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7 articles avec litterature et culture

Ma Princesse au petit poids

Publié le par Bernard Bonnejean

 

de GANAËL JOFFO

 

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L'autobiographie n'est pas un récit innocent. Chateaubriand, en une remarquable envolée lyrique, semble en avoir situé explicitement le moment privilégié de l'écriture. Pour peu que le lecteur se libère de sa réputation d'esthète formel, de styliste accompli, il pourra y distinguer la fonction plénière du genre :

Aujourd'hui que je regrette encore mes chimères sans les poursuivre, que parvenu au sommet de la vie je descends vers la tombe, je veux avant de mourir remonter vers mes belles années, expliquer mon inexplicable cœur, voir enfin ce que je pourrai dire lorsque ma plume, sans contrainte s'abandonnera à tous mes souvenirs (Mémoires de ma vie, 1809).

Quelques mauvais plaisants à la plume légère y auront vu un moyen commode d'y prolonger et d'y conforter leur image sociale. Les autobiographes sérieux d'Augustin à Mauriac jusqu'à des auteurs contemporains a priori secondaires, cherchent à capter l'être réel qu'ils ont été par-delà des apparences superficielles. Le texte écrit devient ensuite, progressivement, un acte que certains n'hésitent pas à qualifier de « testamentaire », l'accomplissement d'un devoir, d'une volonté altruiste de servir.

À lire cette somme gigantesque de « vies derrière soi », il semblerait que toute initiation à l'existence puisse se résumer en un désamour : la  fuite du soi imaginaire de l'enfance vers la construction d'un adulte formé idéalement en apparence mais bâti sur un modèle imaginaire. Cependant, notons d'emblée que n'être pas soi n'équivaut pas à n'être pas. L'interrogation totale d'Hamlet reprise en partie par le dualisme sartrien, être ou ne pas être, l'être ou le néant, est donc fausse dans ses attendus. N'être pas soi ne revient pas à ne pas exister, mais à se travestir, à mimer ce que l'Autre, personnage fictif par essence, possède que la destinée a refusé à ses semblables.

© Ganaël Joffo dans Ma Princesse au petit poids (François Bourin éd., 2011, 19 € ; désormais n° de page uniquement) n'ignore aucun de ces présupposés, elle qui dans la peur et dans la rage dut affronter, à défaut de vaincre, un Beau idéal, relatif, générateur de complexes physiques et psychologiques et créateur d'une névrose obsessionnelle invalidante et mortifère. Dans ce récit de « vieille ex-anorexique anonyme », elle se propose de sérier au plus près son ennemie intime, sans concession ni fausse pudeur, afin de répondre à ce « tourbillon de pourquoi » (41). Il s'agit ainsi de concrétiser un « devoir de mère, de femme, d'adulte » (9) au bénéfice de sa fille Lena, dix-neuf ans, tentée par les sites pro-ana, donc, se figure-t-elle, « née sous le signe de la névrose » comme tant de jeunes filles, de jeunes femmes comme elle, partagées entre le désir de séduire, la culpabilité de la première Ève et la terreur panique de regards trop appuyés ou trop absents.
 

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Adam et Eve chassés du paradis (Beauvais) 


Il serait vain de vouloir prouver qu'un être humain puisse exister par soi et pour soi seul. L'ouvrage de Ganaël Joffo tend à infirmer cette prétention à l'individualité. Si j'ai la certitude que la femme et l'homme ne sont pas des êtres sociaux par nature, je l'ai aussi qu'ils le deviennent par obligation et par intérêt, ne serait-ce que pour perpétuer l'espèce. Dans ce processus, l'adolescence est le passage de l'être familial à l'être social par la prise de conscience d'un univers moins restreint que le cercle de famille. Et dans ce processus de collectivisation contraint, le regard tient une place primordiale.
 

Finalement, rien n'est univoque dans le discours de Ganaël Joffo. Par un incessant aller-retour mère-fille, tout devient jeu et parfois l'amour maternel et filial atteint une telle acuité que le lecteur peut se perdre dans les méandres d'un partage d'émotion fusionnelle. L'expérience devient témoignage qui se veut thérapie. Mais y voir un soliloque destiné à un seul bénéficiaire serait une erreur. Ganaël se voit en Lena, même si elle s'en défend et sa fille finit par se voir en elle.

Donc, tout le livre repose sur le principe de réciprocité fondé sur le regard. Le regard du père, d'abord, qui s'éveille à l'adolescence de sa fille après qu'elle s'est sentie « nulle, ignorée de lui » (20) pendant toute son enfance. Survient alors LA scène, terrible car inattendue dans son déroulement et dans ses conséquences. Ganaël Joffo ne cherche ni à expliquer ni à pardonner  ce « regard, mélange de rage et d'horreur » (21) du « premier homme de [sa] vie » (28) lorsqu'il prend conscience que sa fille a franchi une étape décisive de sa féminité. Tout le problème de l'incompréhension paternelle devant la fuite prochaine, inéluctable et légitime de sa progéniture est ici posée. Dans la langue commune, très souvent juste dans sa simplicité, on dirait que Ganaël lui « échappe ». Cette adolescente de treize ans se sent belle, et, apparemment, n'éprouve aucune culpabilité à attirer « le regard visqueux d'un Algérien collé à [son] arrière-train » (21). Apparemment ? Que l'adjectif visqueux est révélateurdans ce contexte ! C'est le jugement du dieu-père qu'on entend repris par sa fille des années plus tard lorsqu'elle devient rédactrice de sa propre histoire... Une jeune fille a-t-elle le droit de « provoquer » ce regard aussi coupable, au bout du compte, que le spectacle qui l'a engendré ? La punition du père sera ridicule et inefficace : gommer, masquer les formes de sa fille, causes du scandale ! Cette ineptie est ressentie par la jeune Ganaël comme un remède délivré par son père médecin qui « d'un regard médical [s'était mis] à mesurer la gravité de [s]on état » (29).

La méthode paraît d'autant plus inique qu'elle ne semble pas égale. Le premier étonnement de la jeune fille vient d'abord de l'attitude des autres femmes. Si elle peut compter sur la complicité de sa grand-mère qui la dit « plus jolie que [s]a mère, plus jolie que [s]a sœur » (36), comment s'explique alors l'indifférence coupable et révoltante de sa mère, cette « petite star de poche [...] ravissante » (30) ? Et cette tante qu'elle semble tant aimer ? Pourquoi toutes deux qui savent ce que l'homme est censé ignorer n'interviennent-elles pas pour mettre un terme à cette scène qui semble psychologiquement si dure et si longue.  J'avoue m'être moins indigné de la bêtise du père que de la politique de l'autruche des deux femmes qui « n'avaient toujours rien vu, rien entendu » (30). Et je ne puis que reprendre les propos de Ganaël Joffo contre « ces femelles élevées dans le culte de l'homme » :


Celles-là même qui, quelques années plus tard, militeraient avec violence pour la libération de la femme, la fin du règne des machos, la suppression pure et dure des Alain qui [...] frimait comme un imbécile, savourant sa gloire de mâle dominant, cette gloire qu'il croyait éternelle." (46)

 

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Pourquoi le mari et le frère permet-il ce qu'il interdit à sa fille. Si « tout le monde regardait [s]a mère et [s]a soeur », pourquoi n'ont-ils pas le droit de la regarder, elle ? Pourquoi se sent-elle à ce point tiraillée entre le « besoin fou de plaire aux hommes » et « la terrible peur de déplaire à [s]on père » ? D'autant que dans ce concours subtil et sauvage de séduction juvénile vient s'intercaler l'autre qui d'amie devient rivale. Annie, « [s]a cousine préférée », se présente au bar de la plage avec une féminité radieuse, une « Annie grandie, mincie [...] devenue en un an l'une des reines abeilles de cette ruche » (43).

Et le mot fatidique, le mot tabou qui fait mal, d'autant plus qu'il est prononcé par Alain, le premier amour, devenu chevalier servant d'Annie, la mince, qu'il veut épater en lançant à la cantonade à l'intention de la jeune fille : on dirait un « gros cachet d'aspirine », « bien grassouillette quand même » (45). Et voilà la poupée transformée en épouvantail, un « immonde paquet de linge trop large et de chair trop blanche » (31). Et le lecteur ne peut que s'incliner devant le jugement de Ganaël : « Qu'il était con ! » (44) ou plutôt « qu'ils étaient cons ! » tant il est vrai que, comme le dit l'auteur : « Il suffit parfois d'un mot, d'un geste maladroit, et la vie bascule » (38).

.../...        



© Bernard Bonnejean

 

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Nourissier, le faux indifférent

Publié le par Bernard Bonnejean

 

d'avant Pivot

 

 

Il s’aperçut qu’on se trompait

sur son audace, sur sa forme, sur son talent,

sur son cynisme, sur son ambition, sur sa gentillesse :

  on lui attribuait trop de tout.

François Nourissier, Portrait d’un indifférent.

