Une vie (4)

Publié le par Bernard Bonnejean

 

Les bagnes de Guyane

 

Pourquoi ai-je intitulé cet article « Les bagnes de Guyane » et non « Le bagne de Cayenne » ? Parce que le second n'a probablement jamais eu d'existence réelle. Utilisé dans toute son horreur, il eût fait honte, depuis sa création, à la République.

Plus que la peine de mort ? Assurément. D'ailleurs, l'un n'empêche pas l'autre.

 

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Guillotine du bagne.

 

Le Docteur Joseph Ignace Guillotin a pu imposer son engin comme unique instrument létal, avec l'appui de Mirabeau et de la Constituante, d'une part pour uniformiser le supplice comme on l'a fait pour les poids, les monnaies et les mesures, et d'autre part sous couvert d'humanitarisme et d'égalitarisme. En effet, l'article I de la loi du 9 octobre 1789, prévoit que « les délits de même genre seront punis par les mêmes genres de peines, quels que soient le rang et l'état du coupable » ; le projet du 1er décembre prévoyait que « la décapitation fût le seul supplice adopté et qu'on cherchât une machine qui pût être substituée à la main du bourreau » ; enfin, la loi du 6 octobre 1791 inaugure ladite machine, à laquelle l'inventeur donne son nom, malgré lui : la guillotine. Nicolas Pelletier eut l'honneur de rougir les copeaux le 25 avril 1792. L'on ne saura jamais si le bon médecin avait réussi à rendre la peine moins douloureuse, mais il y a gros à parier que ce voleur a préféré le rasoir national à la roue réservée aux criminels de son espèce. Le fait est que Guillotin ne poursuivait pas d'autre but que de tuer sans faire souffrir inutilement.

Mais comment une démocratie naissante, sur le modèle de régimes dictatoriaux anciens, eût-elle pu justifier l'une des peines les plus cruelles qui soient : le bagne, les travaux forcés, la relégation ? Le sadisme institutionalisé d'un État qui veut non seulement punir, mais se venger en tuant dans les conditions les plus abjectes que le permette la loi, loin de toute civilisation, sous un climat pénible et délétère.

 

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Crédit photo B Bonnejean 1970 : ruines de l'ancien bagne

 

Dans ces conditions, Cayenne, le chef-lieu, ne pouvait être qu'un lieu transitoire, un centre de tri où l'on fait tout pour ne pas exhiber les enchaînés devant les populations autochtones. Les pauvres hères, déjà harassés par le voyage en bateau, gagnaient bientôt la destination fixée par l'administration pénitentiaire : Saint-Jean du Maroni, Saint-Laurent-du-Maroni, ou pire encore l'île du Salut ou l'île du Diable

Saint-Jean et Saint-Laurent présentaient un aspect relativement convenable. Tous deux installés dans des endroits visibles, ils ne pouvaient, sans faire réfléchir les citoyens d'Outre-Atlantique, montrer les bas-fonds de la République. Le fait est que dans les années 1970, les Boschs et les Bonis, qui forment l'essentiel de la population afro-américaine de Guyane française, avaient squatté les lieux. On y avait l'eau potable courante et un toit où s'abriter, ce qui n'était pas négligeable pour ces descendants d'esclaves en rupture de ban, démunis d'à peu près tout.

 

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Crédit photo B Bonnejean 1970

Petites locataires du bagne à Saint-Laurent

 

En réalité, les bagnes les plus affreux de Guyane étaient installés dans trois petites îles éloignées du continent, au doux nom hypocrite d'Îles du Salut. L'une, la plus célèbre, était baptisée « Île du Diable ». Pourquoi ce nom funeste ? On n'y mettait pas les bagnards par hasard. On savait ce lieu particulièrement mortifère depuis 1764 : 12 000 colons y étaient morts en un an de fièvre jaune, de malnutrition et de manque d'eau potable. Après s'être accoutumés au climat, les survivants furent remplacés par des esclaves, puis les esclaves par les bagnards.

C'est du moins ainsi qu'on me l'a raconté. La vérité est tout autre. Les colons sont morts sur le continent et, lorsque les survivants ont débarqué, moribonds, sur ces îles, ils les ont appelées « îles du Diable ». Mais quand ils eurent réchappé à la mort, ils les rebaptisèrent, logiquement, « îles du Salut », sauf une, aujourd'hui interdite au débarquement « l'île du Diable ». Pour ma part, j'aime mieux ma version de jeunesse à cette vérité un peu biscornue...

Je n'ai pas l'intention ici de faire l'historique du bagne. Je rappellerai seulement que c'est à l'île du Diable que furent isolés les trois bagnards les plus célèbres : Alfred Dreyfus, en 1894, Guillaume Seznec, en 1923, et Henri Charrière, alias Papillon, en 1933, campé par un Steve Mac Queen plus vrai que nature dans son pyjama rayé. À un détail près : il n'est pas un seul pensionnaire de l'administration pénitentiaire, pas un seul fonctionnaire garde-chiourme pour avoir cru un seul instant à l'histoire de Papillon, considéré dans le milieu comme un escroc vantard. N'empêche que si le livre ne vaut pas grand chose, le film, lui, rend assez bien les conditions de vie imposées aux prisonniers à l'époque.

