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3 articles avec histoire

Noisy-le-Sec, ville martyre

Publié le par Bernard Bonnejean

 

Noisy a failli mourir le 18 avril 1944

 

L'expression euphémistique dégâts collatéraux est beaucoup plus ancienne qu'on ne pourrait le supposer. Elle aurait été utilisée pour la première fois par l'armée des Etats-Unis d'Amérique lors de la guerre du Vietnam. Si nos alliés ne sont pas à l'origine des faits, aussi vieux que notre monde belliqueux, ils sont les  auteurs de sa définition officielle, admise par l'ensemble des belligérants : 

Attachment 7 : Collateral damage - USAF INTELLIGENCE TARGETING GUIDE - AIR FORCE PAMPHLET 14- 210 Intelligence - 1er février 1998 

  A7.1. Introduction. Broadly defined, collateral damage is unintentional damage or incidental damage affecting facilities, equipment or personnel occurring as a result of military actions directed against targeted enemy forces or facilities. Such damage can occur to friendly, neutral, and even enemy forces.

Ce qui signifie (traduction personnelle) :

Au sens large, les dommages collatéraux sont des dommages non intentionnels ou accidentels affectant les installations, l'équipement ou les personnes, causés par des actions militaires dirigées contre des forces ennemies ciblées ou leurs installations. Ces dommages peuvent se produire contre les forces amies, neutres, et même ennemies.


 

 

Une "bavure" ou un "collateral damage"

 

Autrement dit, un dommage collatéral ne peut en aucun cas s'apparenter à un crime de guerre, puisqu'il est involontaire et accidentel. Cependant, le risque de dommages collatéraux est d'autant plus grand qu'augmente la force de frappe. Un corps à corps à la baïonnette ne peut produire ce genre de "bavure" ;  un tir d'artillerie est déjà plus meurtrier pour les populations civiles ; le bombardement intensif d'une zone urbaine occasionne inéluctablement plus de dégâts et de morts chez les civils que chez les soldats.

Sans entrer dans une polémique déplacée dans le contexte, on est quand même en droit de se demander ce que, lors de la dernière guerre, visaient nos alliés lorsqu'ils bombardaient nos villes ? En premier lieu, les troupes ennemies, les bâtiments qu'elles occupaient et leur matériel militaire. En second lieu, les moyens de communication : triage, voies ferrées et gares ; ponts et grands axes routiers. Enfin, plus discutable, les industries civiles censées aider à la collaboration avec les occupants et, par conséquent, susceptibles de constituer un frein à l'avance des libérateurs. 

Si tous les historiens admettent aujourd'hui que la libération de la France ne pouvait se faire sans un sacrifice douloureux et exigeant des populations civiles, les témoins, encore assez nombreux, de l'époque sont loin d'être aussi compréhensifs et catégoriques. Ainsi on s'accorde à penser que Patton, surnommé Sang et Tripes, aurait pu faire l'économie de la dévastation de Saint-Malo en août 44, une "pochette" à Allemands pratiquement inoffensifs sans aucun intérêt stratégique.


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Saint-Malo, 15 aôut 44 (Ph U.S.I.S.)

 

Louis Caro raconte ainsi cet épouvantable gâchis :

Les Américains frappent calmement, méthodiquement, avec l'assurance que leur procure une parfaite bonne conscience et une saine économie de temps. Des témoins diront plus tard qu'ils en ont vus, entre deux salves et deux lampées de whisky, tranquillement reposer dans de confortables chaises longues.

Au terme de cet acharnement inepte, reconnu comme tel par les USA eux-mêmes après la guerre, les survivants effarés découvriront une ville rase, une ville morte, dont les quatre cinquièmes sont réduits en poussière. 500 000 mètres cubes de gravats, sur lesquels flotte le drapeau étoilé, pour 5000 rescapés sans-abri. Peut-on encore parler de dommages collatéraux ?

Il aura fallu près de huit jours pour que la cité malouine soit rayée de la carte ; vingt-cinq minutes auraient pu suffir pour que Noisy-le-Sec ne meure en ce 18 avril 1944.

