obligeait à vous protéger. Au cas où nous n'aurions pas cru à ce qui se passerait s'il l'on cherchait à vous nuire, vous avez sorti votre arme, l'avez pointé sur les cimes des arbres, avez tiré et il en est tombé je ne sais quoi. Vous m'avez éclairé quand même sur le problème guyanais : comment se fait-il que les essences arboricoles guyanaises soient indignes d'être exploitées alors que le Brésil, tout proche, en a fait une source de richesse ? Comment se fait-il que la Guyane importe plus de 90% de ses denrées alimentaires, alors qu'il est prouvé, depuis longtemps, qu'on peut, au moins, y installer des rizières ? Quel intérêt ont donc les gouvernements métropolitains de ces décennies à laisser en friche ce département et à en empêcher le développement ?

Mais c'est surtout à vous que je pense, mon bien cher ami E. Je vous ai gardé pour la fin, parce que vous m'avez été, parmi quelques autres, l'un des guides de mon existence. Je veux dire par là que mon séjour guyanais ne m'aurait été d'aucune utilité sans votre présence. Vous aviez choisi de vivre loin de tous et de tout, non par misanthropie mais à cause d'une tristesse inexpugnable. Vous aviez vécu, comme les autres, les pires avanies au bagne, mais sans révolte, sans trop d'amertume, tout occupé à expier un « moment d'égarement » que vous ne vous pardonniez pas. Mes amis et moi avions remarqué tout de suite que vous ne ressembliez pas aux autres : vos manières civiles, votre extrême délicatesse, votre immense culture nous avaient étonnés d'emblée. Et vous nous avez tout dit, ou presque : vous étiez ingénieur des ponts et chaussées à un poste très important et tout vous souriait. Et, comme un accident, survint le drame : pour une raison et dans des circonstances qui nous resteront à jamais inconnues, vous avez tué votre épouse.

Je suis revenu de Guyane transformé, sur ce point et sur d'autres. Une vie bascule sur un coup de dés et l'on peut tuer sur un simple coup de colère. Je crois franchement que ma vision de la police, de la justice, de l'enseignement, de la politique en a été profondément et durablement modifiée. Pour mon bien, pour le bien de mes élèves, pour le bien commun peut-être...

En attendant, le temps a passé, là-bas comme ici, sans me demander mon avis et j'ai découvert ça sur Internet :

 

Venez visiter les îles

Non, non ! Vous ne vous trompez pas. C'est bien une publicité pour les îles guyanaises du Salut.

 

Bernard Bonnejean

  

 

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Histoire sans paroles : de Vichy à l'UMP

Publié le par Bernard Bonnejean

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à l'attention des boutefeux et autres

Hortefeux

 

 

 



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Drancy, mémorial.

 

En juillet 1941, le gouvernement hongrois déporte vers l'Ukraine, occupée par les Allemands, quelque 20 000 juifs de Ruthénie subcarpatique, prise à la Tchécoslovaquie en 1939. La plupart d'entre eux sont assassinés par des détachements d'Einsatzgruppen à Kamenets-Podolski  .

En août 1941, László Bardossy, premier ministre du royaume de Hongrie, promulgue la "Troisième loi juive" qui interdit aux non-juifs le mariage et les relations sexuelles avec des Juifs. Six mois après le massacre de Kamenets-Podolski, en représailles d'actes de résistance, les troupes hongroises massacrent 3 000 otages serbes et juifs en Yougoslavie, près de Novi Sad (Wikipedia).

 

   Arrestation de Juifs à Budapest en 1944

 

Berceuse chantée par les mamans roms

dans les camps de la mort

 

"Silence, faites silence,

Des tombes poussent là-bas.

Plantées par l'ennemi

Elles verdissent avec du sang.

Des chemins mènent vers PONARY

Aucun chemin n'en revient.

Le père a disparu la-bas

Emportant notre bonheur.

Tais-toi mon coeur.
Tais-toi mon enfant.

Pleurer ne sert à rien,

Jamais nos bourreaux ne comprendront notre douleur.

Même les mers ont des rivages

Même les prisons ont des murs,

Seule notre peine n'a pas de fin."

