Saint Bernard : Sermon pour la Toussaint (suite et fin)

Publié le par Bernard Bonnejean

 


CINQUIÈME SERMON POUR LA FÊTE DE LA TOUSSAINT

(suite et fin)



ŒUVRES COMPLÈTES DE SAINT BERNARD

TRADUCTION NOUVELLE PAR M. L'ABBÉ CHARPENTIER

PARIS, LIBRAIRIE LOUIS DE VIVÈS, ÉDITEUR, 9, Rue Delambre, 1866

 

odilon.1193927809.jpg 

 

L'Ordre des bénédictins en France unit la mémoire de saint Odilon à la fête de saint Maïeul auquel il succéda comme abbé de Cluny pendant cinquante-cinq ans. L’ordre de Cluny rayonnait alors sur toute l’Europe. Odilon est à l’origine de deux œuvres remarquables. D’abord, il instaura la « trêve de Dieu » qui interdisait, sous peine d’excommunication, tout acte de guerre et de brigandage pendant une période fixée par l’Église et par le pouvoir. On lui doit surtout la « commémoration des fidèles trépassés », le 2 novembre. Plus connue sous le nom de « fête des morts », on la confond souvent avec la Toussaint qui la précède. D’ailleurs le sens populaire ne se trompe guère puisque les deux fêtes sont très intimement liées. Odilon est fêté par l’Église le 4 janvier, qui correspond au jour de sa mort en 1049. Il est né en 962 à Saint-Cirgues et a été élu abbé de Cluny en 1049.

 

cimetiere.jpg

 

Le souvenir de chacun d'eux, comme autant d'étincelles, ou plutôt comme autant de torches ardentes, allume les cœurs dévots. Il inspire une soif dévorante de les voir et de les embrasser, tellement qu'il n'est pas rare qu'ils se croient déjà au milieu d'eux, et qu'ils entrent dans l'assemblée entière des saints, où ils s'élancent de toute l'ardeur et de toutes les forces de leur cœur, tantôt vers les uns et tantôt vers les autres. D'ailleurs quelles ne seraient pas notre négligence et notre paresse, notre lâcheté même, de ne point nous élancer, comme un trait qu'on décoche, de ce monde par de fréquents soupirs, et avec toute la ferveur de la charité, vers ces heureux bataillons ? Malheur à nous à cause du péché, que l'Apôtre reprochait aux gentils, quand il les reprenait parce qu'ils étaient sans affection (Rm 1,31). L'Église des premiers-nés nous attend, et nous négligeons de l'aller rejoindre. Les saints nous appellent, et nous n'en tenons aucun compte. Réveillons-nous enfin, mes frères, ressuscitons avec le Christ, cherchons, goûtons les choses d'en haut. Désirons ceux qui nous désirent, courons vers ceux qui nous attendent, que nos cœurs tendent par leurs vœux vers ceux qui les appellent. Dans la vie que nous partageons ensemble ici-bas maintenant, il n'y a ni sécurité, ni perfection, ni repos, et pourtant combien ne nous est-il pas doux et bon d'habiter en commun avec nos frères ? En effet nous arrive-t-il quelque chose de fâcheux, soit dans le corps, soit dans l'âme, il nous est plus facile de le supporter dans la société de nos frères, avec qui nous n'avons en Dieu qu'un cœur et qu'une âme. Combien plus douce, plus délicieuse et plus heureuse est l'union, que nul soupçon ne trouble, que nulle dissension n'altère, qui nous réunira par les liens indissolubles de la charité parfaite ? Et qui fera que nous ne serons plus qu'un dans le Père et dans le Fils, comme le Père et le Fils ne forment qu'un aussi.