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Pour qui considère aujourd'hui l'œuvre de François Nourissier, les débuts en littérature de cet écrivain paraissent singuliers. Son premier livre, en forme d'essai, porte en effet sur les déplacements de population entre 1912 et 1950 ; l'ouvrage était précédé d'une préface de Louis Massignon. Bien que le même sujet se retrouve traité dans l'un de ses premiers romans : La Vie parfaite, la compétence de l'auteur en ce problème et le souci d'humanité qu'il marqua dans la façon dont il en écrivit, cédèrent très vite à d'autres préoccupations. Ce fut l'époque des courts romans : L'Eau grise, Les Orphelins d'Auteuil, Le Corps de Diane, récits d'une écriture élégante et sèche qui racontaient la désagrégation d'un couple ou décrivaient un portrait de femme tentée par Sodome. Une faiblesse d'imagination, le manque de sympathie du romancier pour ses personnages, une certaine confusion parfois dans l'intrigue, l'emploi mal assimilé de techniques neuves, ne permettaient guère de prêter un vif intérêt à ces fictions. Restait le style. Un style nerveux, brillant et sûr, qui laissait espérer d'autres ouvrages plus forts et plus convaincants. Un pamphlet d'abord : Les Chiens à fouetter (Sur quelques mœurs de la société littéraire et sur les jeunes gens qui s'apprêtent à en souffrir), confirma les dons qu'on pressentait. Ingénieux et corrosif, ce vade-mecum à l'usage des apprentis littérateurs vaut par l'insolence et la verve. L'auteur nous présente ainsi le mince ouvrage : « Ce petit livre a été écrit parce que trop de gens font la polémique, la critique, jouent aux idées — bref, font la littérature — comme les taxis font la maraude. C'est-à-dire transforment une jolie promenade en racolage et un amour en coucherie. » Sous le masque désinvolte de la facilité, l'impertinence, l'insolence courent et se développent de page en page, touchant l'un, touchant l'autre. Mais qu'on y prenne garde ! Derrière les propos frondeurs, moqueurs ou caustiques, derrière la fantaisie, la vérité perce. L'écrivain-qui-répond­au-jeune-homme-qui-l'admire, la livre, en peu de mots, à la fin de la lettre : « La littérature, mon cher garçon, est une affaire de passion et de santé. A Paris, les passions s'énervent et se vident. Écrire est une aventure risquée, violente, en quelque sorte athlétique. Il y faut le fond et la pointe, c'est-à-dire les qualités qu'on exige, sur le stade, pour le dix mille et pour le cent mètres. »

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Le fond et la pointe, François Nourissier va les trouver en se prenant lui-même comme point de mire, sujet d'investigation et cible à ses coups. L'œuvre qui se développe depuis Bleu comme la nuit par Un petit bourgeois et Une histoire française jusqu'à La Crève le portera d'un coup à une réputation justifiée. Sans trop goûter l'argument qui ouvre le premier volume (est-ce vérité ? ficelle ou ruse ?) et qui permet au journaliste de rencontrer celle qu'il aimera, le lecteur cède très vite tout ensemble au foisonnement d'idées et aux images éclatantes. La description des amours de l'auteur, piquante ou tendre, rappelle les meilleures pages de Paul Morand ou de Valery Larbaud. Trois femmes : une Américaine dont les effusions se présentent comme une hygiène bien comprise, la nièce de l'écrivain Saint-Lorges, sensuelle et érotique, et enfin Bandit, la femme-enfant, dont la jeune passion clôt le livre, prêtent tour à tour leur esprit — et leur corps — à l'ironie ou à l'émotion d'un mémorialiste qui ne perd jamais l'occasion, à travers elles, de se railler. Plus prompt encore, et plus incisif, se fera le trait, lorsque François Nourissier remonte à son enfance pour narrer le déroulement de son existence. Une remarque pourtant : l'aventure humaine qu'il nous livre, la sienne, avec ses ambitions, ses faiblesses, ses lâchetés nous toucherait sans doute plus au vif du cœur si la lucidité avec laquelle il s'examine et se juge ne s'ornait trop souvent du clinquant de miroirs biseautés aux cadres frivoles. La vérité se heurte à la désinvolture, la désinvolture ramène parfois à la futilité : les gloses sur la qualité d'un grain de peau, la nuance d'un hâle ou la fragilité d'une glande, dérobent un fond de tendresse inavouée et d'angoisse tue. Pudeur ? Non, certes. La pudeur est mise à mal en maints endroits. Ironie, donc ? Oui, mais une ironie qui se maintient à fleur d'épiderme par peur d'aller trop loin et de découvrir les plaies profondes. Sous les traits trop précis d'un masque fragile mais fascinant, l'homme vrai se dissimule, épiant dans les yeux des autres le reflet qu'il donne de soi au travers d'une image dont il a volontairement forcé le dessin trop mou, grâce aux moyens d'un art très sûr. Peut-être le dernier volet — actuellement publié — de cette histoire, marque-t-il une évolution vers plus de netteté sous moins de fard. Une vie qui coule et s'use dans la fatigue de vivre, avec des emballements légers pour de petites choses, des étonnements qui se perdent dans la grisaille du recommencé, la tristesse qui se profile dans le plus maigre bonheur, il semble que François Nourissier ne cueille que le malaise, la détresse, le désenchantement et l'amertume. Mais la fièvre feutrée et le dépit contenu avec lesquels il brosse son inventaire — qui chez un autre paraîtrait décevant — s'ouvrent si bien à l'intelligence et à l'impertinence qu'un habit d'or cache la nostalgie navrée d'une existence réduite à de minces acquêts. La patience et l'art des mots ont finalement raison des sentiments qui les suscitent.

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Cette fausse désinvolture et cette fausse insolence offrent peu de ressemblance avec le cynisme d'un Roger Nimier et des « hussards » qui firent la littérature des années cinquante, dont François Nourissier se trouve pourtant le contemporain. L'homme n'est pas celui des départs sans retour ou des engagements définitifs. Une certaine mesure, doublée d'une certaine prudence, le retient au seuil des chemins sans issue. Ses doutes et ses incertitudes deviennent prétexte à phrases, ses ébranlements et ses tergiversations se font trame à tisser les mots. Est-ce alibi à une difficulté d'être ? Est-ce pure vocation ? Son amie Edmonde Charles-Roux penche pour la deuxième hypothèse. « Mon courage, déclare-t-elle, aura été de l'avoir souvent applaudi. C'est qu'avec le temps j'avais fini par comprendre que la futilité de ses volte-face faisait partie du jeu et que de s'accorder des manies, faire l'homme de cheval puis tourner les talons aux prestiges de l'équitation, se livrer corps et âme aux vertiges de la vitesse, parler avec une admiration têtue des mérites d'un cabriolet de sport, puis avec mépris « des petits marlous à voiture géranium », consacrer un mois à l'étude du ski et affirmer qu'il n'y a d'inspiration que sur les cimes, fuir la neige et simuler une soudaine attirance pour le sable des plages, témoigner aux vieux écrivains réprouvés, aux proscrits une admiration sincère, être le premier à leur rendre justice, en un mot les aimer au point de s'écrier : « Mes vieillards me comblent... », et de la même voix : « Ah, je ne voudrais pas me sentir un étranger, en exil dans une nation rajeunie, riche, etc. Défaitiste en somme », vanter l'internationalisme et les charmes cossus de la Suisse, s'y établir, jouer à l'apatride et soudain n'envisager d'autre lieu de bonheur que la plus éloignée, la plus oubliée des provinces françaises, libérer une envie insolente de boire et laisser entendre que le dry martini est le seul moyen dont on dispose pour échapper à la léthargie, et vivre ainsi, la tête brumeuse, jusqu'au sursaut qui conduit à pas essoufflés vers la pesée matinale et la certitude qu'il n'y a de véritable équilibre pour l'homme de lettres que dans la pratique régulière du sport, bref, à mieux le connaître j'avais fini par comprendre que cette manière de se jeter sur « n'importe quoi qui fût très rapide et éblouissant », enfin que ces différentes façons de passer à l'ennemi étaient la méthode inventée par François Nourissier pour ne jamais trahir la littérature. »

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Portrait d'un indifférent, tel est le titre que François Nourissier donnait à un court libelle de forme romancée, publié environ à la même époque que le premier volume de sa biographie. Esquissait-il, à travers le personnage de Bertrand Seigneur, l'auteur d'un Narcisse triste, le portrait de son double ? Tentait-il d'exorciser par le moyen de ce double, l'échec de ses premiers essais, sachant sur quelle meilleure pente l'entraînait une conscience plus vive de ses forces et de son destin ? Un demi-masque protège aujourd'hui encore son visage. 

Joseph MAJAULT

© Casterman, 1968

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Ainsi écrivait-on au temps de la décadence soixante-huitarde. Peut-être parce qu'on avait la chance d'avoir lu et analysé les grandes œuvres de la littérature française, dont la Princesse de Clèves, jusque et y compris les techniciens et ingénieur-maison de ma famille.

 

Je dédie cet article, que j'ose admirer puisqu'il n'est pas de moi, à mes amis Richard et Fred ainsi qu'à Samia.

