"Tout est achevé"

Publié le par Bernard Bonnejean

« Si je ne me raisonnais à certains moments,
je crierais à qui voudrait bien l’entendre
qu’Haïti est le plus beau et le plus ravissant pays du monde
et que les Haïtiens représentent un peuple beau, grand et magnifique. (...)
»

Jean MétellusHaïti une nation pathétique -


 

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« Les toiles d’Haïti nous posent une énigme. Car l’Afrique qui les inspire évidemment - et cela est particulièrement frappant avec Saint-Brice - n’a pas de peinture. Mais, il est vrai aussi que le chant noir qui a bouleversé le monde, le blues, lui non plus n’est pas né en Afrique, mais de la complainte des esclaves. Pourquoi la couleur surgit-elle, tout à coup, en Haïti plutôt qu’en toute autre île des Antilles ? »


André Malraux – Voyage au pays des naïfs -


 

Au pipirite chantant

Court extrait


Au pipirite chantant le paysan haïtien a foulé le seuil du jour et dessine dans l’air, sur les pas du soleil, une image d’homme en croix étreignant la vie
Puis bénissant la terre du vent pur de ses vœux, après avoir salué l’azur trempé de lumière, il arrose l’oraison de la montagne oubliée, sans faveur, sans engrains
Au pipirite chantant pèse la menace d’un retour des larmes
Au pipirite chantant les heures sont suspendues aux lèvres des plantations

Et si revient hier que ferons-nous ?

Et le paysan haïtien enjambe chaque matin la langue de l’aurore pour tuer le venin de ses nuits et rompre les épines des cauchemars
Et dans le souffle du jour tous les loas sont nommés.

Au pipirite chantant le paysan haïtien, debout, aspire la clarté, le parfum des racines, la flèche des palmiers, la frondaison de l’aube

Au pipirite chantant chaque goutte de rosée, chaque branche frémissante, le vent caressant les tonnelles sont messagers des esprits
Au pipirite chantant la tristesse peint le cœur
L’espoir lui même est sulfureux
La campagne avive les mystères
Elle traque déjà ses morts
Son ventre est gros de portées de soucis
Les morts grandissent sous les vivants
Et la plaine d’Haïti a reçu son brin d’eau
L’eau de la source amenée par les canaux
L’eau du ciel comme un toit de rosée
L’eau des yeux d’un enfant sans pain
Le sang d’une mère happée par le délire

Couleur, saveur, odeur ont voltigé sous la machette du paysan

(.....)

Au pipirite chantant avec l’eau vive de mes rêves j’efface les graves promulgations issues des rives du profit
Et mon propos, lié à ma source, bâillonne l’écume de toutes les eaux étrangères, de tous les cris de convenance et chausse l’irrévérence pour fouler le brouhaha de tous les mots d’ailleurs.

Jean Métellus,

Au pipirite chantant et autres poèmes, Maurice Nadeau 1978 - réédition 1995


Tout et n’importe quoi en ces lieux étaient objets de désennui. Une fourmi qui passe et c’est l’invention d’un jeu de poursuite, un morceau de craie et c’est la peinture rupestre qui revit, voire quand de la fouille attentive d‘une paillasse de fibres de bananiers qui s’effilochaient, le numéro 7 venait de sortir entre deux tiges torsadées que ne retenait plus la ficelle de sisal, une boîte d’allumettes des plus courantes, de celles dont le dessus s’orne de cette carte d’Haïti, aux frontières et contours auxquels personne ne fait attention, sauf quand on est obligé de s’ennuyer à mourir. Allez savoir pourquoi, une longue tradition en Haïti associe les boîtes d’allumettes à la représentation de l’île entière presque toujours peinte en rouge feu, ce qui n’est pas peu troublant sur l’usage inconscient que semblent suggérer ces petites boîtes aux subversions subliminales. C’est vrai que pendant la longue guerre d’indépendance, plus d’une fois, telle ou telle partie de l’île passa au feu plantations et guildives, villes et villas, mais tout même, deux cents ans plus tard, l’invite pyromane des boîtes d‘allumettes haïtiennes a de quoi intriguer.

Ils étaient six à fixer la boîte d’allumettes pendant que délicatement le numéro 7, le dernier venu, redressait le contenant aplati pour lui redonner sa forme originale avant de pouvoir l’ouvrir. À l’intérieur, quatre morceaux de papiers en petits rouleaux de deux pouces avaient été glissés dans le sens de la longueur de la boîte. À ne point douter, c’était l’œuvre d’un ancien occupant des lieux, qui sans doute avait été désigné, lui aussi, du numéro 7 accolé au dernier arrivant, puis avec le temps, il avait dû changer de numéro au gré des départs et des arrivées, pour être un jour le plus ancien des lieux, le numéro 1. Peut-être.que cela lui avait pris beaucoup de temps au temps où on s’éternisait entre ces quatre murs trop rapprochés à devoir s’allonger à tour de rôle, peut-être que cela avait été au contraire rapide au temps où on vidait ces lieux de manière expéditive les deux pieds devant. Toujours est-il qu’une, ou plusieurs personnes, avaient trouvé ce moyen, plus aléatoire encore qu’une bouteille à la mer, pour tenter de transmettre un message au-dehors.