 

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Un holocauste commence toujours par des bruits de bottes qui rassurent les gens honnêtes

 

 


Merci très chère Régina Zilberberg Choukroun d'avoir rendu l'honneur à la communauté juive de France, vous qui ne vous abaissez pas à manger dans la main de Sarkozy, fils de Hongrois qui a fui l'armée russe, avant d'épouser une juive de France.

 

Demain, les sans-grade de la Shoah seront doublement pleurés et honorés.

 

En communion avec les victimes juives et roms, et leurs survivants,

 

Bernard Bonnejean

 

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Un aveu bien pénible

Publié le par Bernard Bonnejean

 

d'un bien piètre ami

 

 

Comment vous le dire ? Aurais-je assez de courage ? Ai-je la moindre chance d’obtenir votre pardon ?


Présent depuis des mois sur over-blog et sur facebook, je vous mens. Effrontément, sans vergogne, sans l’ombre d’un scrupule. Pour capter votre attention, votre générosité et, l’ai-je cru longtemps, un peu de votre affection. Je crois avoir été naïf. Au moment de faire le bilan, je dois bien l’avouer : je n’ai jamais été si seule : c’est le prix de ma faute.

 

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Tout est parti d’une réflexion de Catherine : « Vous n’êtes pas fait pour Internet. Tout y est virtuel. » Au lieu de fuir comme elle me le conseillait, je voulus lui donner la preuve que, moi aussi, je pouvais m’accommoder des techniques contemporaines et m’exercer à une métamorphose, ardue mais possible, souhaitable même. Il me fallait la convaincre – et me convaincre – que mon existence érémitique, loin de creuser un fossé infranchissable avec le reste de l’univers, favoriserait, au contraire, des échanges fructueux et salutaires.


Vous l’aurez déjà compris : je n’ai jamais été professeur ; ni écrivain ; ni membre d’une SGDL qui serait bien gênée par ma présence. Je m’appelle Françoise H. de R., en religion Sœur Emeline des Servites des Très-Saints-Sacrés-Cœurs-de-Jésus-et-de-Marie. Vous ne m’en voudrez pas, mes amis, de ne vous donner que mon nom de religieuse. Je ne veux pas prendre le risque d’entacher la mémoire d’une famille qui compta dans ses rangs des hommes politiques illustres et des prélats honorés par les fidèles et par la hiérarchie ecclésiastique.

 

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Certes, vous comprenez mieux maintenant ma colère face aux attaques éhontées de quelques peu nombreux anticléricaux. Mais avez-vous la moindre idée du travail psychologique qu’il m’a fallu accomplir sur moi-même pour parvenir à feindre ce courroux viril qui vous choqua parfois ?


Faible femme, j’ai gravé dans la pierre de mes devoirs un apostolat militaire contre la race des mécréants. Persuadée que le bûcher maudit de Rouen n’avait pas entamé le fer de l’épée orléanaise, nouvelle Jeanne j’ai chevauché mon destrier divin à l’assaut des nouvelles citadelles du matérialisme triomphant. Miles Christi, disait Charles Péguy, tout chrétien doit être un miles Christi, un soldat du Christ. Pour ma part, j’ai voulu être une chevalière depuis ma petite cellule du couvent breton de St-L.


Et j’y suis parvenue parfois contre de vieux maçons infâmes et diaboliques qui cachaient une âme noire sous des feintises obscènes.

 

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Mais aujourd’hui ce bel édifice patiemment construit avec ma foi et mon sang s’écroule. Voilà que le drame s’annonce à l’horizon, comme le déchirement du voile avant que le Temple ne s’écroule. Le tonnerre annoncé porte le doux prénom de Marco, un fidèle parmi les fidèles. La noblesse de son cœur, la fougue de sa religiosité m’interdisent de le nommer.


Jean C., je vous aime !


Oh, certes, je ne l’ai pas cherché, je ne l’ai pas voulu. J’ai lutté de toutes mes forces contre la tentation de la chair. Mais l’Ignoble m’a prise dans ses rets et jetée dans vos bras. Ne me rejetez pas, je vous en supplie ! N’essayez même pas de me raisonner ! Mon âme est prisonnière, mon cœur est torturé, mon corps tout entier frissonne à la simple évocation de votre doux nom : Jeannot !

