Saint-Etienne de Noisy-le-Sec

Publié le par Bernard Bonnejean

 

Dédié à Madame Alda Pereira-Lemaitre,

au grand nombre de ses devanciers

et à la multitude de leurs administrés.

 

 

« LA PORTE !!! »

  

  Si tu brises tes chaînes, tu te libères,  

mais si tu coupes tes racines, tu meurs.

 

Père Jean-Marie Mazeran, en charge de la paroisse de

Saint-Étienne de Noisy-le-Sec, printemps 1992

 

Une bien curieuse façon de recevoir les amis ! Me croyez-vous à ce point impoli et discourtois pour oser vous accueillir de cette manière si peu civile ? Il ne s'agit en fait que d'une captatio beneuolentiae, un mouvement repris de la rhétorique latine encore en usage. Il consiste à frapper l'imagination d'un auditoire endormi pour l'amener à s'intéresser à un problème. Mais, à bien y réfléchir, nous sommes déjà dans le sujet même si nous l'abordons par la tangente. 

 

D'abord, il convient d'analyser le signifiant porte. Émile Littré rappelle fort justement qu'à l'origine la porte était « l'ouverture pratiquée dans les murs d'une ville pour y entrer et en sortir ». On raconte ainsi que Diogène, un provocateur ancien, avait conseillé aux édiles de Mynde d'en garder les portes fermées de peur que ses habitants ne fuient la ville. En un sens plus restreint, la porte désigne, par extension, « l'ouverture de tout lieu fermé » ou la fermeture de tout lieu ouvert. De cette deuxième acception, le français a tiré des expressions stéréotypées et figées, plus imagées les unes que les autres : mettre à la porte, prendre la porte, gagner la porte, passer la porte. Les étrangers qui me lisent authentifieront une certaine tendance de notre pays d'accueil dans ces mouvements de l'intérieur vers l'extérieur. De fait, il faut admettre qu'un patron qui vous met à la porte, ne vous y place pas à l'intérieur mais vous invite à la franchir pour gagner le pavé. Il s'ensuit que vous êtes obligé de frapper à toutes les portes, avec le risque qu'on vous ferme la porte au nez. Vous en serez quitte, puisque vous aurez du temps, pour écouter aux portes les discours télévisés des enfonceurs de porte ouverte. Entre nous soit dit : dans la vie, comme l'écrit Musset, il faut qu'une porte soit ouverte ou fermée, ce à quoi Gide rétorque que la porte est étroite.

 

Prenons un exemple :

 

 

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De toute évidence, c'est une porte. Plus aimable, n'est-ce pas, qu'une porte de prison. Une porte de chêne, travaillée de main de maître par un ébéniste, amoureusement comme le fait un artisan pour la maison de Dieu. Mais des enfants — ah ! les gosses, ma chère ! — n'ont pas appris à honorer les portes ou plutôt à différencier les portes honorables des portes honteuses. Et ils ont tagué, ou barbouillé, la porte de l'église paroissiale Saint-Etienne de Noisy-le-Sec. Bien sûr que non, ce n'est pas grave ! On sait ce que c'est que des adolescents ! Mais voilà, cette porte latérale-là, dans l'état où elle est ne vous donne pas envie d'entrer dans l'église sur laquelle elle ouvre. Et c'est vraiment dommage ! « Il suffirait de presque rien », comme dit la chanson, mais qui va se charger de ce rien-là ? 

 

Parce que le problème, c'est justement que c'est une porte. Comme l'écrivait en 1992 le P.Jean-Marie Mazeran, alors curé de la paroisse : « En vertu des règles de responsabilité établies en 1905 par les textes régissant la séparation des Églises et de l'État, l'ensemble des réfections intérieures incombe à la communauté paroissiale. » Et, à bien y réfléchir, une porte n'est ni intérieure ni extérieure, puisque à la fois l'une et l'autre, elle n'est ni l'une ni l'autre. Affreux dilemme, inextricable tragédie. Qui doit poncer et vernir cette porte ? 

 

Pourtant, quand on regarde les photos d'archives, on s'aperçoit tout de même que les Noiséens vécurent avec et parfois pour leur église, leur « moustier ». Un moine régulier y aurait célébré les offices dès 992. À cette époque, l'église c'est Noisy, car Noisy c'est son église, le monument le plus ancien de ce qui deviendra une ville. Il ne reste rien de l'édifice primitif entièrement rénové et restauré au début du XVI° siècle. Un graveur l'a ainsi imaginé à partir d'éléments recueillis dans les documents conservés : 

 

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Il vous est permis de rêver à ce Noisy-là, mais pas trop : les temps étaient très durs et l'espérance de vie moyenne en France avant 1700 ne dépassait guère 30 ans ! Aux XVI et XVII° siècles, l'église dédiée à saint Étienne, premier juif martyr chrétien, diacre de l'Église apostolique, eut sa nef agrandie, un clocher très élevé, une haute flèche, une charpente d'ardoise, et de fort belles cloches. 