Ils avaient dû disposer d’un crayon de plomb et d’une feuille de papier réglementaire de 8 1/2 x 11 qu’ils avaient partagé dans le sens de la longueur en quatre morceaux presque équivalents de deux pouces par onze pouces. Comment avaient-ils pu bénéficier d’une telle largesse restera un mystère en ce lieu en ce temps. C’est donc au crayon de plomb qu’il avait écrit son message, ou qu’ils avaient écrit leurs messages, s’ils étaient plusieurs à écrire, chacun à son tour de crayon, son parchemin en rouleau. Mais, depuis ce temps, presque tous les messages avaient été effacés, laissant les actuels habitants des lieux seuls, avec leur imagination, pour réécrire les lanières de papier avec ce qu’eux-mêmes auraient voulu lire ou écrire de mots intimes aux aimés, de déclarations incendiaires aux troupes à venir, d’acceptation résignée du sort subi ou son rejet véhément. Mais personne ne pensa que la carte elle-même eut pu faire l’objet du message d’un si précieux papier à ne pas gaspiller en mots inutiles.

Tous les messages avaient été effacés sauf un, effectivement mieux conservé d’avoir été écrit au crayon à chaque fois trempé dans de l’urine. L’effet d’acide avait gravé les lignes en creux sur le papier en offrant moins de prise au microclimat chaud et humide de la natte. L’on ne dira jamais assez toutes les vertus de ce seul remède en ces lieux, l’urine... Toutes les nombreuses affections de la peau y trouvent soulagement, et c’est geste de grande camaraderie que d’arroser d’un jet secourable toutes peaux meurtries au retour de la question. Le soulagement est instantané, à vous reléguer en effet secondaire négligeable la forte odeur d’ammoniaque qui flottera longtemps dans l’espace confiné.

Le dernier message parlait de côtes de débarquement d’une petite troupe de cinq promptement repérée. Ce qui était le sort habituel de la multitude des tentatives dans le pourtour de l’île et le long de sa frontière terrestre, depuis que le Gramma des Cubains avait déposé le 26 juillet 1957 ce petit groupe à peine plus nombreux auquel la chance allait sourire par effet de surprise. L’histoire confirmait son verdict sans appel, la première fois est un coup de génie, la deuxième fois une idiotie annoncée. Nombreux furent-ils à payer de leur vie cette méconnaissance. Les mille cinq cents kilomètres des pourtours haïtiens étaient depuis sur leur garde.

Chaque sentier frontalier, chaque tronçon de côte a sa lugubre histoire, même Côtes-de-fer dont le nom aurait dû alerter des risques de l’accostage. Et surtout Abacou, l’anse méridionale la plus avancée du promontoire de la presqu’île du Sud, le Finistère de l’île, Guacayarima disaient les Taïnos pour anus de l’île. Trois siècles de littératures de naufrages en ont fait le cap le plus difficile à doubler d’Haïti, le cimetière marin de la navigation côtière. Et c’est là qu’une vedette rapide partie, le 22 avril 1961, des côtes continentales en face, Venezuela ? Colombie ?, devait déposer le petit groupe. Ils n’eurent que le temps d’apercevoir l’un des plus beaux paysages au monde, une côte calcaire travaillée par en dessous par les fortes vagues venant du large qui ont créé une esplanade suspendue de deux centaines de mètres de surplomb, derrières lesquelles rejaillit l’écume en résurgence par de grands trous en pleine terre. Les espèces végétales, pourtant réputées verticales comme les cocotiers, poussaient à l’horizontal, pliées sous la force des vents continuels et des manguiers rampaient, branches d’un seul côté et fruits touchant terre... Pas âme qui vive à perte de vue, pensèrent-ils, alors que des villages surpeuplés se cachaient derrière des lignes de buttes de cuesta à l’abri des vents.

Les quatre survivants avaient assisté au calvaire immédiat de leur chef sur ordre du Palais, jusqu’au geste ultime de lui voir crever les yeux avec sa plume d’écrivain. L’écriture devenait moins lisible au bas de la feuille, dans la partie exposée à l’air du rouleau. Même plus capable de deviner le texte, hormis des mots par endroits, dont les deux derniers aux lueurs d’allumettes, Soleil… Rouge.

Georges Anglade, Un Atlas littéraire : Haïti par monts et par mots.



Bibliographie :

- Chronique d’une espérance ; L’Hebdo de Georges Anglade (2007-2008) (L’Imprimeur II, 2008)
- Rire haïtien / Haitian Laughter, recueil bilingue de 90 lodyans (Educa Vision, 2006)
- Et si Haïti déclarait la guerre aux USA ? (Éditions Écosociété, 2004)
- Ce pays qui m’habite (Lanctôt, 2002)
- Leurs jupons dépassent (CIDIHCA (Bibliothèque haïtienne), 2000)
- Les Blancs de Mémoire (Boréal, 1999)
- Cartes sur table, en trois volumes (Deschamps, 1990)
- Atlas critique d’Haïti (Centre de recherches Caraïbes, Université de Montréal, 1982)
- Espace et liberté en Haïti (Centre de recherches Caraïbes, Université de Montréal, 1982)
- L’espace haïtien (Presses de l’Université du Québec, 1974)
- Mon pays d’Haïti (Presses de l’Université du Québec, 1977)




Le 14 janvier 2010, l'écrivain haïtien Georges Anglade, né à Port-au-Prince le 18 juillet 1944 est mort avec son épouse, écrasé par sa maison.

Publié dans martyre

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