 

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Ah ! Jean ! Est-il encore temps de m’inviter dans votre vie ? Je le crois. Nous prierons ensemble au pied de Notre Sauveur avant de nous jeter, brûlants, sur notre couche.


  Mon Jean ! Je quitte mes habits de nonne et je me revêts de mes atours de demoiselle laïque, et profondément chrétienne.


J’arrive !


Françoise.

 

 
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Homenaje en Chile herido

Publié le par Bernard Bonnejean

 


Un poco de bálsamo de Neruda sobre su suelo abierto

EN DIRECT DU CHILI link

¿ O Madre de Dios, por qué llamaron su tumba Concepción ?
Así como tu vientre virginal, o hija de Eva,
El Padre te reservó para dar vida, no para robarla
Y en tu pecho capturaste jóvenes frutos.

O Madre de Dios, la madre de la Viviente, la madre de las vivientes,
A Lourdes, le dijiste a Bernadette Soubirous :
"Que soy era Immaculada Concepciou !"
Y los corazones se recuperaron a latir
Y las almas, a esperar.

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¿ No tienen ellos bastante sufrido, tus chicos de Chile,
Bajo las torturas de militares endiablados,
Hombres, mujeres, niños, viejos, monjes y monjas, 
Víctimas de cristianos falsos que se tostarán en infierno ?

Ya comienza la larga noche del miedo
En las calles de Santiago y de Concepción.
¡ O Madre de Dios, Madre de Jesús Cristo,
Protege tus pequeños que tienen confianza en ti !
¡ Calma a la mortal vaga !

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¡ Preserva a los campesinos y sus bestias,
Los ciudadanos y sus casas,
Los pescadores y sus barcos !
Qué mañana el gente se despierte riéndose,
Mañana, el domingo, el día del Señor,
Qué mañana el gente se despierte
Rogando o cantando un poema de Pablo Neruda.

¡ Para el amor de Concepción para el Inmaculado !

Bernard Bonnejean




Antes de la peluca y la casaca
fueron los ríos, ríos arteriales,
fueron las cordilleras, en cuya onda raida
el cóndor o la nieve parecían inmóviles:
fue la humedad y la espesura, el trueno
sin nombre todavía, las pampas planetarias.

El hombre tierra fue, vasija, párpado
del barro trémulo, forma de la arcilla,
fue cantaro caribe, piedra chibcha,
copa imperial o silice araucana.
Tierno y sangriento fue, pero en la empunadura
de su arma de cristal humedecido,
las iniciales de la tierra estaban escritas.

Nadie pudo
recordarlas después: el viento
las olvidó, el idioma del agua
fue enterrado, las claves se perdieron
o se inundaron de silencio o sangre.

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No se perdió la vida, hermanos pastorales.
Pero como una rosa salvaje
cayo una gota roja en la espesura
y se apagó una lámpara de tierra.

Yo estoy aquí para contar la historia.
Desde la paz del búfalo
hasta las azotadas arenas
de la tierra final, en las espumas
acumuladas de la luz antártica,
y por las madrigueras despenadas
de la sombría paz venezolana,
te busque, padre mío,
joven guerrero de tiniebla y cobre
o tú, planta nupcial, cabellera indomable,
madre caimán, metálica paloma.

Yo, incásico del legamo,
toqué la piedra y dije:
¿Quién me espera? Y aprete la mano
sobre un punado de cristal vacío.
Pero anduve entre flores zapotecas
y dulce era la luz como un venado,
y era la sombra como un párpado verde.

Chile os Acoge

Tierra mía sin nombre, sin América,
estambre equinoccial, lanza de púrpura,
tu aroma me trepó por las raíces
hasta la copa que bebía, hasta la más delgada
palabra aún no nacida de mi boca.