 

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Crédit photo B Bonnejean 1970

Le clocher au requin

Infâme « Clocher au requin » ! C'est de là que se serait précipité le trop fameux Papillon. Or, lorsqu'un bagnard mourait ou, m'a-t-on dit, se jetait à l'eau par désespoir plus que dans le désir de fuir, un maton faisait tinter la cloche. Aussitôt, les requins alertés, en très grand nombre dans les parages, se rassasiaient du corps du malheureux. Ce qui rend le « témoignage » de Charrière particulièrement ridicule voire offensant pour les anciens du bagne notamment pour ceux qui ont perdu la vie à vouloir ne plus supporter l'indignité.

 

Lorsque je suis arrivé en Guyane avec ma mentalité d'adolescent, j'avais l'esprit encombré par les clichés des westerns américains. Le monde s'apparentait à un vaste jeu de dames ou d'échecs, noirs contre blancs, bons contre méchants, cow-boys contre Indiens, flics contre malfrats. Pour résumer, une partie gigantesque de « balle au chasseur » : deux camps s'affrontent ; les faibles tombent en premier mais peuvent ressusciter à la condition qu'un faible d'en face tombe à sa place ; puis les forts d'un camp sont éliminés à leur tour et la « résurrection » n'est plus permise. Les bons sont les vainqueurs ; les mauvais sont anéantis. [Il faudrait qu'un psychologue sérieux se penche sur l'amoralité de ces jeux d'enfants et sur les philosophies pernicieuses qu'ils véhiculent].

À se demander si nous n'étions pas assez naïfs pour croire à la véracité des matchs de catch commentés par Roger Couderc : le diable rouge contre l'ange blanc ; le sournois vindicatif et traître contre le défenseur potentiel de la veuve et de l'orphelin. Il ne nous serait même pas venu à l'idée que John Wayne pût perdre contre ses adversaires. Personnellement, je fus très déçu de voir l'armée mexicaine, noire, triompher contre Davy Crocket, blanc, dans Fort Alamo. Il faut dire qu'à la fin, le général qui ne parle même pas l'américano-français rend les honneurs aux survivants héroïques, ce qui fait un peu passer l'immoralité de l'ensemble. 

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Le méchant ? C'est le noir, bien sûr !

 

En ce monde machiavélique, tranché, dichotomisé, absolu, il ne pouvait être question de rencontrer de bons bagnards. Dreyfus et Seznec n'avaient été que deux accidents de parcours dans une justice réglée comme du papier à musique. Quant à Papillon, ce n'était qu'un vulgaire menteur, vaniteux et cupide qui s'était rempli les poches avec ses vices et son évasion inventée. 

C'est là qu'il faut parler de la relégation. La Guyane était chargée de récupérer tout ce que la métropole comptait d'indésirables. La République avait même poussé le zèle jusqu'à prévoir la libération, au cas où les conditions de travail, d'hygiène, de climat..., n'auraient pas suffi à tuer le bonhomme. En ce cas, on le relégait, c'est-à-dire qu'on le gardait en Guyane avec l'interdiction formelle de revenir en métropole. Ce fut vrai jusqu'en 1938, date à laquelle on ferma les bagnes. Abus de pouvoir d'une administration infâme ? Comment rapatrier, avouons-le, cette population édentée, malade, amaigrie, vieillie prématurément, dont personne ne se serait souciée une fois revenus à la civilisation ? La question ne se posa pas. Avec quoi ces relégués auraient-ils payé le voyage du retour ? On se dit pourtant que les plus malins pourraient en avoir la tentation. On inventa donc une mesure de clémence propre à contenter tout le monde : la forêt est immense ; toute exploitation était rendue impossible sauf à la faire  fructifier gratuitement. Or, l'esclavage était aboli. Qu'à cela ne tienne ! Je ne sais qui en eut l'idée, géniale, faussement humanitaire : on fit de chaque ancien bagnard relégué d'office un propriétaire terrien à titre gracieux ! On donna à chacun un hectare : libre à lui d'en faire ce qu'il voulait.

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Crédit photo B Bonnejean 1970 : la cuisine des îles du Salut.

 

C'est ainsi que nous connûmes, nous les jeunes soldats de l'Infanterie de Marine, les anciens bagnards de Guyane : les seuls agriculteurs, avant l'arrivée des asiatiques, de cette terre, comme eux longtemps reléguée, que le pays-mère ne voulait pas ou ne pouvait pas mettre en valeur. 

Chers amis, je vais parler de vous. Sans dire vos noms. Sans chercher à faire de vous des martyrs ou des saints. Mais le fait est que vous m'avez appris que le monde contrasté de mon imaginaire occidental juvénile n'existait pas. 