Vers 23 heures, en ce mardi de cauchemar, des vagues successives d'avions alliés survolant la région parisienne opèrent en piqué à faible altitude et lâchent 2000 bombes, dont plusieurs projectiles d'une tonne à retardement. Le bombardement touche le 12ème arrondissement de Paris, Bondy, Romainville, Bobigny, Drancy, Montreuil, Les Lilas et Noisy-le-Sec dont la gare est l'objectif principal.

Des témoins racontent les événements subis dans une plaquette que m'a aimablement donnée l'archiviste de la Municipalité actuelle. Le récit de Madame Mireille RUQUET m'a particulièrement touché. Elle commence ainsi :

J'avais 17 ans. Peu de temps après, je ne les avais plus.


 

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Noisy-le-Sec après le bombardement

(Ph Jean-Christian Meyer)

 

Jeune insouciante, elle refuse de gagner les refuges à cette énième alerte, pour rien, comme d'habitude. Son père la tire du lit, apparemment trop tard : il est projeté au bas de l'escalier par la première bombe. Par miracle, toute la famille et l'arpète s'en sont sortis indemnes. Mais au moment de sortir, Mireille perd à jamais son adolescence :

Tous les gens de l'immeuble et de l'impasse Joséphine s'étaient réfugiés dans la cave prévue comme abri. Ils y étaient piégés. Il y a eu plus de 70 victimes. [...] C'était horrible. [...] Pour dégager un blessé il a fallu lui scier la jambe. Que d'horreurs ! J'avais une très bonne amie, elle est morte étouffée, elle avait 22 ans.

Radio-Londres avait prévenu : "Les haricots sont secs" , le signal prévu pour prévenir que la gare de Noisy et son dépôt de munitions seraient bombardés. Les Noiséens, dans leur grande majorité, ont compris la nécessité de l'opération militaire. Noisy avait tant souffert de la guerre ; elle comptait tant de résistants. Une chose pourtant que les habitants ne comprenaient pas :

Je ne reconnaissais plus ma ville, dit Madame Monique COUPE, âgée de 8 ans en 44. Des gens couraient, ma rue n'était plus la même, partout des décombres. [...] Avec ma cousine et quelques amis, nous nous rendîmes sur place pour retrouver la tombe de papa. Quand nous sommes rentrés, maman était furieuse car il y avait en ville de très nombreuses bombes à retardement.

 

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Noisy, la peur des bombes à retardement

(Ph. Jean-Christian Meyer)

On ne détruit pas un dépôt de munitions ni des installations ferroviaires avec des bombes à retardement. Peut-on encore parler de "dégâts collatéraux" pour les victimes de ces engins de mort sophistiqués ? Sans compter que même pour les survivants ces dégâts sont irréparables. C'est l'avis de Ginette, 16 ans, qui clôt son témoignage sur ce constat :

Un bombardement laisse des traces dans la mémoire, même si l'on a du mal à situer les événements dans le temps car après une demi-heure sous le bruit des bombes, on est abasourdi et nerveusement très affecté.

Je pense ici à ma soeur, réfugiée de l'Aisne en juin 40, qui à chaque orage revit le traumatisme des bombardements de l'exode.

Les dégâts furent si importants à Noisy-le-Sec que Pétain voulut rayer  la ville de la carte, la déclarant ville morte. Mais, grâce à l'énergie des habitants et à l'efficacité des secours, la ville renaît. Les Sapeurs-Pompiers de Paris n'hésitent pas à employer les grands moyens : 21 officiers, 670 sous-officiers et hommes de troupes, 6 premiers secours, 10 fourgons-pompes, 2 autopompes à grande puissance, 1 bateau-pompe, 11 unités tactiques, 3 échelles, 3 groupes électro-ventilateurs et 6 ambulances. La Croix-Rouge, sous la direction de M. Pierre GENETE, n'est pas en reste. Lui aussi a du mal à contenir sa révolte :

Il est de fait que les explosions [de bombes à retardement] se multiplient à une cadence de plus en plus rapide, de plus en plus terrible. [...] Nous nous trouvons dans l'extrême et pénible obligation de laisser les vivants dans les situations d'une tragique gravité. [...] Sept jeunes gens de nos équipes d'urgence ont déjà trouvé la mort par les bombes à retardement. On évalue le 21 avril à environ 400 le nombre de bombes non éclatées.

La Croix-Rouge et les Pompiers resteront pourtant les derniers sur place après l'évacuation des zones dangereuses.