 

Bernard Bonnejean 

 

 



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Une vie : à mes élèves

Publié le par Bernard Bonnejean


A mes ancien(nes) élèves,

  

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Je vous attendais et vous êtes là ! Derrière l'écran !

Je le sais parce qu'on me l'a dit. Quelqu'un de plus sérieux que mon petit doigt.

Les plus âgé(e)s d'entre vous avez 58 ans. J'en ai 60 et demi. Sans commentaire.

Il n'y a donc plus grand chose qui nous sépare, vous et moi.

Vous voulez savoir ce qui me ferait plaisir ? Que vous poussiez la porte et que vous leur disiez à tous ces gens-là qui me lisent sans me connaître tout l'amour que je vous ai donné.

C'était pas visible ? Je sais. Fichue pudeur ! Mais même quand j'en venais, très rarement, à la punition, je vous aimais et je vous aime encore.

Aujourd'hui, on vous donne du Madame ou du Monsieur. J'en connais même à qui on sert du Mon Père. Vous êtes chargé(e)s de famille, grands parents peut-être ?

Alors, toi, oui toi, si tu es vraiment là, pousse la porte et dis-leur, même s'il t'est arrivé de me détester à cause d'une injustice.

Avec l'orthographe et le style qui sont les tiens. En ce domaine-là aussi, on a fait ce qu'on a pu tous les deux. Si on n'a pas réussi, c'est que ça ne devait pas se faire. C'est pas noté, je te le promets ! En plus, le français élégant et sans tache cache parfois bien des misères...

Je t'ai appris ça aussi, au mieux que je l'ai pu : l'esprit critique !

Une prière, seulement :

Tout ce que j'ai dit, tout ce que j'ai fait, de bien et de mal, de médiocre aussi, je l'ai signé de mon nom.

Je n'aimerais franchement pas qu'un(e) de mes élèves signât [tu me le pardonnes, ce subjonctif-là ? c'est pour ne pas oublier qui j'étais] sous un pseudonyme, même pour dire une gentillesse.

Laisse ça aux lâches et aux couards !

Monsieur Bonnejean


L'un d'entre vous a dit en ville que j'avais mis ma carte d'identité avec ma photo.
Ce n'est pas une carte d'identité, mais la carte de sociétaire de la SGDL,
société des Gens de Lettres.

Fondée en 1838 par des écrivains célèbres, Honoré de Balzac, Victor Hugo, Alexandre Dumas, George Sand, la Société des Gens de Lettres a toujours défendu, au cours de l'évolution des techniques de production et de diffusion, le droit moral des écrivains, des auteurs de l'écrit.

Le reste est une présentation de la Société par elle-même :

1840 Publication du Code Littéraire
1846 Établissement d'un service médical pour les hommes de Lettres.
1856 Première réflexion pour l'établissement d'une caisse de retraite pour les écrivains.
1861 Création d'une pension pour les sociétaires.
1891 La SGDL obtient le statut d'Association reconnue d'utilité publique.
1908 Première prise en considération des "'droits de reproductions faites à l'aide de machines parlantes ".
1913 Contribution à la création d'une commission des traductions tendant à donner un statut professionnel aux traducteurs.
1933 Protestation contre les mauvais traitements infligés aux intellectuels juifs en Allemagne et en URSS.
1975 Élaboration de la loi sur la sécurité sociale des écrivains : " l'écrivain devient enfin un citoyen à part entière ".
1976 Contribution à la création de l'Agessa, association pour la gestion de la sécurité sociale des auteurs.
1977 Élaboration, avec le Syndicat National de l'Edition, d'un contrat-type de cession des droits d'auteurs, et d'un code des usages.
1981 Contribution à l'établissement d'un prix unique du livre.
1981 Création de la Scam, Société Civile des Auteurs Multimédia, désormais chargée de percevoir et répartir les droits audiovisuels des œuvres documentaires.
1985 Instauration du double contrat d'édition avec obligation d'un contrat séparé pour la cession des droits d'adaptation audiovisuelle.
1995 Négociations et obtention de la loi sur la reproduction par reprographie.
1998 La SGDL se dissocie de la SCAM qui quitte l'Hôtel de Massa.
Mise en place d'une mutuelle spécifique pour les auteurs de la Société des Gens de Lettres.
1999 Création de la Sofia, Société française des intérêts des auteurs de l'écrit, chargée de gérer le droit de prêt des livres en bibliothèques.
2005 Création de la première retraite complémentaire pour les écrivains.

Liste des présidents de La Société des Gens de Lettres depuis sa création :

1837-1839 Abel-François VILLEMAIN
1839-1840 Honoré (de) BALZAC
1840 Victor HUGO
1840-1844 François ARAGO
1844-1847 Jean-Pons VIENNET
1847-1848 Narcisse (de) SALVANDY
1848-1852 Louis DESNOYERS
1852-1855, 1857-1860, 1861-1864 Francis WEY
1855-1856 Xavier SAINTINE
1856 Léon GOZLAN
1856-1857 Michel MASSON
1860-1861 Edouard THIERRY
1864-1865 Emmanuel GONZALES
1865-1868, 1874-1876 Paul FEVAL
1868, 1876-1877 Paul (de) MUSSET
1868-1869 Jules SIMON
1869-1872 Frédéric THOMAS
1872 Léo LESPES
1872,1873 Augustin CHALLAMEL
1873 Arthur De BOISSIEU
1873-1874 Eugène MULLER
1874 ALTAROCHE
1877-1880, 1881-1884 Edmond ABOUT
1880-1881 Henri MARTIN
1884-1885 Arsène HOUSSAYE
1885-1888 Jules CLARETI
1888-1889 André THEURIET
1889-1890 Henri (de) BORNIER
1890-1891 Ernest HAMEL
1891-1894, 1895-1896 Emile ZOLA
1894 Jean AICARD
1894-1895 Aurélien SCHOLL
1896-1899 Henry HOUSSAYE
1899-1900, 1903-1906 Marcel PREVOST
1900-1902 Paul HERVIEU
1902-1903 Abel HERMANT
1906-1908 Victor MARGUERITTE
1908-1910, 1913-1916, 1917-1920, 1923-1926 Georges LECOMTE
1910-1913 René DOUMIC
1913 Pierre BAUDIN
1916-1917 Pierre DECOURCELLE
1920-1922 Edmond HARAUCOURT
1922-1923 Charles LE GOFFIC
1926-1929 Edouard ESTAUNIE
1929-1930 Pierre BENOIT
1930-1932, 1933-1936 Gaston RAGEOT
1932-1933 François MAURIAC
1936 Georges DUHAMEL
1936-1937, 1938-1946 Jean VIGNAUD
1937-1938, 1946-1947 Camille MARBO
1947-1948 Gérard BAUER
1948-1949 Maurice BEDEL
1949-1950 Fernand GREGH
1950-1952 Pierre DESCAVES
1952-1955 Paul VIALAR
1955-1957 Jean (d') ESME
1957-1959 Yves GANDON
1959-1962 Francis DIDELOT
1962-1965 Jacques CHABANNES
1965-1966 Pierre LYAUTEY
1966-1968, 1979-1982 Paul MOUSSET
1968-1971 Jean-Albert SOREL
1971-1974, 1977-1978 Jean ROUSSELOT
1974-1977 Yves CAZAUX
1978-1979, 1987-1989 Didier DECOIN
1982-1986 François BILLETDOUX
1986-1987 Pierre DUMAYET
1889-1992 Régine DEFORGES
1992-1996 Paul FOURNEL
1996-2000 François COUPRY
2000-2002 Georges-Olivier CHATEAUREYNAUD
2002-2006 Alain ABSIRE
2006 François TAILLANDIER
2007   Alain ABSIRE

 

Quel est notre principal sujet de préoccupation, actuellement,
à la SGDL ? Lis cette mise en garde de notre président
et la lettre que je viens de recevoir et tu sauras.
 

Auteurs, éditeurs : le désaccord

Par Alain Absire, écrivain, président de la Société des Gens de Lettres

En mars 2007, Le Monde publiait l‘un de mes articles intitulé : Le livre numérique en zone de non droits, qui, faisant des relations contractuelles entre auteurs et éditeurs l’axe incontournable d’une politique réussie de numérisation des livres, posait le contexte. S’en suivit l’ouverture de discussions professionnelles entre la Société des Gens de Lettres dans son rôle de médiateur et le Syndicat National de l’Edition, en vue de définir ensemble les bases d’une gestion des droits numériques équitable et sans heurts. Las ! Après deux ans et demi de discussions, tandis que Google continue à numériser nos livres à tour de bras, et que, en quelques jours, aux Etats-Unis, 600 000 livres numériques ont été téléchargés sur la nouvelle tablette i.pad, tout accord, même provisoire et dans la ligne de la législation actuelle en attente de négociations plus larges, s’avère impossible.