Pablo Neruda

Publié dans martyre

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"Tout est achevé"

Publié le par Bernard Bonnejean

« Si je ne me raisonnais à certains moments,
je crierais à qui voudrait bien l’entendre
qu’Haïti est le plus beau et le plus ravissant pays du monde
et que les Haïtiens représentent un peuple beau, grand et magnifique. (...)
»

Jean MétellusHaïti une nation pathétique -


 

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« Les toiles d’Haïti nous posent une énigme. Car l’Afrique qui les inspire évidemment - et cela est particulièrement frappant avec Saint-Brice - n’a pas de peinture. Mais, il est vrai aussi que le chant noir qui a bouleversé le monde, le blues, lui non plus n’est pas né en Afrique, mais de la complainte des esclaves. Pourquoi la couleur surgit-elle, tout à coup, en Haïti plutôt qu’en toute autre île des Antilles ? »


André Malraux – Voyage au pays des naïfs -


 

Au pipirite chantant

Court extrait


Au pipirite chantant le paysan haïtien a foulé le seuil du jour et dessine dans l’air, sur les pas du soleil, une image d’homme en croix étreignant la vie
Puis bénissant la terre du vent pur de ses vœux, après avoir salué l’azur trempé de lumière, il arrose l’oraison de la montagne oubliée, sans faveur, sans engrains
Au pipirite chantant pèse la menace d’un retour des larmes
Au pipirite chantant les heures sont suspendues aux lèvres des plantations

Et si revient hier que ferons-nous ?

Et le paysan haïtien enjambe chaque matin la langue de l’aurore pour tuer le venin de ses nuits et rompre les épines des cauchemars
Et dans le souffle du jour tous les loas sont nommés.

Au pipirite chantant le paysan haïtien, debout, aspire la clarté, le parfum des racines, la flèche des palmiers, la frondaison de l’aube

Au pipirite chantant chaque goutte de rosée, chaque branche frémissante, le vent caressant les tonnelles sont messagers des esprits
Au pipirite chantant la tristesse peint le cœur
L’espoir lui même est sulfureux
La campagne avive les mystères
Elle traque déjà ses morts
Son ventre est gros de portées de soucis
Les morts grandissent sous les vivants
Et la plaine d’Haïti a reçu son brin d’eau
L’eau de la source amenée par les canaux
L’eau du ciel comme un toit de rosée
L’eau des yeux d’un enfant sans pain
Le sang d’une mère happée par le délire

Couleur, saveur, odeur ont voltigé sous la machette du paysan

(.....)

Au pipirite chantant avec l’eau vive de mes rêves j’efface les graves promulgations issues des rives du profit
Et mon propos, lié à ma source, bâillonne l’écume de toutes les eaux étrangères, de tous les cris de convenance et chausse l’irrévérence pour fouler le brouhaha de tous les mots d’ailleurs.

Jean Métellus,

Au pipirite chantant et autres poèmes, Maurice Nadeau 1978 - réédition 1995


Tout et n’importe quoi en ces lieux étaient objets de désennui. Une fourmi qui passe et c’est l’invention d’un jeu de poursuite, un morceau de craie et c’est la peinture rupestre qui revit, voire quand de la fouille attentive d‘une paillasse de fibres de bananiers qui s’effilochaient, le numéro 7 venait de sortir entre deux tiges torsadées que ne retenait plus la ficelle de sisal, une boîte d’allumettes des plus courantes, de celles dont le dessus s’orne de cette carte d’Haïti, aux frontières et contours auxquels personne ne fait attention, sauf quand on est obligé de s’ennuyer à mourir. Allez savoir pourquoi, une longue tradition en Haïti associe les boîtes d’allumettes à la représentation de l’île entière presque toujours peinte en rouge feu, ce qui n’est pas peu troublant sur l’usage inconscient que semblent suggérer ces petites boîtes aux subversions subliminales. C’est vrai que pendant la longue guerre d’indépendance, plus d’une fois, telle ou telle partie de l’île passa au feu plantations et guildives, villes et villas, mais tout même, deux cents ans plus tard, l’invite pyromane des boîtes d‘allumettes haïtiennes a de quoi intriguer.