Près de 500 morts et autant de blessés ! Georges Suarez a beau jeu de titrer dans Aujourd'hui : Les gangsters de l'air sur Paris [...] le plus violent bombardement terroriste anglo-américain depuis 1940. Plus surprenant, La France socialiste titre : L'atroce bilan du dernier raid consacrant sa une aux "bombes à retardement". Le bilan est extrêmement lourd : 70% de la ville de Noisy-le-Sec sinistrés, 500 maisons détruites, 2500 très endommagées.


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  Noisy-le-Sec, fin avril 1944, pourra-t-elle revivre ? 

Ph Jean-Christian Meyer

 

En 1945, M. Henri Quatremaire, président du Comité Local de Libération, est élu maire de 16 000 Noiséens. Ni Pétain ni les bombes ni les nazis ne sont venus à bout de Noisy-le-Sec, ville martyre, ville ressuscitée, ville où j'aime aujourd'hui à me promener quand je suis en Seine-Saint-Denis et sur laquelle, sans doute, j'écrirai un article un peu plus tard. 

 

Noisy-le-Sec aujourd'hui, une ville qui vit

 

Chaleureux remerciements à Madame le Maire actuel de Noisy-le-Sec, Alda PEREIRA LEMAITRE et à Monsieur Matthieu REGIS, archiviste.

 

Bernard Bonnejean


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Jaurès et Carmaux

Publié le par Bernard Bonnejean

 

 

Le creuset du socialisme français

 

 

« Le courage, c’est de chercher la vérité

    et de la dire. C’est de ne pas subir

         le mensonge qui passe. »

 

                   Jean Jaurès

 

 

À Monsieur Lionel Torchia,      

ancien élu de Carmaux (81400 Tarn)

 

« Messieurs ! »

 

 

Qui de ces gueules noires a lancé du fond de la salle un «il n’y a  pas de Messieurs ici ! » vindicatif et méprisant ? L’orateur, en cette année 1889, se rattrape comme il peut ; plutôt bien d’ailleurs puisqu’au bout de quelques phrases on l’applaudit, lui le prof de fac parachuté de Toulouse, conseiller municipal de la ville rose et rédacteur en chef épisodique de la Dépêche : un exploit.

 

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On pourrait presque dire qu’il vient à Carmaux, le jeune Jean Jaurès, faire ses vraies premières armes. Élu député du Tarn en 1885 sur une liste d’union, il vient faire sa campagne électorale. Mais il a si peu brillé lors de son premier mandat qu’il sera battu aux élections de 1889.


Une petite traversée du désert qu’il mettra à profit pour s’occuper de sa fille, Madeleine, de son épouse Louise née Blois, d’une thèse latine qu’il soutient le 5 février 1892 suivie de sa thèse philosophique, le 12 mars, en Sorbonne. En fait, le jeune Jaurès est content de lui : il connaît le succès universitaire avec les Origines du socialisme allemand (en latin !!) et De la réalité du monde sensible.

 

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Mais que diable est-il revenu faire à Carmaux, ce jeune politicien qui, il y a peu, se vantait en ces termes à Jules Guesde : « Je ne suis inféodé à aucun groupe, emprisonné dans aucune secte » ? Il veut retrouver la Chambre et « on » lui a demandé de se porter candidat aux élections législatives partielles dans cette ville du Tarn.


Car, jusque là, on peut dire que ça allait mal chez les Carmausins ! Le 5 août 1892, les mineurs et les verriers se sont mis en grève pour la troisième fois en un an ! Une histoire d’hommes, mais aussi une histoire de classes sociales ; on peut vraiment parler de lutte des classes.

 

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Pour comprendre, il faut replacer l’ensemble de l’affaire dans son contexte. L’époque est au paternalisme. Carmaux, c’est la famille Solages depuis que le roi lui a accordé la concession en 1752. Même si les Solages sont contraints, en 1873, d’abandonner une partie de leur pouvoir avec la création d’une SMC (Société des Mines de Carmaux), elle n’en garde pas moins l’autorité sur la conduite de la mine et des affaires publiques, puisque le marquis de Solages est aussi député.