 

En 1698, l'ensemble dut paraître trop imposant : on détruisit le vieux clocher et on le remplaça par un plus petit en forme de pavillon ; les voûtes de la nef furent remplacées par un plafond. Au siècle suivant, on restaura ce plafond et on construisit une grille en fer forgé entre le choeur et le sanctuaire. 

 

 

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La période révolutionnaire, époque des prêtres jureurs, c'est-à-dire ayant prêté serment à la Constitution, fut marquée par une personnalité peu commune : Jean Thomeret, manceau, l'un d'eux, fut accusé de trahison, guillotiné en 1794 à la Barrière de Vincennes. 

 

On rasa l'édifice sous la Restauration, en 1816 exactement. Le projet réalisé par l'architecte Guénepin est, malgré quelques réparations successives, le monument tel que nous le voyons aujourd'hui : 

 

 

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L'église Saint-Étienne de Noisy-le-Sec contient encore quelques trésors admirables. Tout d'abord, à droite et à gauche de l'entrée principale, se dressaient deux statues de bois du XVIII° siècle dans deux niches aujourd'hui vides. Par souci de sécurité, elles sont maintenant placées à l'intérieur à gauche et à droite du maître-autel. On reconnaît aisément saint Étienne au fait qu'il tient en main la palme du martyre :

 

 

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  Étienne (Ier siècle), ou Stephanos, l'un des sept premiers diacres ; fêté le 26 décembre en Occident, le 27 décembre en Orient, le 2 août (transfert des reliques) en Orient et en Occident, le 3 août à Vimercate en Lombardie.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

  et saint Vincent, patron des vignerons

 

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Vincent de Saragosse († 304), diacre et martyr à Valence (Espagne) avec son évêque Valère, martyrisé par Dacien ; saint patron des vignerons pour la sonorité de son nom et parce que les diacres étaient préposés au service des tables ; fêté le 22 janvier en Occident, et le 11 novembre en Orient.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

   

Notons aussi les orgues de 1876 des frères Abbey, facteurs des orgues de Versailles, aujourd'hui électrifiées, transportées sur la tribune, mises en valeur par une excellente acoustique.

 

Mais ce qui m'a particulièrement et profondément marqué, ce sont les paroissiennes privilégiées que l'on maintient pourtant dehors depuis le bombardement du 18 avril 1944. Ces sans-domicile-fixe sont assez admirables pour attirer le regard du passant. Ces quatre soeurs se nomment des doux prénoms de

 

• Éléonore, Valentine, Eulalie, Marie-Antoinette

 

• Étiennette, Robertine, Émilie

 

• Marie-Annonciade, Françoise, Adrienne

 

• Antonine, Angélina du Saint-Sacrement

 

Les voici d'abord en famille :

 

 

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Mais même s'il leur arrive de sonner à l'unisson, laissons à chacune sa personnalité. Aucune religion ne méprise ces grandes dames et elles au moins feront l'unanimité des Noiséens. Pour un musulman, le retentissement de la cloche est la répercussion de la Puissance divine dans l'existence. Je confie à l'Islam la première :

 

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Chez les Bouddhistes, le bruit des cloches et des clochettes a un pouvoir d'exorcisme et de purification. Il éloigne les influences mauvaises et avertit de leur approche. Confions-leur la deuxième cloche :

 

 

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Les Tibétains voient dans la cloche le monde des phénomènes mais aussi la Sagesse à la fois associée et opposée à la Méthode. Pour eux, elle symbolise les vertus féminines, l'appel divin à l'étude de la loi, l'obéissance à la parole divine, la communication entre le monde céleste et le monde terrestre. Même s'il y a fort peu de Noiséens d'origine tibétaine, permettez-moi de leur confier la troisième cloche :

 

 

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Catholiques, gardons pour nous la quatrième, la plus petite. Et laissons au poète belge, Georges Rodenbach, le soin de la faire tinter :

 

 

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                                          Les cloches ont de vastes hymnes,
                                                   Si légères dans l’aube,
                                                   Qu’on les croirait en robes
                                                   De mousseline ;
                                                   Robes des cloches balancées,
                                                   Cloches en joie et qui épanchent
                                                   Une musique blanche ;
                                                   Ne sont-ce pas des mariées
                                                   Ou des Premières Communiantes
                                                   Qui chantent ?