 pic

Mais ce n'est pas seulement la société, c'est aussi la félicité des saints que nous devons désirer, il faut que leur gloire soit pour nous l'objet des plus ardents désirs, aussi bien que leur présence. Il n'y a pas de danger à craindre dans cette ambition-là, et la prétention d'atteindre à leur bonheur n'a rien de périlleux pour nous. Car si nous disons : « Ce n'est pas à nous, Seigneur, non ce n'est pas à nous, mais à votre nom que vous devez donner la gloire » (Ps 113,9), c'est le cri qu'il nous convient de pousser maintenant, car nous sommes encore aux jours où les anges eux-mêmes disent : « Gloire à Dieu au plus haut des cieux, et sur la terre, paix aux hommes de bonne volonté » (Lc 2,14) et dans lequel le Seigneur aussi dit à Madeleine : « Ne me touchez point, car je ne suis pas encore retourné à mon Père » (Jn 20,17). C'est le Verbe de gloire qui parle ainsi. Or le Fils sage est la gloire de son père. La gloire disait donc : Ne me touchez point, ne me recherchez pas encore, fuyez plutôt la gloire, et prenez garde de ne me point toucher jusqu'à ce que nous soyons retournés à mon Père, où toute glorification est pleine de sécurité. C'est là que mou âme sera louée dans le Seigneur, que les âmes douces l'entendent et se réjouissent Ne vous semble-t-il pas que celle qui dans le Cantique des cantiques s'écrie : « Fuyez, mon bien aimé, éloignez-vous » (Ct 8,14), lui a entendu dire : « Ne me touchez point, parce que je ne suis pas encore remonté vers mon Père ? » Voilà pourquoi dans l'hymne de ce jour, nous chantons aussi ces paroles : « Donnez la paix à vos serviteurs, et que vos serviteurs vous rendent la gloire dans tous les siècles des siècles » selon la pensée de l'ange.

 pic

En effet, comme la vie de l'homme est une tentation sur la terre, c'est avec raison que nous devons rechercher ici-bas, non la gloire, mais la paix : la paix avec Dieu, la paix avec le prochain, la paix avec nous-mêmes. « Ô Dieu sauveur des hommes, pourquoi m'avez-vous mis en opposition avec vous et dans un état où je me suis à charge à moi-même (Jb 7,20) ? » Assurément, il n'est pas de lutte plus voisine de moi, c'est une. sédition tout à fait intérieure, une guerre non civile mais domestique, que la lutte des désirs de l'esprit contre la chair, et de la chair contre l'esprit. D’où vient-elle, sinon de ce que vous m'avez mis en opposition avec vous, Seigneur ? Car, pour vous, vous êtes la vraie liberté, la vie, la gloire, la suffisance, la béatitude. Moi, au contraire, je ne. suis que pauvreté et misère, qu'un être misérable, confus et profondément humilié, mort par le péché, vendu au péché. D'ailleurs, ô vous Seigneur, qui êtes la sainte et parfaite volupté, le repos des esprits bienheureux, vous m'avez, dès le commencement, mis en opposition avec l'Éden, la volupté (c'est le sens du mot Éden), dans la peine et le travail. Cependant vous dites : « Convertissez-vous à moi de tout votre cœur » (Joel 2,12). Il faut évidemment que nous nous soyons détournés pour que vous nous exhortiez à nous convertir, il faut que nous soyons en opposition avec vous pour que vous nous invitiez à la conversion. Mais comment nous convertirons-nous ? « Dans le jeûne et les larmes » nous répondez-vous. Ô merveilles, est-ce que vous êtes dans les jeûnes ; les larmes sont-elles votre séjour, habitez-vous dans les gémissements ? Non, non, tout cela est bien loin de vous, et vous, vous êtes infiniment loin de tout cela. Votre règne est dans Jérusalem que vous rassasiez de froment, où il n'y a ni cri, ni douleur, mais où l'on n'entend, au contraire, que des actions de grâces et des chants de louange. « Que les justes, dit le Psalmiste, soient comme dans un festin, qu'ils se réjouissent en la présence de Dieu, et qu'ils soient dans des transports de joie » (Ps 67,3). Comment donc nous convertirons-nous dans le jeûne, les gémissements et les larmes ? Est-ce que le juste doit le trouver dans les transports de joie et d'allégresse, tandis que celui qui n'est pas encore juste ne le trouvera que dans les pleurs et les soupirs ? C'est précisément cela; mais par juste, il faut entendre celui qui déjà a mérité de jouir de la présence de Dieu, non pas celui qui vit encore de la foi. Quant à ces mots du Seigneur : « Je suis avec lui dans la tribulation » (Ps 90,15) ils se rapportent à celui qui marche encore par la foi, non point à celui qui déjà est arrivé devant la face de Dieu. L'un et l'autre justes n'ont bien qu'un même chef, mais ce chef ne se montre pas de la même manière à tous ses membres. Pour les uns, c'est un chef couronné d'épines, incliné sur la croix, afin qu'ils apprennent à s'humilier comme lui. Comme lui, à souffrir les épines du repentir. Pour les autres, c'est un chef glorieux, pour qu'ils soient couverts de gloire par lui, qu'ils lui deviennent semblables en toutes choses, et surtout glorieux, en le voyant tel qu'il est.