En dépit de nombreuses concessions des auteurs, malgré l’approche constructive d’éditeurs tels que P.O.L. et le travail de réflexion de fond entrepris depuis des années, y compris en matière de contrat numérique, par les Editions Gallimard, pour des raisons inexplicables à nos yeux, plusieurs membres du SNE ont choisi de ne pas signer l’accord a minima auquel nous étions parvenus au terme de nombreuses et longues séances de travail. Préférant ignorer les préconisations des rapports Zelnik et Tessier sur la numérisation du patrimoine écrit, ils souhaitent engager de nouvelles discussions, alors même que nous étions parvenus à des propositions communes. Soyons clair : les auteurs ne réclament pas un quelconque privilège supplémentaire. Ils veulent simplement instaurer un partenariat équilibré dans la continuité de leurs relations avec leurs éditeurs traditionnels auxquels ils sont souvent très attachés, et s’assurer une rémunération décente sur l’exploitation de leurs livres dématérialisés. Face à des modes de création, de publication, de diffusion, d’usage et de lecture révolutionnaires, et sans modèle économique défini, ils ne peuvent se résoudre à figer les nouvelles pratiques éditoriales selon les seuls paramètres de l’édition papier. Pour que la chaîne de valeur du livre ne soit pas rompue, au détriment des lecteurs, par un séisme dont le monde entier mesure l’ampleur, auteurs et éditeurs sont aujourd’hui obligés d’innover. Les écrivains de langue française n’en peuvent plus qu’on leur rappelle sans cesse leur devoir de « confiance réciproque », alors que, dans le cadre de relations interprofessionnelles à éclipses, rien de neuf ne se formalise. Est-il besoin de redire que, via la SGDL, les auteurs ont osé attaquer Google, aux côtés du Syndicat National de l’Edition, avec le succès que l’on sait, et qu’ils n’ont pas l’intention de se tenir à l’écart des actions pour contrefaçon contre la firme américaine annoncées par plusieurs éditeurs au Salon du Livre ?

De retour de Bruxelles, la Société des Gens de Lettres et l’ensemble des délégués de l’European Writers’ Council ont pu constater l’engagement de nombreux membres du Parlement européen en faveur de négociations collectives équilibrées entre auteurs et éditeurs. Sachant que plusieurs États, dont l’Allemagne, se prononcent en ce sens, nous ne pouvons continuer à perdre un temps qui nous est compté en espérant que l’univers numérique ait une chance de se clarifier. Dans l’attente d’un développement des usages de la profession, et face aux numérisations de masse actuellement à l’étude, il est ainsi vital d’admettre que, supprimant la notion même de stocks et d’édition « épuisée », les techniques d’exploitation numériques sont distinctes de l’exploitation permanente et suivie des livres imprimés. Comme il est impératif de repenser le mode et la durée de cession des droits numériques, faute de quoi nombre d’auteurs se tourneront vers un nouveau type d’éditeurs dont le seul objectif est la rentabilité immédiate... E-libraires, e-diffuseurs, pionniers des techniques numériques et autres opérateurs télécom peu soucieux de la qualité des contenus en ligne, mais plus offrants et à la pointe des services informatiques et des techniques de Webmarketing permettant une diffusion active de chaque ouvrage en ligne.

Dans cette attente, et pour se faire entendre après trop de fins de non-recevoir, de nombreuses organisations d’écrivains et illustrateurs de livres viennent, à l’instar de leurs confrères de la bande dessinée, de lancer une pétition en appelant aux pouvoirs publics pour obtenir l’ouverture de négociations interprofessionnelles représentatives de l’ensemble des éditeurs et des auteurs :

http://www.jesigne.fr/petitionappeldunumerique.

Une telle initiative, la première en son genre, ne peut qu’être entendue… À moins que les premiers maillons de la chaîne du livre ne préfèrent laisser Google, Amazon, Apple et quelques autres, dormir tranquilles en se répétant que demain leur appartient.

Dans La Navigation de Mael-Duin, un récit irlandais du Xe siècle, les marins traversent une mer de nuages si légère qu’ils craignent d’être entraînés dans le combat de monstres qui se déroule sous le navire. « Mais après bien des périls, ils passèrent au-delà. » Heureuse insouciance. Nous savons, aujourd’hui, que les chocs de titans nous concernent tous. Entre le groupe Hachette, numéro 1 de l’édition française, et Google, numéro 1 de – ma foi, tout le reste –, il ne s’agit pas d’un combat, mais d’un protocole d’accord signé le 17 novembre. Et comme Mael-Duin, les auteurs passent, sur leur nuage, craignant de tomber entre les deux géants.

Mais n’y sont-ils pas déjà ? C’est de nos livres qu’il est question, de nos livres « commercialement indisponibles » qui, dans six mois, seront numérisés par Google avec l'accord impératif et préalable des éditeurs du groupe Hachette. Ces fichiers, qui seront commercialisés, sans exclusivité, sur la plateforme du groupe américain, seront également remis à Hachette, pour une exploitation sur les plates-formes de diffusion numériques françaises, en particulier celles des libraires. 

Dans tous les cas, le prix de vente sera fixé par l’éditeur français, ce qui devrait permettre aux auteurs de percevoir une rémunération proportionnelle et significative. Ces fichiers pourront aussi être utilisés pour développer une offre d’impression à la demande et, enfin, être transmis, sous certaines conditions d’utilisation, à la Bibliothèque nationale de France. Le passé n’est pour autant pas effacé, puisque Hachette reste engagé au sein du Syndicat national de l’Edition (SNE) dans le procès intenté par le groupe La Martinière contre Google, et auquel la SGDL s’est aussi associée.

Alors, réjouissons-nous ? Oui, de voir nos oeuvres à nouveau disponibles et diffusées dans le monde entier. Oui, de voir Google, qui jusque-là numérisait sans complexe ni autorisation, se plier au droit d’auteur à la française, acceptant notamment de renoncer aux « snippets », ces fragments de quelques lignes appelés par les internautes sur le moteur de recherche. Mais les points à régler restent nombreux et nous ne pouvons faire preuve d’un optimisme confiant. Sur quels critères sera établie la titularité des droits ? Sur quelle assiette sera calculée la rémunération des auteurs ? Leur droit moral sera-t-il respecté dans toutes ses composantes ? Nous garantira-t-on qu’un fichier numérique, ou l’impression à la demande d’un exemplaire d’après ce même fichier, ne pourront être considérés comme une prolongation de l’exploitation permanente et suivie telle qu’elle existe actuellement pour le livre papier ? Quel impact cet accord, s’il est conclu, aura-t-il sur le projet de numérisation des oeuvres indisponibles du XXème siècle porté par le Ministère de la Culture et soutenu par la SGDL, comme par le SNE ?

Trop de questions pour lesquelles nous voulons plus qu'une réponse : un réel engagement. Rappelons que l'éditeur titulaire des droits d'un livre imprimé n'est pas implicitement titulaire des droits numériques : un avenant doit être signé si la clause de cession numérique est inexistante ou imprécise. Il appartiendra à l'auteur de donner (ou non) son accord et d'être attentif à ce que la rémunération ne se limite pas à un pourcentage sur le prix de vente, mais sur l'ensemble des revenus tirés de l'exploitation.  Ceux-ci étant encore mal connus, nous ne pouvons que conseiller la conclusion d'avenants de courte durée.

Il y a beaucoup d’agitation sous notre nuage, depuis quelques mois. Ajoutons à celle-ci le projet ministériel de numérisation des oeuvres indisponibles ; la proposition de loi sur le prix unique votée par le Sénat, à laquelle vient de s’ajouter l’amendement sur la TVA à 5,5 % pour le livre numérique voté par le même Sénat ; les consultations de la Commission européenne sur la numérisation du patrimoine ; le projet de formation continue pour les artistes-auteurs…

Tout cela nourrira les discussions entre auteurs et éditeurs, à la SGDL comme au Conseil permanent des écrivains (CPE). Et la SGDL sera partie prenante dans tous les groupes de travail auprès des institutions concernées. Car les auteurs ne resteront décidément pas sur leur nuage.

Jean Claude Bologne

En somme, on ne peut rien contre la numérisation et je ne crois pas, sérieusement, qu'un auteur puisse se révolter contre un mode de préservation du patrimoine et sa mise à la disposition du plus grand nombre. Un livre est écrit pour être connu, pas pour faire les chous gras d'un commerçant sans scrupule. C'est dans cet objectif que nous nous devons de rester vigilant.

Bernard Bonnejean

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Le beau brouillon !

Publié le par Bernard Bonnejean

"A quoi ça sert, M'sieur,
vendredi 20 février 2009


de soigner ses brouillons ? On les rend jamais ! "

Ils ont parfois d'intelligents questionnements, ces enfants, et il faut toute la bonne éducation d'un bon maître - ou plutôt d'un maître bon - pour leur faire admettre l'inadmissible. Car, à l'âge de l'école, tout ce qui est inadmissible est injuste et vice versa. Et les enfants tolèrent à peu près tout, sauf les autres enfants et l'injustice.