Ils étaient six à fixer la boîte d’allumettes pendant que délicatement le numéro 7, le dernier venu, redressait le contenant aplati pour lui redonner sa forme originale avant de pouvoir l’ouvrir. À l’intérieur, quatre morceaux de papiers en petits rouleaux de deux pouces avaient été glissés dans le sens de la longueur de la boîte. À ne point douter, c’était l’œuvre d’un ancien occupant des lieux, qui sans doute avait été désigné, lui aussi, du numéro 7 accolé au dernier arrivant, puis avec le temps, il avait dû changer de numéro au gré des départs et des arrivées, pour être un jour le plus ancien des lieux, le numéro 1. Peut-être.que cela lui avait pris beaucoup de temps au temps où on s’éternisait entre ces quatre murs trop rapprochés à devoir s’allonger à tour de rôle, peut-être que cela avait été au contraire rapide au temps où on vidait ces lieux de manière expéditive les deux pieds devant. Toujours est-il qu’une, ou plusieurs personnes, avaient trouvé ce moyen, plus aléatoire encore qu’une bouteille à la mer, pour tenter de transmettre un message au-dehors.

Ils avaient dû disposer d’un crayon de plomb et d’une feuille de papier réglementaire de 8 1/2 x 11 qu’ils avaient partagé dans le sens de la longueur en quatre morceaux presque équivalents de deux pouces par onze pouces. Comment avaient-ils pu bénéficier d’une telle largesse restera un mystère en ce lieu en ce temps. C’est donc au crayon de plomb qu’il avait écrit son message, ou qu’ils avaient écrit leurs messages, s’ils étaient plusieurs à écrire, chacun à son tour de crayon, son parchemin en rouleau. Mais, depuis ce temps, presque tous les messages avaient été effacés, laissant les actuels habitants des lieux seuls, avec leur imagination, pour réécrire les lanières de papier avec ce qu’eux-mêmes auraient voulu lire ou écrire de mots intimes aux aimés, de déclarations incendiaires aux troupes à venir, d’acceptation résignée du sort subi ou son rejet véhément. Mais personne ne pensa que la carte elle-même eut pu faire l’objet du message d’un si précieux papier à ne pas gaspiller en mots inutiles.

Tous les messages avaient été effacés sauf un, effectivement mieux conservé d’avoir été écrit au crayon à chaque fois trempé dans de l’urine. L’effet d’acide avait gravé les lignes en creux sur le papier en offrant moins de prise au microclimat chaud et humide de la natte. L’on ne dira jamais assez toutes les vertus de ce seul remède en ces lieux, l’urine... Toutes les nombreuses affections de la peau y trouvent soulagement, et c’est geste de grande camaraderie que d’arroser d’un jet secourable toutes peaux meurtries au retour de la question. Le soulagement est instantané, à vous reléguer en effet secondaire négligeable la forte odeur d’ammoniaque qui flottera longtemps dans l’espace confiné.

Le dernier message parlait de côtes de débarquement d’une petite troupe de cinq promptement repérée. Ce qui était le sort habituel de la multitude des tentatives dans le pourtour de l’île et le long de sa frontière terrestre, depuis que le Gramma des Cubains avait déposé le 26 juillet 1957 ce petit groupe à peine plus nombreux auquel la chance allait sourire par effet de surprise. L’histoire confirmait son verdict sans appel, la première fois est un coup de génie, la deuxième fois une idiotie annoncée. Nombreux furent-ils à payer de leur vie cette méconnaissance. Les mille cinq cents kilomètres des pourtours haïtiens étaient depuis sur leur garde.

Chaque sentier frontalier, chaque tronçon de côte a sa lugubre histoire, même Côtes-de-fer dont le nom aurait dû alerter des risques de l’accostage. Et surtout Abacou, l’anse méridionale la plus avancée du promontoire de la presqu’île du Sud, le Finistère de l’île, Guacayarima disaient les Taïnos pour anus de l’île. Trois siècles de littératures de naufrages en ont fait le cap le plus difficile à doubler d’Haïti, le cimetière marin de la navigation côtière. Et c’est là qu’une vedette rapide partie, le 22 avril 1961, des côtes continentales en face, Venezuela ? Colombie ?, devait déposer le petit groupe. Ils n’eurent que le temps d’apercevoir l’un des plus beaux paysages au monde, une côte calcaire travaillée par en dessous par les fortes vagues venant du large qui ont créé une esplanade suspendue de deux centaines de mètres de surplomb, derrières lesquelles rejaillit l’écume en résurgence par de grands trous en pleine terre. Les espèces végétales, pourtant réputées verticales comme les cocotiers, poussaient à l’horizontal, pliées sous la force des vents continuels et des manguiers rampaient, branches d’un seul côté et fruits touchant terre... Pas âme qui vive à perte de vue, pensèrent-ils, alors que des villages surpeuplés se cachaient derrière des lignes de buttes de cuesta à l’abri des vents.