 pic

Le second désir que la commémoration des saints allume en nous est donc que Jésus-Christ, qui est notre vie, nous apparaisse comme il leur apparaît, et que, à notre tour, nous apparaissions aussi avec lui dans la gloire. (Col 3,4). Car, en attendant qu'il en soit ainsi, ce n'est pas comme il est, mais tel qu'il s'est fait pour nous, que notre chef nous apparaît, c'est-à-dire non pas couronné de gloire mais d'épines, des épines de nos péchés, auxquelles l'Écriture fait allusion quand elle nous dit : « Sortez, filles de Sion et venez voir le roi Salomon sous le diadème dont sa mère l'a couronné (Ct 3,11). « Ô roi ! ô diadème ! La Synagogue, agissant, non point en mère, mais en marâtre, a placé une couronne d'épines sur la tête de notre roi. Il y aurait de la honte, pour les membres placés sous un tel chef, à rechercher la gloire quand il se montre à eux couvert d'ignominie, sans éclat, sans beauté, sans rien qui y ressemble. Sans doute c'est bien un Salomon, c'est-à-dire un roi pacifique pour le présent, non pas un roi béatifique ou glorifique et il rappelle bien l'éloge que les anges firent de lui quand ils dirent : « Paix à la terre et gloire aux cieux » (Lc 2,14) » Il y aurait de quoi rougir, sous un chef couronné d'épines, à se montrer un membre délicat, surtout quand la pourpre même dont on le revêt n'est point placée sur ses épaules pour lui faire honneur, mais par pure dérision. Et pourtant, on peut voir en bien. des endroits ce jour de fête célébré par bien des gens avec des sentiments d'ambition et dans la bonne chère. Est-ce là célébrer ce jour, ne devrais-je pas dire plutôt que c'est le déshonorer ? Mais ceux qui le passent ainsi rendront compte de leur conduite ; c'est leur fête, ce n'est point celle des saints. Un jour viendra où on n'annoncera plus la mort de Jésus-Christ, et où nous saurons que nous aussi nous sommes morts et que notre vie est cachée avec lui (Col 3,3). Il apparaîtra comme un chef glorieux, et ses membres, glorifiés avec lui, brilleront avec éclat, le jour où il transformera notre corps, tout vil et tout abject qu'il soit, et le rendra conforme à sa tête glorieuse qui n'est autre que lui (Ph 3,21). Que tous nos désirs et toute notre ambition (elle le peut sans crainte) soient d'obtenir cette gloire, si nous ne voulons point nous entendre dire : « Vous ne recherchez que la gloire que vous vous prodiguez les uns aux autres, et vous, ne recherchez point la gloire qui. ne vient que de Dieu » (Jn 5,44).