Parmi les iniquités les plus flagrantes, pour eux la plus rebutante : le travail gratuit. Gide a défendu la possibilité de "l'acte gratuit" qu'on fait sans aucune raison, ni raisonnable ni irrationnelle. Jamais vous ne ferez comprendre à nos futurs concitoyens, messieurs les pédagogues, défenseurs de la méthode ludique - encore que le jeu soit une fin comme une autre - cette notion philosophique abstraite, parfaitement acceptable pour autrui mais toujours insupportable pour soi, qu'est le plaisir de "travailler pour rien". Tout le temps que vous avez pris pour nous expliquer vos théories, ne l'avez-vous pas converti en espèces sonnantes et trébuchantes au cours de conférences dites parfois "pédagogiques", de colloques, de séminaires, de bouquins de tous ordres qu'au terme d'une belle carrière d'enseignant j'ai confiés à l'Emmaüs du coin ? Pas par charité ; pour déblayer mes rayonnages et mon cerveau. Le bénévolat, messieurs, c'est l'affaire des nantis, surtout en cette période de chômage. Et, pour ma part, j'ai toujours préféré présenter la notation comme le salaire de l'élève, quitte à lui expliquer que, comme dans la vie, l'effort si valorisé par certains ne paye pas toujours autant qu'on voudrait nous le faire croire. N'en déplaise à d'aucuns : il ne suffit pas de faire l'effort de se lever tôt pour bien gagner sa vie et j'en connais, comme tout le monde, qui n'ont pas besoin de travailler plus pour arrondir leur magot, déjà considérable.

Le brouillon dans tout ça ? C'est le travail ingrat, celui qu'on ne voit pas et qu'on voudrait classer dans l'intime, sans s'apercevoir qu'en le cachant, votre rédaction risque de perdre un peu de prix. Vous souriez ? J'ai vu des enfants, qui remettent sans rechigner cahiers et copies à la fin du devoir, refuser littéralement de montrer leur brouillon. C'est leur univers, leur bien, une propriété privée, une chasse gardée. Quand vous achetez une voiture, vous, vous exigez de voir les plans maintes fois corrigés, biffés, raturés, gommés par l'ingénieur alpha ?

Nous y voilà : un bon brouillon est un torchon innommable et immontrable !

Pourtant, aujourd'hui, on s'arrache les bons brouillons à prix d'or. Et les recherches dans les disciplines littéraires portent autant sur le brouillon des écrivains que sur l'oeuvre proprement dite. Il aura suffi de les appeler "manuscrits" pour leur rendre leur noblesse.

Vous connaissez les Pensées de Blaise Pascal. Du moins, vous le croyez. Pour vous, c'est une oeuvre construite, savamment composée de deux mouvements autonomes et complémentaires : la partie anthropologique préparant la partie spirituelle. Tout est savamment rangé dans un ordre quasi mathématique du numéro 1 au numéro 813. Oui, mais voilà ! Cet ordre-là n'a rien de pascalien. Gilberte Pascal a recueilli, de son frère, soixante-et-un dossiers, dont certains bien difficiles à déchiffrer, dont les philologues d'aujourd'hui essaient de rétablir "l'état natif". Pol Ernst, chercheur belge, défendit le 3 février 1970 le résultat de ses travaux... à la Sorbonne [sans commentaires]. Au bout de vingt années, il aurait réussi, selon des critères savants que je vous épargne, à identifier dans le fourbis laissé par Pascal huit "strates" dont la datation permettrait de deviner, enfin, la façon de travailler de l'écrivain, son style, le sens de certains textes difficilement compréhensibles, l'origine de concepts, la progression de la pensée et les intentions de l'auteur sur l'ordre envisagé pour son oeuvre.

Finalement, vous l'aurez compris, les fameuses Pensées qu'on lit aujourd'hui ont certes été écrites par Blaise Pascal, mais elles sont autant les Pensées de Brunschvick, les Pensées de Lafuma ou les Pensées de Tellier, éditeurs qui les ont produites à la connaissance du grand public, respectivement en 1897, 1951 et 1976, cherchant chacun à son tour à imposer "son" ordre des fragments, c'est-à-dire le sens, la direction de l'ensemble.

Que restera-t-il de nos blogs ? Le produit fini ? Seulement ? A peu près certainement parce que rares sont ceux qui laisseront la trace des différents strates dont ils sont peut-être composés. On peut quand même le regretter. Certains blogs seront publiés, c'est souhaitable, pour leur qualité littéraire. Et jamais on ne pourra en analyser le(s) brouillon(s). Tout simplement, parce que le manuscrit aura disparu.

Plutôt que de conclure, j'aimerais vous faire connaître un état intermédiaire, mais pas natif, d'un poème du grand Verlaine. Quel instituteur d'antan, qui voulait des brouillons "propres", aurait accepté ce chef-d'oeuvre de la poésie française à cette étape-là de sa création ?


Reproduction de Verlaine, Fêtes galantes, "L'oeuvre manuscrite", Bibliothèque de l'image, 1997.

A Saché, où Balzac écrivit Le Lys dans la vallée, le guide racontait, il y a une vingtaine d'années, qu'à bout de patience les ouvriers typographes se mirent en grève au reçu d'un de ses manuscrits. J'ai longtemps cru à une légende. Jusqu'au jour où j'ai vu "ça" :



Manuscrit du sonnet «La Pâquerette» dans “Les Illusions perdues” Paris,
Maison de Balzac
© Photothèque des musées de la Ville de Paris. Ph. Joffre


La reproduction n'est pas bonne ? Je vous l'accorde. Mais fût-elle de meilleure qualité que vous ne comprendriez guère mieux. Telle est - aussi - la création. Celle que jusque là on n'aurait pas oser montrer et qu'aujourd'hui on vend une fortune. Et que les chercheurs - ou les femmes de ménage - ne trouveront plus dans les tiroirs des écrivains contemporains défunts, qui ne font plus souvent de... brouillons.

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Premières de couverture

Publié le par Bernard Bonnejean

 

  A la petite Leslie qu'a rien compris au commerce
culturel libéral                                                      

On n'en prend vraiment conscience
 
jeudi 12 février 2009

 
qu'une fois franchie la porte d'une grande maison d'édition. Jusque là, on s'imaginait très naïvement que le succès d'un livre tenait exclusivement à son contenu. D'ailleurs, ce sont peut-être les mêmes défenseurs de cette thèse innocente  - il est vrai qu'elle était encore acceptable jusque dans les années quatre-vingt du défunt XXe siècle - qui vous parlent, sans aucune arrière-pensée, de la beauté intérieure d'une femme. Ce qui ne les empêche pas de partager une soirée agréable, voire un lit de rencontre avec une autre dontles atouts sont autrement plus sensuels qu'un grand bon coeur ou un QI démesuré. Du reste, - j'en connais un qui viendra peut-être nous rendre visite, l'entendant me reprocher mes sempiternelles digressions, sans comprendre que je procède toujours par association d'idées pour m'aider à fixer l'idée, la transmettre et la faire comprendre - les femmes sont les plus tentées par ce rejet des apparences au bénéfice de valeurs intrinsèques à chercher et à découvrir. Pourquoi éprouvent-elles donc ce besoin irrépressible, inscrit, pour ainsi dire, dans leurs gènes depuis la création du sexe et leur âge le plus tendre, de mettre en évidence, sans trop d'innocence, telle caractéristique physique propre à attirer le regard, à troubler et à séduire ? Soyons juste : la coquetterie nous est plus agréable qu'exaspérante. Si, parfois, elle n'a  pas l'agrément du mari, c'est qu'elle lui coûte sans lui être destinée.

Le rapport avec la littérature et avec le livre ? Il est évident ! Mais il vaut mieux le taire, si l'on veut sauvegarder les mythes. Un grand écrivain, fournisseur de dictées (consécration suprême d'une Colette, d'un Genevoix, d'un Gide [et pourtant !], d'un Maupassant...) ou, pour les poètes, de récitations (récompense post mortem de La Fontaine, champion toutes catégories de la IIIe  à la Ve République, de morceaux choisis de Corneille, Racine, Molière, Hugo, Verlaine [et pourtant !]) ne suppose, en amont, ni la reconnaissance des pairs ni les honneurs de l'Académie française ni même les lauriers de la critique contemporaine. Ils n'ont besoin que d'être institutionnalisés. Vous avez déjà récité du Voltaire, ou du Bossuet à la Communale ou chez les Jésuites ? Votre maître vous a dicté un passage de Beauvoir ou de Sagan ? Trop compliqué ? Bien moins que certains textes que l'Inspection générale a institué depuis des lustres comme aptes à torturer les cerveaux enfantins ou adolescents. Est-à-dire que Bossuet est moins fréquentable que Gide, par exemple ? Ou moins accessible ? Qui oserait soutenir pareille énormité ? Mais le fait est que le second est estampillé dans une catégorie à laquelle le premier n'a jamais eu accès. Et n'aura sans doute jamais accès, car ces valeurs-là, souvent irraisonnées, se transmettent de génération en génération sans que personne sache exactement pourquoi.