Les quatre survivants avaient assisté au calvaire immédiat de leur chef sur ordre du Palais, jusqu’au geste ultime de lui voir crever les yeux avec sa plume d’écrivain. L’écriture devenait moins lisible au bas de la feuille, dans la partie exposée à l’air du rouleau. Même plus capable de deviner le texte, hormis des mots par endroits, dont les deux derniers aux lueurs d’allumettes, Soleil… Rouge.

Georges Anglade, Un Atlas littéraire : Haïti par monts et par mots.



Bibliographie :

- Chronique d’une espérance ; L’Hebdo de Georges Anglade (2007-2008) (L’Imprimeur II, 2008)
- Rire haïtien / Haitian Laughter, recueil bilingue de 90 lodyans (Educa Vision, 2006)
- Et si Haïti déclarait la guerre aux USA ? (Éditions Écosociété, 2004)
- Ce pays qui m’habite (Lanctôt, 2002)
- Leurs jupons dépassent (CIDIHCA (Bibliothèque haïtienne), 2000)
- Les Blancs de Mémoire (Boréal, 1999)
- Cartes sur table, en trois volumes (Deschamps, 1990)
- Atlas critique d’Haïti (Centre de recherches Caraïbes, Université de Montréal, 1982)
- Espace et liberté en Haïti (Centre de recherches Caraïbes, Université de Montréal, 1982)
- L’espace haïtien (Presses de l’Université du Québec, 1974)
- Mon pays d’Haïti (Presses de l’Université du Québec, 1977)




Le 14 janvier 2010, l'écrivain haïtien Georges Anglade, né à Port-au-Prince le 18 juillet 1944 est mort avec son épouse, écrasé par sa maison.

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NEDA NEDA NEDA NEDA NEDA NEDA NEDA NEDA NEDA NEDA

Publié le par Bernard Bonnejean


NEDA


 















Ô mort,
où est ta victoire ?

Victor Hugo
« La mort de Gavroche »

  

       Courfeyrac tout à coup aperçut quelqu'un au bas de la barricade, dehors, dans la rue, sous les balles. Gavroche avait pris un panier à bouteilles dans le cabaret, était sorti par la coupure, et était paisiblement occupé à vider dans son panier les gibernes pleines de cartouches des gardes nationaux tués sur le talus de la redoute.
     - Qu'est-ce que tu fais là ? dit Courfezrac.
Gavroche leva le nez :
     - Citoyen, j'emplis mon panier.
     - Tu ne vois donc pas la mitraille ?
Gavroche répondit :
     - Eh bien, il pleut. Après ?
Courfeyrac cria :
     - Rentre !
     - Tout à l'heure, fit Gavroche.
Et d'un bond, il s'enfonça dans la rue. (...) Une vingtaine de morts gisaient çà et là dans toute la longueur de la rue sur le pavé. Une vingtaine de gibernes pour Gavroche. Une provision de cartouches pour la barricade.
   La fumée était dans la rue comme un brouillard. Quiconque a vu un nuage tombé dans une gorge de montagne entre deux escarpements à pic, peut se figurer cette fumée resserrée et comme épaissie par deux sombres lignes de hautes maisons. Elle montait lentement et se renouvelait sans cesse ; de là un obscurcissement graduel qui blêmissait même le plein jour. C'est à peine si, d'un bout à l'autre de la rue, pourtant fort courte, les combattants s'apercevaient.
   Cet obscurcissement, probablement voulu et calculé par les chefs qui devaient diriger l'assaut de la barricade, fut utile à Gavroche.
   Sous les plis de ce voile de fumée, et grâce à sa petitesse, il put s'avancer assez loin dans la rue sans être vu. Il dévalisa les sept ou huit premières gibernes sans grand danger.
   Il rampait à plat ventre, galopait à quatre pattes, prenait son panier aux dents, se tordait, glissait, ondulait, serpentait d'un mort à l'autre, et vidait la giberne ou la cartouchière comme un singe ouvre une noix.
   De la barricade, dont il était encore assez près, on n'osait lui crier de revenir, de peur d'appeler l'attention sur lui.
   Sur un cadavre, qui était un caporal, il trouva une poire à poudre.
   - Pour la soif, dit-il, en la mettant dans sa poche.
   A force d'aller en avant, il parvint au point où le brouillard de la fusillade devenait transparent. Si bien que les tirailleurs de la ligne rangés et à l'affût derrière leur levée de pavés, et les tirailleurs de la banlieue massés à l'angle de la rue, se montrèrent soudainement quelque chose qui remuait dans la fumée.
   Au moment où Gavroche débarrassait de ses cartouches un sergent gisant près d'une borne, une balle frappa le cadavre.
   - Fichtre ! fit Gavroche. Voilà qu'on me tue mes morts.
   Une deuxième balle fit étinceler le pavé à côté de lui. Une troisième renversa son panier. Gavroche regarda, et vit que cela venait de la banlieue.
   Il se dressa tout droit, debout, les cheveux au vent, les mains sur les hanches, l'œil fixé sur les gardes nationaux qui tiraient, et il chanta :
   