Chaque cloche s’ébranle à son tour ;
Elle sort de sa tour,
Robe de mousseline,
Son en marche qui n’est pas sûr,
Mais doucement chemine ;
Puis s’enhardit et s’accélère
Dans la nouveauté de l’azur
Dont la soie indécise est faite pour lui plaire.




                                                     Toutes les cloches s’agglomèrent
                                                     Comme des Communiantes,
                                                      Lentes et rayonnantes,
                                                      Dans leurs blancheurs qui font une clarté lunaire.

                                                                                                                

                                                                                              Tant de cloches ! Il y en a
                                                                                               Qui doucement prient ;
                                                                                               Leurs chants ont l’air d’Avé Maria
                                                                                               Psalmodiés à des orgues fleuries.


D’autres passent, se survivant ;
On dirait le sillage,
Dans le vent,
De quelques cygnes en voyage.



                                                                                                Car les cloches en voyageant
                                                                                                À travers l’aube n’épanchent
                                                                                                Qu’une musique blanche ;
                                                                                                Ô les douces cloches neigeant !
                                                                                                Sont-ce les fleurs d’un verger
                                                                                                Où l’avril irradie ?
                                                                                                Peut-être aussi qu’il a neigé
                                                                                                Des hosties ?

 


                                                        C’est toute une blancheur qui tombe,
                                                        En ouatant son bruit ;
                                                        Et n’est-ce pas la colombe du Saint-Esprit
                                                        ― Planement de colombe ! ―
                                                        Qui, pour récompenser les âmes de leurs zèles,
                                                        Laisse choir dans chacune un écho de ses ailes ?

 

 

 

« Mais de quel droit », me demanderez-vous, « lorgnez-vous ainsi nos cloches vous qui n'êtes pas de notre contrée ? » Je vous répondrai par un fait historique que raconte le Père Mazeran. En octobre 1870, face au péril prussien, le Conseil municipal de Noisy-le-Sec se proposa d'offrir trois des quatre cloches pour en faire des canons. Une seule suffisait, pensait-on, pour appeler les fidèles à l'office. Le Conseil de Fabrique, curé en tête, était partie prenante de ce geste patriotique. Elles furent sauvées par la débâcle de l'armée napoléonienne. [Une autre source prétend que c'est la Commune à qui l'on proposa ces cloches en 1871, hypothèse proprement farfelue...] Si bien que ces cloches-là, mes chers amis, appartiennent à la république naissante et au cœur des Français. Comme de l'église, vous en êtes dépositaires et tuteurs légaux.  

 

 

Alors, Noiséens, soyez fiers de votre ville !

 

Votre ami mayennais,

 

Bernard Bonnejean

 

 

 

Sources : Hector Espaullard, Histoire de Noisy-le-Sec ; Jean Aubert, Seine-Saint-Denis autrefois ; Église Saint-Étienne... 1000 ans d'histoire à Noisy, 992-1992, sans nom d'auteur ; Crédit photographique : Archives, Jacques Picot et Bernard Bonnejean.

 

 

 

 

Publié dans vie en société

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Noisy-le-Sec Histoire(s) 12/11/2010 09:10



Bravo pour votre article sur l'église Saint Etienne, très bien documenté. Nous venons de créer en juillet dernier une association pour l'étude de l'Histoire de notre ville. Nous avons réalisé en
début de mois une exposition à l'ancien cimetière. Il me semble que nous travaillons dans le même esprit. Venez donc nous rejoindre ! Je suis à votre disposition pour toutes informations
complémentaires. Cordialement. Anne-Marie Winkopp, Présidente.



Bernard Bonnejean 13/11/2010 01:18



Bonjour Anne-Marie,


Merci pour votre invitation. Je serais enchanté de participer à vos travaux de recherche. Pourriez-vous, je vous prie, me donner vos coordonnées en privé.


Je "travaille" actuellement sur M. Louis Grès dont j'ai connu la fille, propriétaire du Castel à Livry-Gargan, devenu propriété communale, puis d'une maison à Erquy. Je pense qu'il est
l'initiateur, en tant que président du syndicat agricole départemental, de l'érection de la fontaine qui se trouve entre Noisy et Drancy.


En outre, c'était un poète hors-pair, de grande réputation dans le milieu catholique. Sa fille a malheureusement dispersé son immense bibliothèque lors de son décès.


Avez-vous des renseignements précis sur M. Louis Grès dans vos archives ?


A bientôt,


Bernard Bonnejean