 

Ce qui revient à dire que cette institutionnalisation de la littérature, tout à fait arbitraire, n'a finalement que peu de rapport avec la valeur réelle, c'est-à-dire la valeur relative d'une oeuvre. La notoriété est fabriquée. Duquel de Le Clézio ou de Simon, tous deux écrivains français prix nobels de littérature, parierez-vous sur la pérennité au-delà de cinquante ans, de trente, de dix ? Qui l'emportera des deux ? Selon quels critères ? Quel professeur aura droit aux félicitations de l'inspecteur ponctuées par un "Il faut dire que vous avez choisi la facilité avec ce texte magnifique" ? Vous êtes incapables de le dire, car ni l'auteur ni l'oeuvre ni les lecteurs n'y sont pour rien. Encore que ces deux-là figureront probablement dans les manuels de lecture expliquée des collèges et lycées en tant que prix nobels de littérature. En un mot, ils auront été institutionnalisés "à l'international". Quant à être lus, quant à être élus, quant à être disséqués comme seuls peuvent le faire les professionnels de la critique scolaire moderne qui auront appris à mathématiser leurs sentiments sur les bancs des facultés selon une méthode dite structuraliste ?

Ce choix-là n'a rien d'intérieur. Il n'est pas inhérent à la beauté intérieure de l'auteur ou de l'ouvrage. Je n'irais pas jusqu'à dire qu'il est commercial. Mais je ne protesterais pas outre mesure si l'on avance qu'il y a un aspect commercial à ne pas dédaigner. Sinon, pourquoi mettre autant d'acharnement à esthétiser l'objet livre comme pour le maquillage d'une jeune fille à marier -  le grand Balzac, qui passe pour un moraliste avec son Père Goriot, à usage des collèges et des oraux de bac de français, aurait parlé du maquignonnage d'une pouliche à vendre ? Sand et lui auront osé condamner certaines alliances matrimoniales "arrangées", parlant de "prostitution légale".

M'avez-vous lu jusque là ? Non ? Je ne vous en veux pas : vous n'êtes pas vraiment concernés. Vous venez ici pour vous détendre et on vous sert un cours sur la réception de l'oeuvre littéraire. Vous êtes fatigués, éreintés. Vous avez fait l'effort d'éteindre la télé et voilà que vous ne trouvez ni le repos ni la paix  dans ces propos d'écrivain blogueur apparemment désabusé.

Certes, mais vous avez regardé les photos ! Ah ! Vous avez démontré par là que j'avais raison ! Tout est dans l'apparence ! Ne connaissez-vous personne qui vous ait affirmé un jour avoir "une belle bibliothèque" ? Le conjoint, toujours un peu moins passionné, vous aura sans doute précisé s'il s'agissait du meuble, des couvertures, des collections, des millésimes ? Les seuls dont vous aurez peut-être dénigré le snobisme, seront ceux qui vous auront ouvert leur goût pour le théâtre de Musset, en collection complète, ou leur tout-Shakespeare, ou leur tout-Céline-même-les-pamphlets-vendus-à-prix-d'or-à-Paris. Et pourtant, il en est probablement parmi ceux-là qui auront acheté l'auteur et son oeuvre davantage que le "chagrin" qui les habille.

Pourquoi les éditeurs accordent-ils parfois cette importance peu raisonnable dans la première de couverture ? Pas pour une raison littéraire, tout à fait secondaire, mais uniquement parce que, en bons commerçants, ils savent qu'il faut que ce soit un beau livre. Esthétiquement beau ! Un beau livre comme on dit un bel homme. Un beau jeune homme n'a pas besoin d'être profond pour être beau. C'est une question de fonction. Un beau livre n'est pas un bon livre. On peut très bien l'acheter parce qu'il rendra bien entre Apollinaire et Zola. Je n'ai rien contre. C'est même louable, en un certain sens, car cette complaisance au futile rend à la littérature son  caractère d'agrément et de fantaisie.

Si j'avais les moyens, j'achèterais un Modigliani parce que je pense qu'il irait bien avec mon mobilier et le dernier papier peint. Il se fait que j'aime aussi Modigliani pour Modigliani, mais c'est un peu secondaire. Que celui ou celle qui n'a jamais entendu dans une exposition "Il ferait bien dans le salon" me jette la première pierre ! Vexant pour l'artiste ? Allons donc ! Nous vivons une époque où la peinture se vend au centimètre (grand cadre, moyen cadre, petit cadre) !

Eh bien ! A défaut de vous offrir mes livres, je vous en offre les couvertures, oeuvres de Monsieur Patrick Legrand, le maquettiste des Editions du Cerf, un véritable artiste dont on ne parle jamais. Avec en cadeau, la maquette du dernier livre à paraître au printemps : Le dur métier d'apôtres. Je vous donnerai peut-être les clefs de chacune de ces premières dans de prochains billets. Merci d'avoir patienté si longtemps jusqu'à cette brève conclusion, qui, comme toutes ses semblables, ne conclut rien du tout.

Bernard Bonnejean






COUVERTURE D'UN OUVRAGE A PARAÎTRE


AU PRINTEMPS PROCHAIN

 

A LA SAINT-GLINGLIN

 

EN MAI OU JUIN PROCHAIN















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Un métier qui se meurt ou la renaissance des Abbayes fougerais

Publié le par Bernard Bonnejean

 

Les anticléricaux vont être déçus

 

 

Si, vous promenant à Fougères, vous rencontrez un religieux vêtu d'une soutane de serge blanche, avec un collet large et un rochet de toile ; ou bien, un bonnet carré vissé sur la tête, et, en hiver, un camail noir avec un capuchon ; que, par-dessus son rochet, il s'est couvert d'un manteau noir : craignez pour votre âme ! Soit il erre sur les lieux d'un crime impuni, soit vous n'êtes plus tout à fait vivant. Il ne peut s'agir que du fantôme d'un chanoine régulier de Sainte-Geneviève qui s'est sauvé de l'abbaye Saint-Pierre de Rillé.

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Une abbaye à Fougères ? Les Fougerais ne sont même pas au courant. En 1020, un certain Auffroy, fils d'un certain Méen, fonde une collégiale dans l'église Saint-Pierre de Rillé. Sans demander la permission, Henri de Fougères en fait une abbaye qu'il confie aux chanoines augustins de Notre-Dame. Vers 1150, il aurait fait un vœu : tombé malade à la suite d'une chasse, transporté dans son château de Landéan, il réunit tous ses sujets et fait promettre à son fils aîné, Raoul, de protéger l'abbaye en question. Puis il devient cistercien à Savigni où il meurt peu de temps après.

 

En fait, l'abbatia Sancti Petri de Relleyo est une affaire qui rapporte : 3 000 francs par an ! Pourtant, elle est pillée, incendiée, réformée deux fois en 1628 et en 1634 où elle prend le nom d'abbaye Sainte-Geniève. Le dernier abbé en fut Thomas-Esprit l'Olivier de Tronjoly, de Cornouailles, chanoine de Reims, sorbonnard et recteur de Lorient, nommé à Rillé le 10 avril 1763. Supprimée en 1791 par les révolutionnaires, le grand Lamennais en devient propriétaire en 1828. À  partir de 1846, on y accueille les jeunes sourds, puis un lycée tenu par des religieuses. Aucun des bâtiments actuels ne remonte à l'ancienne abbaye.  

 

 

Saint-Pierre-de-Rille.jpg 

 

 

Saint-Pierre de Rillé, aujourd'hui 

 

 

« Et alors ? 

 

— Et alors, rien ! Vous n'êtes pas contents d'avoir appris quelque chose ? Mais le fait est que ce n'est pas de l'abbaye dont je veux vous parler mais des Abbayes. »

 

Ayez donc confiance en moi ! Ne vous ai-je pas toujours mené à bon port même par des chemins tortueux ou de traverse. Soyez attentifs et laissez-vous embarquer ! Le timonier sait où il va. 

 

Un livre, c'est une chaîne, qu'on peut schématiser ainsi : 

 

    

 

©



Un bon auteur peut donc s'enorgueillir non seulement de procurer du plaisir à son lecteur, mais aussi de contribuer à faire vivre une multitude de gens. Ce qu'il faut donc comprendre, avec la plus grande modestie, c'est qu'un éditeur qui vous « prend » à son compte ne le fait pas pour votre génie littéraire, mais parce qu'il sait que vous lui fournissez un bon produit commercialisable et rentable. 

 

Pourtant j'aime bien ce schéma car il met en valeur l'aspect esthétique, de moins en moins manuel, du livre : la fabrication et l'imprimerie. Un beau livre n'est pas forcément un bon livre. Paradoxal ? Non. Regardons attentivement cette notice explicative d'un bouquiniste réputé. Au hasard :

 

Frontispice de Célestin Nanteuil. Paris, Alphonse Lemerre, 1869. In-12° broché, ouvrage en état moyen (couverture fanée, dos cassé...), 396 pages en partie non coupé. Très rare édition originale de ce texte qui mérite une reliure.