 pic

Il est bien certain que pour espérer cette gloire et pour pouvoir aspirer à une pareille félicité, nous devons désirer ardemment le cours des suffrages des saints, afin d'obtenir, au moins par leur intercession, ce que nous ne pouvons espérer de nos propres forces. Ayez pitié de moi, ayez pitié de moi, vous du moins qui êtes mes amis (Jb 19,21). Vous connaissez nos périls, vous savez de quelle boue nous avons été formés, vous n'ignorez point notre ignorance, non plus que les ruses de nos ennemis. Vous connaissez les assauts qu'ils nous livrent et notre fragilité. Car c'est à vous, qui avez passé par les mêmes tentations que moi, que je m'adresse, à vous, dis-je, qui avez vaincu dans les mêmes combats, et qui avez échappé aux mêmes pièges, à vous, dis-je, qui, dans la souffrance, avez appris à compatir. J'ose espérer aussi que les anges eux-mêmes ne dédaigneront point de visiter des êtres de leur espèce, d'autant plus qu'il est écrit : « Vous prendrez soin de ceux de votre famille et vous ne pécherez point » (Jb 5,24). Au reste, si je crois qu'il m'est permis de présumer beaucoup d'eux à cause de notre ressemblance avec eux qui sont des êtres spirituels et raisonnables, je crois pourtant que je dois avoir une plus grande confiance encore dans ceux qui ont été les compagnons de ma vie d'homme sur la terre Ils ne peuvent manquer de ressentir une compassion plus charitable encore et plus spéciale pour ceux qui sont les os de leurs os et la chair de leur chair.

 pic

Enfin, en quittant ce monde pour retourner vers leur Père, ils nous ont laissé des gages précieux. En effet, leurs corps reposent en paix au milieu de nous, tandis que leurs noms doivent vivre jusqu'à la fin des siècles, parce que leur gloire n'est pas descendue avec eux dans la tombe. Loin, bien loin de vous, âmes saintes, la cruauté de l'échanson du roi d'Égypte qui, une fois rétabli dans son poste, n'eut rien de plus pressé que d'oublier le saint jeune homme Joseph qui était resté en prison (Gn 40,14). Ils n'étaient pas l'un et l'autre les membres d'un seul et même corps, et il ne pouvait y avoir aucun rapport entre le fidèle et l'infidèle, aucune alliance entre un Israélite et un Égyptien, non plus qu'entre la lumière et les ténèbres. Le mot Égypte signifie « ténèbres », de même que le nom d'Israël veut dire « qui voit Dieu » aussi la lumière était-elle partout où Israël se trouvait. Notre Jésus ne put pas oublier ainsi le larron crucifié avec lui ; il lui tint la parole qu'il lui avait donnée et le fit entrer dans son royaume le jour même où ils avaient souffert ensemble. Et nous aussi, si nous n'étions pas les membres du même chef que les saints, à quel titre leur adresserions-nous aujourd'hui des vœux si solennels et les féliciterions-nous avec tant d'enthousiasme ? Celui qui a dit : « Si l'un des membres est dans la gloire, tous les autres membres participent à sa joie » a dit aussi : « Si l'un d'eux souffre quelque chose tous les autres souffrent avec lui (I Cor 12,26) ». Telle est donc l'union qui existe entre eux et nous que, si nous nous réjouissions avec eux, eux, de leur côté, compatissent à nos souffrances ; que si, par nos pieuses méditations, nous régnons en eux, eux, de leur côté, par leur pieuse intervention, combattent pour nous. Nous ne saurions douter de leur pieuse sollicitude à notre égard, d'autant moins qu'ils ne peuvent être consommés dans la félicité sans nous, comme j'ai eu déjà l'occasion de le dire, et nous attendent jusqu'au jour où nous recevrons aussi notre récompense, au dernier grand jour de fête. Alors tous les membres concourront en même temps à faire un homme parfait avec leur chef glorieux, et Jésus-Christ, notre Seigneur qui est béni par-dessus tout, digne de louange et glorieux dans les siècles des siècles, sera loué avec ceux qui lui auront été attribués en héritage.

 

Saint Bernard de Clairvaux

 

In paradisum deducant te Angeli,
in tuo adventu suscipiant te martyres,
et perducant te in civitatem sanctam Jerusalem.
Chorus angelorum te suscipiat,
et cum Lazaro quondam paupere
æternam habeas requiem.

Que les Anges te conduisent au paradis,
que les martyrs t'accueillent à ton arrivée,
et t'introduisent dans la Jérusalem du ciel.
Que les Anges, en chœur, te reçoivent,
et que tu jouisses du repos éternel

avec celui qui fut jadis le pauvre Lazare. 

Bonne fête des fidèles trépassés 2013.

 

 

Bernard Bonnejean


Publié dans religion

Commenter cet article