Or, viennent aux ouvriers des idées fâcheuses d’émancipation. Monsieur le Marquis de Solages est si peu aimé à cause de ses mesures arbitraires contre les mineurs que ces derniers se donnent un maire en la personne d’un certain Jean-Baptiste Calvignac, élu le 15 mai 1892 : un simple ouvrier ajusteur, un salarié de la mine, premier magistrat de la commune ! Du jamais vu ! De l’inadmissible !


 

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Pour le camp Solages, Calvignac, c’est le symbole du socialisme, du syndicalisme en mairie. La cause est vite entendue : il faut trouver une parade, un stratagème pour empêcher Calvignac de s’installer à son poste. Le moyen le plus simple ? L’affamer ! Certes, le suffrage universel a prévu que tout citoyen français peut être élu, mais la bourgeoisie s’est empressée de s’opposer à une quelconque rétribution des charges électives.


La tactique du patronat est donc imparable : Calvignac ne peut être maire que s’il gagne sa vie autrement. Mais s’il est maire, il doit, pour remplir ses fonctions, s’absenter de la mine trois ou quatre fois dans la semaine. La mine s’y refuse. Calvignac maire se verra congédié pour absentéisme !! Illégal ? Il faudra le prouver. En attendant, soit l’ouvrier démissionne de son mandat et réintègre sa place à l’usine ; soit il devient maire et il est licencié.


 

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Ce que n’ont pas prévu les Solages, c’est d’une part la résistance sans précédent des Carmausins qui, malgré la répression, les arrestations, les condamnations, poursuivent une longue grève de deux mois et demi et d’autre part, un immense élan de solidarité nationale et internationale qui permet aux grévistes de tenir en alimentant les caisses de secours.

 

Les socialistes viendront tour à tour soutenir les ouvriers, Millerand et Viviani, les deux ténors du parti en tête. Le mouvement est si volontaire, si déterminé, si  bien organisé que le Président de la République en personne, Émile Loubet, donne gain de cause aux ouvriers contre la direction de la mine et contre le marquis de Solages qui donne sa démission de député, le 14 octobre 1892.

 

 

 

 

Voilà Carmaux-les-grèves, (c’est le nom donné par les forces de la réaction), avec un maire, mais sans député. Qui mettre à la place du Marquis ? On pense au duc de Quercy. Mauvaise idée, sans aucun doute !


Enfin, Calvignac et les siens proposent le nom du professeur de philosophie de Toulouse, Jean Jaurès. Certains protestent : il est bon orateur, certes, mais pas socialiste. C’est un bourgeois, un intellectuel. Certaines mauvaises langues disent qu’il a fait baptiser ses enfants. Plus tard, on ira même jusqu’à dire que Madeleine Jaurès a voulu être religieuse !


 

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Calvignac a une idée, contenue dans ce télégramme que reçoit Jaurès à la mairie de Toulouse :


« Le Congrès Républicain Socialiste vous offre la candidature avec le programme du Parti Ouvrier rédigé au congrès de Marseille. Si vous acceptez, venez de suite à Carmaux, au siège du Congrès. Pour le Congrès : le président : Bouteillé ».


Et Jaurès fut élu, lui l’indépendant, sur un programme socialiste. Il faudra encore attendre quelque temps pour qu’il fasse l’union de la « sociale » autour de son nom.


 

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L’on peut résumer ce récit en quelques mots :


Jean Jaurès, docteur agrégé, professeur et journaliste, « républicain libéral », partisan de Ferry contre Gambetta, « opportuniste » défenseur de l’ « Union », est devenu socialiste à Carmaux, car c’est à Carmaux qu’est né le socialisme français.


A bientôt, les amis,


Bernard

Publié dans Histoire

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Mai 40 : "Va chercher les gosses ! On s'en va !"

Publié le par Bernard Bonnejean

 

Où ? On n'en sait rien...

 

A mes parents, mes frères et soeurs picards,

leur fils et frère mayennais, Bernard.

