Un métier qui se meurt ou la renaissance des Abbayes fougerais

Publié le par Bernard Bonnejean

 

Les anticléricaux vont être déçus

 

 

Si, vous promenant à Fougères, vous rencontrez un religieux vêtu d'une soutane de serge blanche, avec un collet large et un rochet de toile ; ou bien, un bonnet carré vissé sur la tête, et, en hiver, un camail noir avec un capuchon ; que, par-dessus son rochet, il s'est couvert d'un manteau noir : craignez pour votre âme ! Soit il erre sur les lieux d'un crime impuni, soit vous n'êtes plus tout à fait vivant. Il ne peut s'agir que du fantôme d'un chanoine régulier de Sainte-Geneviève qui s'est sauvé de l'abbaye Saint-Pierre de Rillé.

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Une abbaye à Fougères ? Les Fougerais ne sont même pas au courant. En 1020, un certain Auffroy, fils d'un certain Méen, fonde une collégiale dans l'église Saint-Pierre de Rillé. Sans demander la permission, Henri de Fougères en fait une abbaye qu'il confie aux chanoines augustins de Notre-Dame. Vers 1150, il aurait fait un vœu : tombé malade à la suite d'une chasse, transporté dans son château de Landéan, il réunit tous ses sujets et fait promettre à son fils aîné, Raoul, de protéger l'abbaye en question. Puis il devient cistercien à Savigni où il meurt peu de temps après.

 

En fait, l'abbatia Sancti Petri de Relleyo est une affaire qui rapporte : 3 000 francs par an ! Pourtant, elle est pillée, incendiée, réformée deux fois en 1628 et en 1634 où elle prend le nom d'abbaye Sainte-Geniève. Le dernier abbé en fut Thomas-Esprit l'Olivier de Tronjoly, de Cornouailles, chanoine de Reims, sorbonnard et recteur de Lorient, nommé à Rillé le 10 avril 1763. Supprimée en 1791 par les révolutionnaires, le grand Lamennais en devient propriétaire en 1828. À  partir de 1846, on y accueille les jeunes sourds, puis un lycée tenu par des religieuses. Aucun des bâtiments actuels ne remonte à l'ancienne abbaye.  

 

 

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Saint-Pierre de Rillé, aujourd'hui 

 

 

« Et alors ? 

 

— Et alors, rien ! Vous n'êtes pas contents d'avoir appris quelque chose ? Mais le fait est que ce n'est pas de l'abbaye dont je veux vous parler mais des Abbayes. »

 

Ayez donc confiance en moi ! Ne vous ai-je pas toujours mené à bon port même par des chemins tortueux ou de traverse. Soyez attentifs et laissez-vous embarquer ! Le timonier sait où il va. 

 

Un livre, c'est une chaîne, qu'on peut schématiser ainsi : 

 

    

 

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Un bon auteur peut donc s'enorgueillir non seulement de procurer du plaisir à son lecteur, mais aussi de contribuer à faire vivre une multitude de gens. Ce qu'il faut donc comprendre, avec la plus grande modestie, c'est qu'un éditeur qui vous « prend » à son compte ne le fait pas pour votre génie littéraire, mais parce qu'il sait que vous lui fournissez un bon produit commercialisable et rentable. 

 

Pourtant j'aime bien ce schéma car il met en valeur l'aspect esthétique, de moins en moins manuel, du livre : la fabrication et l'imprimerie. Un beau livre n'est pas forcément un bon livre. Paradoxal ? Non. Regardons attentivement cette notice explicative d'un bouquiniste réputé. Au hasard :

 

Frontispice de Célestin Nanteuil. Paris, Alphonse Lemerre, 1869. In-12° broché, ouvrage en état moyen (couverture fanée, dos cassé...), 396 pages en partie non coupé. Très rare édition originale de ce texte qui mérite une reliure.

 

Le nom de l'auteur, le titre ? Peu importe ! Ce livre ne vaut pas pour la qualité de son écriture ni pour l'originalité de sa thématique ni pour son intérêt didactique ni pour le renom de son auteur. La preuve ? Les pages non coupées qui attestent qu'il n'a même pas été lu. Pourquoi va-t-il coûter cher ? Comme les grands crus classés, le livre est supposé bonifier avec l'âge. C'est faux, mais l'essentiel est que le bibliophile le croie : le papier du XIX° siècle, de très mauvaise qualité, a jauni très vite et est très souvent taché ! En revanche, pour les vrais amateurs, le nom d'Alphonse lemerre est une référence : tous les grands poètes ont paru chez lui. Le problème est que Lemerre n'a pas publié que Verlaine... Le frontispice est à lui seul un plus commercial et aristique : Célestin Nanteuil, Célestin-François Nanteuil-Lebœuf, est un grand nom de la gravure du XIX° siècle, connu comme illustrateur de l'édition Furne des œuvres de Balzac. Enfin, à supposer que le livre ne présente aucun intérêt d'ordre intellectuel, sa cherté vient surtout de sa rareté.

