Vivre n'est pas vivre

Publié le par Bernard Bonnejean

 

parce que ce n'est quand même pas une vie !

 

 

L’autre jour, en me promenant dans les larges allées du parc de La Courneuve, j’ai surpris un dialogue ou plutôt une bribe, le temps de croiser une mère et sa jeune fille. Or, il faut que je vous révèle un projet que je ne réaliserai sans doute pas : je rêve d’écrire un roman dialogué, ou un dialogue romancé, juste avec les parcelles de conversations happées, volées au cours de promenades en divers lieux publics. Le principe s'est imposé à moi sur le « sillon » de Saint-Malo envahi de touristes en verve. L’avantage de la Manche : à défaut de canicule, on marche en papotant pour se réchauffer…

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Figurez-vous deux mouvements lents et continus, opposés, à vitesse à peu près constante, l’un parfaitement silencieux, l’autre assez disert pour former une ou deux phrases syntaxiquement correctes, totalement autonomes, c’est-à-dire détachées d'un contexte qui doit demeurer inconnu. On peut ainsi obtenir le dialogue suivant, plus absurde que du Ionesco :

 

« Avez-vous des nouvelles de Victor ?

 

- On n’a jamais vu un mois de juillet pareil !

 

- Vous vous rendez compte d’un mufle ! D’ailleurs, je le lui ai dit.

 

- Je ne suis pas raciste, mais avouez…

 

- Au fait, c’est quand la rentrée ? »

 

etc.  

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Comment ni Queneau ni Obaldia n’en ont-ils jamais eu l’idée ? Peut-être parce qu’un écrivain, fût-il créateur ou zélateur de l’ouvroir de littérature potentielle, est un éternel enfermé. On a beau clamer dans les salons littéraires que c’en est fini de la tour d’ivoire, le fait est que les défenseurs de cette idée libératrice s’ils comptent parmi les plus connus ne figureront jamais sur la liste des grands. Mais passons !

 

Nous croisions donc une maman qui disait à sa fille :

 

« Il faudra bien un jour que tu fasses ta vie ».

 

Mais qu’est-ce qui m’a pris ? Tout à coup mon cerveau jusque là en paix s’est mis à me souffler une leçon de sémantique que je vais tenter de restituer sommairement.

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Il y a une différence fondamentale, me semble-t-il, encore que j’aie du mal à en apporter la preuve, entre faire SA vie et faire LA vie. Imaginez-vous une maman digne de ce nom conseiller à son rejeton de faire la vie ? D’ailleurs peut-on passer sa vie à la faire sans conséquences graves ? C’est qu’il est difficile de concevoir qu’on puisse faire la vie tout en faisant la sienne. A mon sens, « moral » va sans dire, faire la vie consiste précisément à détruire celle que la destinée ou la transcendance vous convie à construire pour soi et pour les autres.

 

Tant et si bien qu’on prendra garde de ne pas confondre un vivant d’un viveur. Le vivant et le viveur vivent, mais pendant que l’un est chargé de bâtir une existence, l’autre la gâche. Nous pourrions conclure que le viveur est un vivant qui ne sait pas vivre peut-être parce qu’il ne l’a pas appris.

 

Encore une expression étrange que celle-ci : apprendre à vivre.

 

« Je vais t’apprendre à vivre, moi, tu vas voir ! »

 

Et c’est le père qui a donné la vie, (« sans la donner » diront les féministes qui s’arrogent ce privilège physiologique exclusif), qui s’exprime ainsi. D’un point de vue moral, apprendre à vivre n’est pas apprendre à respirer, à se mouvoir, à s’alimenter, à s’exprimer mais vivre honnêtement dans une société donnée à un moment donné. Un jeune parisien qui crache dans le métro ne sait pas vivre, alors qu’un footballeur professionnel qui crache sur la pelouse le fait pour mieux vivre, puisque ça dégage son appareil respiratoire.

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D’où l’ambiguïté de toutes ces expressions dont le noyau est la vie.

 

Je puis dire, par exemple, sans choquer personne :

 

« Un viveur est un être vivant qui fait la vie, oublie de faire sa vie, auquel il faudrait apprendre à vivre en lui inculquant quelques notions de savoir-vivre ».

 

Mais ce serait scandaleux de prétendre qu’il n’est besoin que d’être bon vivant pour être viveur, sans avoir besoin d’apprendre à vivre pour mener la belle vie.

 

Pourquoi « scandaleux » ? Parce que ça laisse supposer que le contraire du viveur est un mauvais vivant qui mène une vie laide.

 

Sans compter que c’est parfaitement illogique, puisque le bon vivant viveur use en général du secours des filles de joie de mauvaise vie pour avoir la vie belle.

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Je laisse à mes amis linguistes le soin de traduire ce texte…

 

Bien amicalement,

 

Bernard Bonnejean

 

Publié dans vie en société

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