 

Avant, il y avait eu l'Espagne et le « lâche soulagement  » de Léon Blum et  du Front populaire. La Tchécoslovaquie et la couarde lâcheté d'Edouard Daladier, la lâcheté niaise de Neville Chamberlain, la complicité triomphante de Benito Mussolini et la complicité muette de Francisco Paulino Hermenegildo Teódulo Franco y Bahamonde. Et puis le courage des Alliés : Hitler avait osé attaquer la Pologne ; on déclara la guerre à Hitler, même si Dantzig, franchement, ça n'intéressait personne. Question d'honneur et de parole donnée : on va voir ce qu'on va voir ! Mais on n'a pas vu grand chose, pendant près d'un an... Partout en Europe les familles fuyaient devant le vainqueur. Pour aller où ? Loin, le plus loin possible, c'est la seule certitude. Le plus loin possible de ces bruits-là, pas le bruit des bottes, non, parce que tout va tellement vite que les Panzers n'attendent pas les fantassins. Pas le temps !!!


 


 

(Oui, je sais, la Résistance ce sera pour après, et encore, pas pour tout le monde. Mais l'Histoire a décidé de lier les deux, invasion et résistance, parce que ça fait moins mal à notre ego... N'empêche que quand j'étais petit, l'une de mes soeurs m'avait appris le chant allemand, mais pas le chant des partisans... La peur, toujours la peur !)

 

L'exode, il connaît, lui, le Caudillo, galicien bon catholique. C'est chez lui que tout a commencé. Des milliers de fuyards lancés sur les routes, morts de peur, de faim et de soif. Pas fières, les «  autorités » françaises ! Que faire de tous ces gens-là ? On cache la pagaille derrière la fausse ordonnance des barbelés et des barraques bien rangées. On enferme dans les camps toutes ces victimes. Des Républicains ? Oui, et alors ? Défenseurs d'un gouvernement légitime ? Et alors ? Pas des révolutionnaires, pas des anarchistes, pas seulement. Non, des gens comme nous, et comme nous le deviendrons parce qu'il y a une justice. Guernica n'est pas qu'un tableau de Picasso, c'est un meurtre collectif, un génocide, orchestré par Hitler, méthodiquement, à l'allemande, sous les yeux admiratifs du brave futur Caudillo, toujours aussi bon catholique. 


 

 

 

Maintenant, c'est notre tour, mes chers parents. Sauf que pour nous, le gouvernement français a prévu le prévisible. Une débâcle sans précédent. Il a décidé que les gens de l'Aisne iraient dans la Mayenne. C'est quoi ça, c'est où ça, la Mayenne ? Pour les questions, on verra après, maintenant il faut partir.

 

Mes parents récupèrent leur cinq gosses, la tante et son gamin (l'oncle Charles est parti  «  à la guerre » et sera prisonnier jusqu'à la fin). C'est peut-être idiot, mais ma mère n'a pensé à emporter qu'un kilo de sucre... en poudre. Parce que dans l'Est et le Nord, on ne connaît pas trop le sucre en morceaux. Pratique pour nourrir les mômes !! On ne parle pas trop : la hantise de la cinquième colonne. On en a arrêté un, du côté de Soissons : il s'est fait prendre parce qu'il parlait allemand pendant son sommeil. Dit-on...

 

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Pourquoi on s'en va, au juste ? Comme le raconte Amouroux :

 

«  Les avions allemands arrachent des millions de Belges, puis de Français à leurs maisons, leurs villages, les jettent sur les routes où ils pourront à loisir les saisir, les tourner, les retourner, molle pâte humaine qui s’étale finalement jusque dans l’herbe des fossés... On part donc, d’abord parce que les Allemands bombardent. Impitoyablement ».

 

Tu te rappelles, toi, ma grande soeur, qui te colles encore derrière les portes, à soixante-quinze ans, quand il y a de l'orage. Le tonnerre, les éclairs, la poudrière de La Fère qui n'en finit pas d'exploser : des heures, des heures, dans le bruit et la peur. Avant les avions et avant les « y'en a qui disent que... »

 

Que disent-elles, ces bonnes âmes, qui se tairaient si elles savaient qu'elles risquent d'être arrêtées pour défaitisme ? On se demande bien par qui ? Pompiers, gendarmes, soldats, tout le monde détale... Elles rappellent ce que tout le monde connaît des heures d'occupation prussienne pendant la première guerre et que les livres d'histoire se sont empressés d'occulter pour cause de réconciliation.