Je me souviens de vous, Monsieur A., à moitié nu sur votre terre ou plutôt sur votre grand jardin. Vous étiez d'une maigreur épouvantable et vous ne parliez qu'à nous, certains jours, pas tous. Le préfet avait décidé qu'on ne ferait jamais rien de ce bout du monde infernal à l'exception sans doute de la base de Kourou, le Las Vegas du CNES, d'où l'on lançait à l'époque des Europa qui s'entêtaient à se casser la figure ou à exploser en vol, notre rigolade préférée à nous avec les femmes des ingénieurs qui s'ennuyaient tant que certaines finissaient par perdre toute limite morale... Et vous, Monsieur A., vous avez réussi à faire pousser sur votre lopin des laitues et des carottes que l'on visitait comme un jardin exotique de métropole à l'envers. 

Je me souviens de vous, Monsieur B., chasseur de papillons à grande échelle que vous vendiez à prix d'or à des touristes américains trop froussards pour aller les chercher en forêt. Ils tombaient en extase devant vos morphos et vos bleus barrés, sans savoir qu'à deux pas, pour peu qu'on veuille bien se mouiller un peu les pieds, il en existait des vivants, magnifiques en leur interminable ballet, dont les étatsuniens ont fait pendant longtemps la couleur de leurs dollars. 

 

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Un morpho bleu de Guyane.

 

Je me souviens de vous, Monsieur C. Pas un ange, loin de là. D'ailleurs, je ne vous aimais pas. Vous teniez une sorte d'estaminet et je me suis longtemps demandé où vous aviez trouvé l'argent jusqu'au jour où j'ai appris que dans votre vie d'avant vous étiez maquereau et que vous aviez placé les bénéfices de vos activités honteuses et, probablement criminelles, dans cet établissement. Je ne vous ai jamais parlé. Mais je vous ai regardé. Vous étiez le seul bien portant des relégués, souriant, blagueur, heureux de vivre. Un contre-exemple de la rédemption, car je doute que vous ne serviez que des punchs...

Je me souviens de vous, Monsieur D., qui circuliez en forêt armé d'un pistolet toujours chargé à portée de main. Je n'ai jamais su si vous étiez devenu paranoïaque ou si vos craintes étaient justifiées. Vous étiez allé en préfecture pour exploiter la forêt guyanaise. Le préfet vous aurait mis en garde : vous risquiez votre peau à vouloir plus qu'on ne peut vous donner. Le fait est, disiez-vous, que vous aviez échappé à deux attentats, ce qui vous obligeait à vous protéger. Au cas où nous n'aurions pas cru à ce qui se passerait s'il l'on cherchait à vous nuire, vous avez sorti votre arme, l'avez pointé sur les cimes des arbres, avez tiré et il en est tombé je ne sais quoi. Vous m'avez éclairé quand même sur le problème guyanais : comment se fait-il que les essences arboricoles guyanaises soient indignes d'être exploitées alors que le Brésil, tout proche, en a fait une source de richesse ? Comment se fait-il que la Guyane importe plus de 90% de ses denrées alimentaires, alors qu'il est prouvé, depuis longtemps, qu'on peut, au moins, y installer des rizières ? Quel intérêt ont donc les gouvernements métropolitains de ces décennies à laisser en friche ce département et à en empêcher le développement ?

Mais c'est surtout à vous que je pense, mon bien cher ami E. Je vous ai gardé pour la fin, parce que vous m'avez été, parmi quelques autres, l'un des guides de mon existence. Je veux dire par là que mon séjour guyanais ne m'aurait été d'aucune utilité sans votre présence. Vous aviez choisi de vivre loin de tous et de tout, non par misanthropie mais à cause d'une tristesse inexpugnable. Vous aviez vécu, comme les autres, les pires avanies au bagne, mais sans révolte, sans trop d'amertume, tout occupé à expier un « moment d'égarement » que vous ne vous pardonniez pas. Mes amis et moi avions remarqué tout de suite que vous ne ressembliez pas aux autres : vos manières civiles, votre extrême délicatesse, votre immense culture nous avaient étonnés d'emblée. Et vous nous avez tout dit, ou presque : vous étiez ingénieur des ponts et chaussées à un poste très important et tout vous souriait. Et, comme un accident, survint le drame : pour une raison et dans des circonstances qui nous resteront à jamais inconnues, vous avez tué votre épouse.

Je suis revenu de Guyane transformé, sur ce point et sur d'autres. Une vie bascule sur un coup de dés et l'on peut tuer sur un simple coup de colère. Je crois franchement que ma vision de la police, de la justice, de l'enseignement, de la politique en a été profondément et durablement modifiée. Pour mon bien, pour le bien de mes élèves, pour le bien commun peut-être...

En attendant, le temps a passé, là-bas comme ici, sans me demander mon avis et j'ai découvert ça sur Internet :

 

Venez visiter les îles

Non, non ! Vous ne vous trompez pas. C'est bien une publicité pour les îles guyanaises du Salut.

 

Bernard Bonnejean

  

 

Publié dans martyre

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