On est laid à Nanterre,
C'est la faute à Voltaire,
Et bête à Palaiseau,
C'est la faute à Rousseau.
   Puis il ramassa son panier, y remit, sans en perdre une seule, les cartouches qui en étaient tombées, et, avançant vers la fusillade, alla dépouiller une autre giberne. Là une quatrième balle le manqua encore. Gavroche chanta :
  Je ne suis pas notaire,
C'est la faute à Voltaire,
Je suis petit oiseau,
C'est la faute à Rousseau.
   Une cinquième balle ne réussit qu'à tirer de lui un troisième couplet :
  Joie est mon caractère,
C'est la faute à Voltaire,
Misère est mon trousseau,
C'est la faute à Rousseau.
   Cela continua ainsi quelque temps.
   Le spectacle était épouvantable et charmant. Gavroche fusillé, taquinait la fusillade. Il avait l'air de s'amuser beaucoup. C'était le moineau becquetant les chasseurs. Il répondait à chaque décharge par un couplet. On le visait sans cesse, on le manquait toujours. Les gardes nationaux et les soldats riaient en l'ajustant. Il se couchait, puis se redressait, s'effaçait dans un coin de porte, puis bondissait, disparaissait, reparaissait, se sauvait, revenait, ripostait à la mitraille par des pieds de nez, et cependant pillait les cartouches, vidait les gibernes et remplissait son panier. Les insurgés, haletants d'anxiété, le suivaient des yeux. La barricade tremblait ; lui, il chantait. Ce n'était pas un enfant, ce n'était pas un homme ; c'était un étrange gamin fée. On eût dit le nain invulnérable de la mêlée. Les balles couraient après lui, il était plus leste qu'elles. Il jouait on ne sait quel effrayant jeu de cache-cache avec la mort ; chaque fois que la face camarde du spectre s'approchait, le gamin lui donnait une pichenette.
   Une balle pourtant, mieux ajustée ou plus traître que les autres, finit par atteindre l'enfant feu follet. On vit Gavroche chanceler, puis il s'affaissa. Toute la barricade poussa un cri ; mais il y avait de l'Antée dans ce pygmée ; pour le gamin toucher le pavé, c'est comme pour le géant toucher la terre ; Gavroche n'était tombé que pour se redresser ; il resta assis sur son séant, un long filet de sang rayait son visage, il éleva ses deux bras en l'air, regarda du côté d'où était venu le coup, et se mit à chanter :
  Je suis tombé par terre,
C'est la faute à Voltaire,
Le nez dans le ruisseau,
C'est la faute à...
   Il n'acheva point. Une seconde balle du même tireur l'arrêta court. Cette fois il s'abattit la face contre le pavé, et ne remua plus. Cette petite grande âme venait de s'envoler.



Les Misérables, Cinquième partie, Livre I,
« La guerre entre quatre murs », Chapitre XV « Gavroche dehors »


Bernard Bonnejean

Publié dans martyre

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