 

 

 

Petite fille, ma mère a vu le maire du village de La Neuville-Bosmont (ou de Marles, je ne sais plus) fusillé par « les Boches » devant la population rassemblée sur la place principale ; elle a vu un Uhlan, un casque à pointe, pas encore SS celui-là, percer le sein d'une jeune femme enceinte d'un coup de lance, comme ça, pour le plaisir, histoire de rigoler un peu. Elle a travaillé dur dans les champs réquisitionnés par le Kronprintz qui a fermé les écoles pour avoir de la main d'oeuvre à pas cher. Mon père, lui, a passé son adolescence dans les Ardennes à casser des cailloux, comme il nous le racontait, dans les carrières. Comme un bagnard. Sans compter tous les crimes de guerre, sans compter les crimes contre l'humanité -- mais ça n'existait pas encore dans les actes officiels de barbarie ! -- qu'il faut que notre génération oublie, parce que, comme on dira vingt ans plus tard : « Ils n'étaient pas tous comme ça quand même ».

 

Non, c'est vrai, mais quelque chose m'a frappé quand je suis allé visiter pour la première fois les villages de l'Aisne. Les monuments aux morts comptent plus de victimes civiles que militaires... Morts pour la France. Avec quelles armes ? Alors, quand, en mai 40, on leur raconte, aux civils, que les Allemands coupent les mains des petits garçons et violent les petites filles, ils voudraient bien ne pas y croire...


 

 

Faute de preuve, on fuit. C'est une tragédie que l'exode, mais a-t-on seulement le temps de se rendre compte ? Amouroux continue ainsi son récit :

 

«  Partout des cadavres... Les gares bourrées de troupes en transit, d’évacués hagards et las, avides d’atteindre ces havres qui ne sont généralement que des pièges mais où ils espèrent recevoir le pain et l’eau, le secours d’un médecin ou d’une parole charitable, les gares, avec leurs wagons de munitions follement mêlés aux convois humains, sont des proies de choix et des lieux où la tragédie rencontre de quoi s’alimenter... le train par miracle est intact, mais voilà des hommes et des femmes dégoûtés soudain de ce moyen de locomotion ».


C'est vrai qu'on part parce qu'on a la frousse. Comment demander à des populations civiles d'être plus courageuses que ces soldats désarmés qui fuient plus vite qu'elles ?!! Mais Amouroux donne une autre raison à l'exode. Pas très facile à définir d'ailleurs :

 

« On part également parce que l’ordre a été donné par des autorités qui veulent soustraire le maximum de mobilisables et d’ouvriers à l’envahisseur ».

 

 

On part donc parce que c'était prévu, par un plan tenu secret depuis... 1936 !!! Et le résultat est déplorable, lamentable, honteux.

 

« Ils se joindront au flot qui encombre toutes les routes, au flot des guimbardes, des autos au toit gonflé de malles, de valises, de paquets solidement arrimés, au flot des charrettes paysannes entourées encore des odeurs et des bruits de la ferme, au flot des piétons avec leur couverture rouge en bandoulière, leur sac à dos, leur mauvaises valises de carton à la main... Fleuve humain (2 millions, 3 millions, on ne saura jamais exactement combien de Belges) mais dont toutes les motivations ne sont pas uniquement dictées par la frousse. On ne veut pas devenir allemand. »

 

Et même si c'était uniquement dicté par la frousse, M. Amouroux ? Une mère de cinq enfants n'a-t-elle pas le droit de trembler pour les siens ? Pourtant les enfants restent des enfants. La plus jeune de mes soeurs se souvient d'avoir cueilli des brins de muguet en forêt de Compiègne, en ce joli mois de mai 40, juste avant un bombardement... Encore un. Et ça fait du bruit, les bombardements. Et ça fait pleurer, et pas que les petites filles.

 

Alors, ne refaisons pas l'histoire, s'il vous plaît. Ces gens sur les routes ne fuyaient pas par patriotisme. Et franchement quel insensé leur en tiendrait rigueur ?

