Overblog Suivre ce blog
Administration Créer mon blog

1 articles avec jazz

Thelonius

Publié le par Bernard Bonnejean


ou t'as vu, leur gosse, comment ils l'ont appelé !?


Qui osera un jour baptiser son petit garçon Thelonius ? Parce qu'il a existé ? Oui, il y a eu un saint Thelonius, aussi vrai que mon patron fut le grand saint Bernard de Clairvaux.

Mais, ne faisons pas les choses à moitié ! Soyons scientifique ! Voici ce que j'ai trouvé pour votre gouverne et, j'ose l'avouer, pour la mienne :

Pour original qu'il paraisse, le prénom Thelonious n'est pas totalement inconnu au répertoire; on trouve en effet dans un dictionnaire des noms propres (1), les mentions suivantes :

"Till (masc.) Bas allemand : d'un diminutif médiéval de Dietrich et d'autres prénoms germaniques de même syllabe initiale. Saint Tillo évangélisa la région de Tournai et Courtrai en Belgique au VIIIème siècle. Formes dérivées : Tillman, Thelonius (latinisée). La forme Thelonious est particulièrement associée au pianiste américain de jazz Thelonious Monk."
À partir de ces renseignements, on s'explique mieux les très nombreuses rencontres, en Europe surtout, de la graphie Thélonius Monk. Dietrich est une forme dérivée du nom germanique Theodoric, composé des éléments 'tribu' et 'force' mais dont l'orthographe a certainement été influencée de façon analogique par celle de Théodore, du grec 'dieu' et 'don'. D'où la graphie assez fréquemment rencontrée elle aussi : Théolonius.

L'hypothèse que nous retiendrons est que des missionnaires d'origine allemande ont apporté ce prénom en Caroline, dans une région qui, rappelons-le, fait partie de la fameuse Bible belt.

© Jacques Ponzio , Blue Monk (Actes Sud - 1995)

Les plus futés d'entre vous, ou ceux qui commencent à me connaître mieux, ont déjà compris que je n'avais nullement l'intention de vous parler de ce saint Théodoric-Dietrich-Tillo-Tillman-Thélonius-Thelonius. C'est une ruse, un prétexte pour vous entretenir d'une passion personnelle pour un drôle de musicien qui a joué une drôle de musique qu'à la maison l'on avait décrétée "de sauvage".

Aujourd'hui, donc, je me suis mis dans la tête de vous faire partager une vie de passion pour cette musique "de sauvage". Avant d'aller plus loin dans les explications, commençons par l'audition d'un premier morceau :



Off Minor, 1963

Pour les plus nombreux qui l'ignorent - il ne faut jamais avoir honte de ne pas savoir - Thelonius Monk c'est le pianiste. Il arrive en France dans les années soixante, précédé d'une réputation de génie en rien usurpée. Pour comprendre le phénomène Monk, lisons le témoignage d'un grand musicologue de l'époque, Michel Samson, qui le rencontre le 20 avril 1961 avant son premier concert à l'Alcazar de Marseille : 

Thelonious Monk, “Thelonious”, ou “Monk”, on préférait dire le nom ou le prénom séparément, manière d’affirmer notre familiarité. Il entra sur scène, très en retard – on apprendrait plus tard que c’était toujours comme ça dans le jazz – venant de la gauche, toque et manteau d’astrakan dans la chaleur des spots, lui, l’immense légende, allant tituber derrière son piano : on était fascinés et effrayés, on avait peur qu’il tombe, il revenait à son clavier pour lancer ses mélodies nouvelles et qu’on reconnaissait, ses bagues de diamant (?) scintillaient dans la lumière des projecteurs jusqu’à nous. Il joua finalement des morceaux qu’on attendait, ses thèmes tragiques qu’il sculptait dans “des falaises de silence” (Michel Contat), avec cette attaque de note inimitable, rude, sonnante, comme de guingois, cette sonorité de percussion, cet art inimitable de la dissonance, et ces phrases qui brusquement bifurquaient vers des abîmes. De toutes façons, on était là, il était là, et c’est ce qui comptait.

Ces années-là, les yéyés triomphent, en même temps que le scoubidou et un peu après le hoola-hoop et beaucoup croient à la mort simultanée du jazz, d'Aznavour et de Montand. Et voilà que Thelonius frappe à ma porte et que j'aime ce qu'il joue. Personne ne comprend. Il faut être un peu zinzin ou au moins avoir des goûts bizarres pour être attiré par ce bruit de casseroles. Mais, laissons-le : après tout, il n'y a pas si longtemps qu'"ils" nous ont libérés et que sans eux... On peut leur passer leurs lubies et leur laisser quelques autochtones admirateurs.

Un petit deuxième. Vous ne pouvez pas me refuser ça ! Un effort, s'il vous plaît ! Je sais bien que vous n'avez pas l'habitude. C'est comme les épinards : on ne peut pas savoir si on aime ou on n'aime pas, avant d'y avoir goûté :

Thelonious Monk Quartet - Straight, No Chaser - Paris, 1969

Je ne crois pas que la citation suivante, de Monk lui-même, aidera les récalcitrants à apprécier l'artiste. Elle aurait plutôt pour effet de les persuader qu'il aurait mieux fait de travailler son piano, comme tout le monde, avec la Sonate à Elise. Mais je ne puis les dispenser de la lire, de la méditer et de la recevoir de bonne foi.

En fait, je n’ai jamais eu besoin d’apprendre à jouer : j’étais doué. Il me semble que j’ai toujours su lire les notes et les traduire en sons. Ma sœur aînée prenait des leçons de solfège ; moi, je lisais par-dessus son épaule. Lorsque j’ai pris des leçons à mon tour, j’en savais suffisamment pour pouvoir me débrouiller.

Il faut accepter ça aussi : que des Monk, des Django ou d'autres obtiennent sans effort ce que d'autres mettent des années à conquérir de haute lutte ! C'est facile à comprendre lorsqu'il s'agit d'une musique dite "classique". Ce l'est moins pour des marginaux du be-bop.

Oserais-je vous demander le plus grand respect pour mon dernier choix ? Around midnight est pour moi ce qu'on a fait de mieux dans ce genre musical. Au point que vers les vingt ans, à une époque où le travail vous accaparait moins que la passion pour les êtres et les choses, je collectionnais ce thème comme d'autres collectionnent les timbres. Ecoutez et essayez de comprendre comment j'ai pu tomber littéralement amoureux de cette musique :


THELONIOUS MONK QUARTET - 'ROUND MIDNIGHT

C'est fini ! Vous pouvez enlever vos boules Quiès. Vous en vouloir ? Pourquoi ? Je n'aime pas les poètes romantiques et, même si vous écarquillez les yeux jusqu'à les rendre énormes, vous ne me ferez pas lire un recueil de Lamartine ! Des goûts et des couleurs...

Vous y viendrez à Thelonius Monk ? Ah ? Quand même ! C'est à ce point-là !?

A bientôt, les amis

Bernard Bonnejean




(1) P.Hanks et F. Hodges, Dictionary of first Names, Oxford University Press, 1990.

Publié dans Jazz

Partager cet article

Repost 0