 

Le nom de l'auteur, le titre ? Peu importe ! Ce livre ne vaut pas pour la qualité de son écriture ni pour l'originalité de sa thématique ni pour son intérêt didactique ni pour le renom de son auteur. La preuve ? Les pages non coupées qui attestent qu'il n'a même pas été lu. Pourquoi va-t-il coûter cher ? Comme les grands crus classés, le livre est supposé bonifier avec l'âge. C'est faux, mais l'essentiel est que le bibliophile le croie : le papier du XIX° siècle, de très mauvaise qualité, a jauni très vite et est très souvent taché ! En revanche, pour les vrais amateurs, le nom d'Alphonse lemerre est une référence : tous les grands poètes ont paru chez lui. Le problème est que Lemerre n'a pas publié que Verlaine... Le frontispice est à lui seul un plus commercial et aristique : Célestin Nanteuil, Célestin-François Nanteuil-Lebœuf, est un grand nom de la gravure du XIX° siècle, connu comme illustrateur de l'édition Furne des œuvres de Balzac. Enfin, à supposer que le livre ne présente aucun intérêt d'ordre intellectuel, sa cherté vient surtout de sa rareté.

 

Ne soyons pas naïfs : un beau livre, dans tous les sens du terme, qui serait en même temps un bon livre, serait hors de prix. Ils existent mais ne sont à la portée que de collectionneurs privés assez fortunés ou de bibliothèques nationales. Certains ouvrages d'Apollinaire illustrés par Picasso, en tirage très limité, ne figurent pas sur les catalogues...

 

Pourtant, supposons que je sais avoir écrit un bon livre dont je suis fier et que je veuille en faire un bon livre. Un livre qui ne s'effeuillera pas comme une marguerite à la première lecture, qui sera agréable à regarder, à humer, à toucher.

 

C'est le travail des Abbayes. Ne vous énervez pas : je m'explique. Il existe à Fougères un jeune homme dont voici les coordonnées :

 

 Numeriser0006.jpg

 

 

Henry des Abbayes est le petit-fils de Henry Nicollon des Abbayes, vendéen, breton d'adoption, professeur de botanique à la Faculté des Sciences de Rennes, latiniste et helléniste distingué, traducteur en vers français des Bucoliques de Virgile et des Odes d'Horace. C'est aussi, d'après Jacques Vier (1906-1991), professeur de lettres classiques à Rennes, un poète de grand talent. Voici ce que le lettré disait de la poésie du savant :

 

En un siècle où, à force de tuer la rime, on a fini par tuer la raison, et où le chemin de la beauté n'est guère enseigné que par des lumignons sur des gravats, un tel amour de la perfection rythmique, une telle religion des vers, envisagés comme l'une des plus hautes disciplines de l'esprit, en nous restituant la fierté du passé, autorise l'espérance en l'avenir.

 

Grand spécialiste de la flore lichénique bretonne, ce savant de réputation internationale, décédé en 1974, a donc laissé quelques bons poèmes.

 

Son petit-fils, Henry, après quelques années d'études d'imprimeur, a d'abord travaillé pour de multiples maisons d'édition parmi les plus grandes. Puis il décide de quitter les chemins battus d'une certaine facilité pour revenir à des pratiques plus artistiques. Ce qui suppose un investissement important. Il s'agit de se procurer des machines qui n'existent plus sur le marché et de réapprendre à les faire fonctionner. Voici les photos que j'ai rapportées de son atelier fougerais où il nous a remarquablement accueillis :

 

Couseuse.JPG

 

 

Couseuse du XIX° siècle. C'est elle qui fait que les pages des ouvrages

ne se détacheront pas du volume après plusieurs lectures.

 

 

 

 

Presse.JPG

 

La presse. Les pieds de machine à coudre sont une

concession aux impératifs économiques.

 

 

Metteuse-en-page.JPG

 

Seul Henry pourra nous redire à quoi sert ce monstre

dont l'acquisition fait sa fierté (difficile de prendre des notes

et des photos en même temps).

 

 

Henry-des-Abbayes.JPG

 

 

L'éditeur-imprimeur devant une pierre à lithographie.

(Méfiez-vous des lithos !!! : un attrape-nigauds)

 

 

Le résultat est incomparable. Pour la qualité, je vois mal comment nos « volumes » contemporains pourraient soutenir la comparaison, sur le plan esthétique et sur le plan de la robustesse. Notons que M. des Abbayes n'imprime que rarement sur des papiers médiocres utilisés par les imprimeurs industriels et que ses encres sont choisies avec soin. Sur le plan économique, les prix sont loin d'être exhorbitants et le client, le plus souvent à compte d'auteur, sait parfaitement à quoi s'en tenir, les devis étant scrupuleusement établis et respectés. Quant à la liberté, elle est (malheureusement ?) totale. Un imprimeur imprime, sans trop se préoccuper des caractéristiques littéraires des ouvrages qu'on lui a confiés. Et c'est là qu'il faut rappeler qu'un beau livre n'est pas toujours un bon livre.

 

Mais quand les deux sont réunis, qu'un beau livre est aussi et surtout un bon livre, voici ce que ça donne :

 

Numeriser0007.jpg

 

 

 

 

 

 

Numeriser0008.jpg

 

 

 

 

 

Et sur vélin, bien sûr !

 

 

Un mot tout de même sur l'illustratrice :

 

Marie-Paule Seigneur (1940 - Wasquehal - Nord), diplômée de l'Ecole nationale supérieure des Arts et industrie des textiles de Roubaix (1960), a illustré le Journal de Botanique. Aujourd'hui, elle tient depuis 1973 un atelier à Guérande où elle travaille l'aquarelle et la peinture à l'huile.  

 

Vous, je ne sais pas, mais moi, après ça, j'envisage l'avenir avec un peu plus d'optimisme.

 

Mes lecteurs et moi-même vous remercions, M. Henry Collon des Abbayes, même les anticléricaux qui, vous me l'avez dit, font partie aussi de votre clientèle...

 

 

À bientôt,

 

Bernard Bonnejean

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Mon ami Charles Péguy

Publié le par Bernard Bonnejean

Darcos a-t-il édulcoré Péguy ?

ou


de la vaine indécence à récupérer un génie libre

 

dimanche 1er février 2009 

 

A Corinne Leveleux-Teixeira,

à Monsieur le Professeur Pierre Brunel,

à Monsieur Doué, mon instituteur bien-aimé,

à Mgr Scherrer, évêque de LAVAL. 

 

Bonne nouvelle : les éditions des Equateurs, sises à Sainte-Marguerite-sur-mer, dans le département de la Seine-Maritime, viennent de rééditer L’Argent (10 euros, 100 pages) de Charles Péguy, présenté par Antoine Compagnon. On retrouve dans ce fameux texte de 1913 l’apologie déjà nostalgique des hussards noirs de la République, davantage maîtres d’école qu’instituteurs, ainsi qu’une violente dénonciation des inégalités croissantes, “cet étranglement économique, d’un collier de fer qui tient à la gorge et qui se serre tous les jours d’un cran”. g13-09.1227872852.jpgRien de ce qui touche Péguy, Bernanos et quelques autres, ne nous est étranger. Y compris ce qui nous dérange en eux. L’antimoderne en Péguy par exemple. Mais pas uniquement.

Hédi Kaddour, professeur de littérature, poète, critique, traducteur et romancier, vient de publier en ligne un texte polémique qui s’en prend à Xavier Darcos. Il entend dénoncer une conception dangereuse de son travail sur le passé. Qu’a donc écrit le ministre de l’Education nationale dans Paris-Match qui justifie son ire ? Il a fait l’apologie de Péguy et évoqué ses rapports pour le moins conflictuels avec Jean Jaurès. Il est vrai que dans L’Argent et dans sa suite, il le traitait de “tambour-major de la capitulation“, d’”agent du parti allemand” et de “traître par essence”.Ce qui, en 1913, était plus qu’insultant. Hédi Kaddour voit dans cette haine nationaliste et belliciste un appel au meurtre, suivi d’effet puisque Jaurès fut assassiné quelques mois plus tard par Raoul Villain au café du Croissant. Il reproche à Darcos, qui fut longtemps professeur de lettres classiques, d’édulcorer la responsabilité de son grand écrivain :“Il organise également par décrets les programmes scolaires. Signal faible ou signal fort ?” s’interroge-t-il à propos du ministre. Le procès d’intention ne serait-il pas abusif ? Ca se discute. C’est là, sur le site de Poésie.

On en reparlera certainement au colloque sur “Péguy et la presse” qu’organisent en décembre les Cahiers de l’Amitié Charles Péguy.

(”Charles Péguy (L. 1894) dans sa boutique des Cahiers de la Quinzaine, rue de la Sorbonne”
photographie, collection Larousse)

Pierre ASSOULINE, Le Monde des livres, 28 novembre 2008.

 

Par honnêteté je cite ci-après l'intégralité du texte de Hédi Kaddour :

Le 15 octobre 2008, le Ministre de l’Éducation Nationale, M. Xavier Darcos lançait un l’appel d’offre de 100 000 euros relatif à la « veille d’opinion » sur Internet et dans l’ensemble de la presse. Il y déterminait la tâche de « Repérer les informations signifiantes (en particulier les signaux faibles) ».