 

 

 

 

 

Ma mère, elle, n'a pris que du sucre en poudre. Elle en rira jusqu'à sa mort. En fait, c'est tellement rapide qu'on attrape à peu près n'importe quoi :

 

« Lorsqu’un pays entier prend la fuite, les habitants saisissent non toujours l’indispensable mais ce qui leur tombe sous la main.... L’exode de 40 restera celui des piétons surchargés, des cyclistes et des paysans sur ces lourdes, lentes, majestueuses charrettes faites pour ramasser les gerbes ou les betteraves qui iront porter témoignage que, jusque dans la plus humble des fermes, la France entière a été touchée. Beaucoup de départs sont improvisés... Qui dira l’effroyable spectacle des  bêtes abandonnées dans des villes abandonnées ? Chats et chiens errants, affamés... »

 

Vous voyez, chez nous, c'est les mains dans les poches et le sucre en poudre. Et pourtant, on n'était pas spécialement pauvres. Mais, dès juin 1940... Advienne que pourra !

 

Jusqu'au jour où on leur fait prendre le train à Maurice, Raymonde, la tante Gisèle et les mômes. Et les voilà tous arrivés à... Poitiers. Pas le temps de faire connaissance avec la population locale. Les hauts-parleurs hurlent que les habitants de l'Aisne doivent repartir vers le Nord, dans la Mayenne. C'est quoi ça, c'est où ça, la Mayenne ? Quelqu'un sait et dit qu'ils ne parlent pas comme nous. D'autres, que les paysans les plus riches n'y ont pas plus de 40 hectares !! Le wagon s'esclaffe ! 40 hectares pour les ouvriers agricoles des grandes plaines de Picardie ? Même pas la taille d'une petite pièce. Comment va-t-on se faire comprendre ? Comment va-t-on trouver du travail ?

 

 

 

 

Et les voilà arrivés à Ernée où mes frères Claude et Roger et moi sommes nés. Un détail : les Allemands sont arrivés avant eux !!!

 

Les parents n'ont pas voulu retourner dans l'Aisne. « Trop plat, trop triste », disait ma mère. La réalité, c'est que le grand-père avait connu l'invasion de 1870 et l'exode, eux ont connu celles de 1914 et l'exode, et de 1940 et l'exode. En plus, depuis juin 40, il ne reste plus rien de la maison familiale. Les Allemands ? Une vieille voisine, qui a refusé de partir, a dit à mon père retourné sur place qu'ils n'avaient ni l'accent ni l'uniforme allemand, les pillards... Peu importe !

 

Nous n'en garderons qu'une sorte de tradition. Chaque fois que nous fêterons un événement, devant le cadavre de la bouteille de vin, il y en aura toujours un pour dire en riant :


« Encore une que les boches ne boiront pas »


Et un autre pour répondre en écho, sans rire :


« Oh ! ça n'a pas toujours été eux ! »


Alors, on restera là, dans la Mayenne. Les parents feront rire les gens au début, à cause de leur drôle de façon de parler et de quelques mots de patois picard qu'ils ont ramené de là-bas. N'empêche que grâce à eux j'apprendrai pourquoi on appelle loque un homme mou, sans volonté et un chemin creux un chemin obscur ! Je serai fier de m'apercevoir qu'à la maison, parfois, on parle le français d'Aucassin et Nicolette sans le savoir.

 

On sera bien aimables avec les commerçants. On dira bien bonjour à tout le monde, merci et au revoir. On ne se fera pas remarquer (Combien de fois, t'ai-je entendu nous dire, chère Maman : « Je ne veux pas que vous soyez autrement que les autres ! » Pas de meilleure école d'intégration ! ) On ira même à la messe et à l'école libre.

 

Mais jamais, jamais, nous ne serons vraiment considérés comme Mayennais.

 

La preuve ?

 

Mon frère Claude (dit "Gleude" par les picards, ce qui a toujours fâché ma mère) a demandé à la Mairie d'Ernée, où il est né en 1942, un certificat de naissance. Et vous, chère Madame la Secrétaire, vous avez éprouvé le besoin d'écrire en marge, là où l'on note les mentions particulières : "Fils de réfugiés". Vous qui lui succédez devriez lui écrire : il n'a toujours pas digéré...  

 

Depuis le 18 mai 40, tout de même, ça va faire soixante-dix ans !


 

A bientôt, les amis,

 

 

Bernard

 

 

 

Les citations sont de Henri Amouroux (1920-2007), La grande histoire des Français sous l’Occupation, « Le peuple du désastre » et « Quarante millions de pétainistes », éd. Fayard, coll. « Les grandes études contemporaines », Paris, 1961.

 

Publié dans Histoire

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