 

Ne soyons pas naïfs : un beau livre, dans tous les sens du terme, qui serait en même temps un bon livre, serait hors de prix. Ils existent mais ne sont à la portée que de collectionneurs privés assez fortunés ou de bibliothèques nationales. Certains ouvrages d'Apollinaire illustrés par Picasso, en tirage très limité, ne figurent pas sur les catalogues...

 

Pourtant, supposons que je sais avoir écrit un bon livre dont je suis fier et que je veuille en faire un bon livre. Un livre qui ne s'effeuillera pas comme une marguerite à la première lecture, qui sera agréable à regarder, à humer, à toucher.

 

C'est le travail des Abbayes. Ne vous énervez pas : je m'explique. Il existe à Fougères un jeune homme dont voici les coordonnées :

 

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Henry des Abbayes est le petit-fils de Henry Nicollon des Abbayes, vendéen, breton d'adoption, professeur de botanique à la Faculté des Sciences de Rennes, latiniste et helléniste distingué, traducteur en vers français des Bucoliques de Virgile et des Odes d'Horace. C'est aussi, d'après Jacques Vier (1906-1991), professeur de lettres classiques à Rennes, un poète de grand talent. Voici ce que le lettré disait de la poésie du savant :

 

En un siècle où, à force de tuer la rime, on a fini par tuer la raison, et où le chemin de la beauté n'est guère enseigné que par des lumignons sur des gravats, un tel amour de la perfection rythmique, une telle religion des vers, envisagés comme l'une des plus hautes disciplines de l'esprit, en nous restituant la fierté du passé, autorise l'espérance en l'avenir.

 

Grand spécialiste de la flore lichénique bretonne, ce savant de réputation internationale, décédé en 1974, a donc laissé quelques bons poèmes.

 

Son petit-fils, Henry, après quelques années d'études d'imprimeur, a d'abord travaillé pour de multiples maisons d'édition parmi les plus grandes. Puis il décide de quitter les chemins battus d'une certaine facilité pour revenir à des pratiques plus artistiques. Ce qui suppose un investissement important. Il s'agit de se procurer des machines qui n'existent plus sur le marché et de réapprendre à les faire fonctionner. Voici les photos que j'ai rapportées de son atelier fougerais où il nous a remarquablement accueillis :

 

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Couseuse du XIX° siècle. C'est elle qui fait que les pages des ouvrages

ne se détacheront pas du volume après plusieurs lectures.

 

 

 

 

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La presse. Les pieds de machine à coudre sont une

concession aux impératifs économiques.

 

 

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Seul Henry pourra nous redire à quoi sert ce monstre

dont l'acquisition fait sa fierté (difficile de prendre des notes

et des photos en même temps).

 

 

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L'éditeur-imprimeur devant une pierre à lithographie.

(Méfiez-vous des lithos !!! : un attrape-nigauds)

 

 

Le résultat est incomparable. Pour la qualité, je vois mal comment nos « volumes » contemporains pourraient soutenir la comparaison, sur le plan esthétique et sur le plan de la robustesse. Notons que M. des Abbayes n'imprime que rarement sur des papiers médiocres utilisés par les imprimeurs industriels et que ses encres sont choisies avec soin. Sur le plan économique, les prix sont loin d'être exhorbitants et le client, le plus souvent à compte d'auteur, sait parfaitement à quoi s'en tenir, les devis étant scrupuleusement établis et respectés. Quant à la liberté, elle est (malheureusement ?) totale. Un imprimeur imprime, sans trop se préoccuper des caractéristiques littéraires des ouvrages qu'on lui a confiés. Et c'est là qu'il faut rappeler qu'un beau livre n'est pas toujours un bon livre.

 

Mais quand les deux sont réunis, qu'un beau livre est aussi et surtout un bon livre, voici ce que ça donne :

 

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Et sur vélin, bien sûr !

 

 

Un mot tout de même sur l'illustratrice :

 

Marie-Paule Seigneur (1940 - Wasquehal - Nord), diplômée de l'Ecole nationale supérieure des Arts et industrie des textiles de Roubaix (1960), a illustré le Journal de Botanique. Aujourd'hui, elle tient depuis 1973 un atelier à Guérande où elle travaille l'aquarelle et la peinture à l'huile.  

 

Vous, je ne sais pas, mais moi, après ça, j'envisage l'avenir avec un peu plus d'optimisme.

 

Mes lecteurs et moi-même vous remercions, M. Henry Collon des Abbayes, même les anticléricaux qui, vous me l'avez dit, font partie aussi de votre clientèle...

 

 

À bientôt,

 

Bernard Bonnejean

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