Le lendemain, 16 octobre, dans Paris-Match, le même M. Darcos, publiait un article sur Charles Péguy. Il y parlait de la polémique qui opposa Péguy à Jaurès à la veille de 14/18 : « Quelques mois avant l’assassinat de la rue du Croissant et le déclenchement de la Première Guerre mondiale, Péguy laisse libre cours à sa haine de Jaurès, filant à nouveau la métaphore militaire pour décrier le "tambour-major de la capitulation". L’angoisse qui s’empare soudain de Péguy est sectaire mais prémonitoire. Il se prépare depuis des années à l’échéance de la guerre. Il est obsédé par la hantise que les efforts de l’école de la république – née de la défaite de Sedan donc revancharde – soient subitement remis en cause par un pacifisme irréaliste à ses yeux. »

La citation pêche ici par omission : la haine de Péguy en 1913 ne se contente pas de « décrier » Jaurès, elle appelle à le tuer. Et si l’ensemble (et non cette seule citation) des textes de Péguy écrits à cette période est prémonitoire de quelque chose, c’est de l’assassinat de Jaurès, qui finit par avoir lieu quelques mois plus tard.

Les seuls mots cités par M. Darcos sont les plus faibles d’une série qui gagne à être rappelée. Cela commence en février 1913 et se poursuivra dans les semaines qui suivent, dans deux séries des Cahiers de Péguy, intitulées L’argent, puis L’argent suite, jusqu’en avril 1913. C’est l’époque du débat sur la loi dite de Trois ans, augmentant la durée du service militaire. Jaurès et la gauche française s’y opposaient. Le « tambour-major de la capitulation » n’est que le second qualificatif lancé par Péguy, juste après que – dans L’argent – il a fait de Jaurès un « traître par essence ».

À ce traître, Péguy réserve quelques pages plus loin, dans L’argent suite, un traitement « conforme à la politique de la Convention Nationale » sans se dissimuler, précise-t-il que « la politique de la Convention Nationale c’est Jaurès dans une charrette et un roulement de tambour pour couvrir cette grande voix. »

Plus loin, il se réfère aux combats du 19e siècle pour affirmer : « Quant à ce que un homme comme Proudhon aurait fait d’un misérable homme comme Jaurès, si le volumineux poussah lui était tombé entre les mains, il vaut mieux ne pas y penser. » Il revient ensuite à son allusion à la guillotine de 1793 pour dire que le « gros homme » qu’était Jaurès « ne serait peut-être point humilié […] que ce fût le tambour de Santerre qui couvrît sa grande voix. ». Santerre est le général censé avoir donné l’ordre aux tambours de battre pour couvrir la voix de Louis XVI sur l’échafaud. Et pour boucler la boucle, Péguy revient ensuite au thème initial de la traîtrise : Jaurès est un « agent du parti allemand ».

L’homme qui édulcore ainsi une prémonition à laquelle Raoul Villain n’aura plus qu’à prêter la main, le 31 juillet 1914, ne se contente pas d’écrire l’Histoire à sa façon. Il en organise également par décrets les programmes scolaires. Signal faible ou signal fort ?

Hédi KADDOUR

http://www.pourpoesie.net/index.php/tempestive/texte/70/

 

A chacun son Péguy ? Oui, en quelque sorte. Les athées revendiquent le Péguy athée ; les socialistes, le Péguy socialiste ; les catholiques, le Péguy catholique ; les vichystes, UN Péguy vichyste mort en 1914... En fait, Péguy ne fut jamais athée : catéchisé en la paroisse Saint-Aignan d'Orléans, loin de renier ses leçons, il se présenta toujours, dans des pages magnifiques, autant fils de la Gueuse que de la Calotte ; socialiste, il le fut vraiment, ennemi presque haineux d'un Jaurès qui pour lui n'était qu'un bourgeois traître à la cause ; catholique, il ne fut jamais pratiquant, non par conviction mais par scrupule : sa femme avait refusé qu'on fît baptiser son fils Pierre ; quant à Vichyste, c'est la récupération la plus ignoble qu'on puisse faire du patriotisme de Péguy, qui défendit Dreyfus et soutint Halévy jusqu'au bout. Péguy récupéré par Darcos ne me dérange donc pas. C'est le propre des génies libres que de servir post mortem aux causes médiocres. Parce qu'elles ne sont pas assez nobles en elles-mêmes pour se suffire à elles-mêmes. Tous les régimes en manque de valeurs vont les chercher où ils peuvent, chez Jaurès et Môcquet, par exemple. Mais Péguy n'est pas nationaliste antisémite parce qu'il a plu à Pétain, pas plus que Nietsztche et Wagner n'auront été nazis.

En ces jours mouvementés, moi aussi je récupère Péguy, le Péguy prosateur qui me fit encore aimer davantage les maîtres d'écoles, tous les maîtres d'école de la maternelle à l'Université. Il a écrit ce texte en 1913, dans l'Argent précisément, un an avant de mourir conformément à ses idées, d'une autre façon que Jaurès assassiné conformément aux siennes. Cet hommage à nos maîtres et maîtresses, je voudrais le faire mien en ce temps où ils sont vilipendés et humiliés par un peuple décadent mené par des dirigeants qui ne dirigent plus rien.


Bernard BONNEJEAN

 

"De tout ce peuple les meilleurs étaient peut-être encore ces bons citoyens qu'étaient nos instituteurs. Il est vrai que ce n'était point pour nous des instituteurs, ou à peine. C'étaient des maîtres d'école. C'était le temps où les contributions étaient encore des impôts. J'essaierai de rendre un jour si je le puis ce que c'était alors que le personnel de l'enseignement primaire. C'était le civisme même, le dévouement sans mesure à l'intérêt commun. Notre jeune Ecole Normale était le foyer de la vie laïque, de l'invention laïque dans tout le département, et même j'ai comme une idée qu'elle était un modèle et en cela et en tout pour les autres départements, au moins pour les départements limitrophes. Sous la direction de notre directeur particulier, le directeur de l'école annexe, de jeunes maîtres de l'école normale venaient chaque semaine nous faire l'école. Parlons bien, ils venaient nous faire la classe. Ils étaient comme les jeunes Bara de la République. Ils étaient toujours prêts à crier Vive la République !

Nos jeunes maîtres étaient beaux comme des hussards noirs. Sveltes, sévères, sanglés. Sérieux, et un peu tremblants de leur précoce, de leur soudaine omnipotence. Un long pantalon noir, mais, je pense, avec un liseré violet. Le violet n'est pas seulement la couleur des évêques, il est aussi la couleur de l'enseignement primaire. Un gilet noir. Une longue redingote noire, bien droite, bien tombante, mais deux croisements de palmes violettes aux revers. Une casquette plate, noire, mais un croisement de palmes violettes au-dessus du front. Cet uniforme civil était une sorte d'uniforme militaire encore plus sévère, encore plus militaire, étant un uniforme civique. Quelque chose, je pense, comme le fameux cadre noir de Saumur. Rien n'est beau comme un bel uniforme noir parmi les uniformes militaires. C'est la ligne elle-même. Et la sévérité. Portés par ces gamins qui étaient vraiment les enfants de la République. Par ces jeunes hussards de la République. Par ces nourissons de la République [...]

 

Je voudrais dire quelque jours, et je voudrais être capable de le dire dignement, dans quelle amitié, dans quel climat d'honneur et de fidélité vivait alors ce noble enseignement primaire. Je voudrais faire un portrait de tous mes maîtres. Tous m'ont suivi, tous me sont restés obstinément fidèles, dans toutes les pauvretés de ma difficile carrière. Ils n'étaient point comme nos beaux maîtres de Sorbonne. Ils ne croyaient point que, parce qu'un homme a été votre élève, on est tenu de le haïr. Et de le combattre ; et de chercher à l'étrangler. Et de l'envier bassement. Ils ne croyaient pas que le beau nom d'élève fût un titre suffisant pour tant de vilenie. Et pour venir en butte à tant de basse haine.# Au contraire, ils croyaient, et si je puis dire ils pratiquaient que d'être maître et élèves, cela constitue une liaison sacrée, fort apparentée à cette liaison qui de la filiale devient la paternelle. Suivant le beau mot de Lapicque ils pensaient que l'on n'a pas seulement des devoirs envers ses maîtres mais que l'on en a aussi et peut-être surtout envers ses élèves. Car enfin ses élèves, on les a faits. Et c'est assez grave."

Charles PEGUY, L'Argent,

Sixième cahier de la quatorzième série (16 février 1913),

Oeuvres en prose (1909-1914), Pleiade,

éd. Marcel Péguy, 1957, p. 1060 sqq.

 

# Vous étiez quatre, Messieurs, à avoir lu et examiné à la loupe (vous me l'avez prouvé) la thèse que j'ai soutenue devant vous ce jour-là. Deux professeurs de Rennes (un médiéviste et un dix-neuvièmiste), un professeur de Poitiers. Et vous, leur maître à tous, M. le Professeur Pierre Brunel, de la Sorbonne. Pas un pour protester contre ces affirmations ! Et c'est tout à votre honneur.


Cette note a été rédigée par Bernard Bonnejean, Docteur Agrégé de Lettres Modernes de l'Université de Rennes II, titulaire d'une maîtrise de Lettres classiques, mais surtout


TITULAIRE D'UN C.A.P 1971 (certificat d'aptitude pédagogique à l'enseignement primaire) qui fait de lui

à tout jamais


UN INSTIT

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