Saint Bernard : Sermon pour la Toussaint

Publié le par Bernard Bonnejean

 


CINQUIÈME SERMON POUR LA FÊTE DE LA TOUSSAINT



ŒUVRES COMPLÈTES DE SAINT BERNARD

TRADUCTION NOUVELLE PAR M. L'ABBÉ CHARPENTIER

PARIS, LIBRAIRIE LOUIS DE VIVÈS, ÉDITEUR, 9, Rue Delambre, 1866

 

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Le 2 octobre 1792, le P. Marcel Moreau, cistercien à l’ancienne Abbaye de Lucelle dans la principauté des évêques de Bâle dans le Jura suisse note dans son Journal : 
« Les religieux de Lucelle étant tous expulsés, on a fermé aujourd'hui les portes de l'église abbatiale ». Pour commémorer l’événement, un ex-voto a été apposé dans la chapelle Notre-Dame du Vorbourg à Delémont. Un moine d’aujourd’hui y a vu une « sollicitation » et il a décidé de numériser les œuvres de saint Bernard à l’occasion du 75ème anniversaire de la fondation bénédictine de Suisse Romande et du 850ème anniversaire de la mort de Bernard de Clairvaux. Aujourd’hui, en ce jour de fête de la Toussaint 2013, nous reproduisons le cinquième sermon qui lui est consacré. Les chrétiens et tous les croyants y sont appelés à réfléchir sur la signification de ce mystère ; les agnostiques et les athées à goûter ce chef-d’œuvre littéraire du Moyen-âge.

 

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C'est fête aujourd'hui pour nous, et la solennité de ce jour compte parmi les plus grandes solennités. Que dis-je ? De quel apôtre, de quel martyr, de quel saint est-ce la fête ? Ce n'est pas la fête d'un saint en particulier, mais la fête de tous les saints, car personne de nous n'ignore que cette fête est appelée, et est, en effet, la fête de tous les saints, oui, de tous, non seulement des saints du ciel, mais encore de ceux de la terre. En effet, il y a les saints du ciel et les saints de la terre, et même parmi ces derniers, les uns sont encore sur la terre, tandis que les autres se trouvent déjà dans le ciel. On fait donc en commun la fête de tous ces saints-là, mais ne la fait-on pas tout à fait de la même manière. Après tout, il ne faut pas s'en étonner, puisque la sainteté des uns n'est pas celle des autres, et qu'il y a une différence quelquefois même très grande entre un saint et un saint. Non seulement, parce que l'un est plus saint que l'autre, — cette différence se rapporte plutôt à la quantité qu'à la qualité—, mais sans nous arrêter au plus et au moins, il est certain que les saints sont appelés saints et cela avec vérité, les uns dans un sens et les autres dans un autre. Ainsi, on pourrait peut-être assigner entre les anges et les hommes une différence de sainteté, à laquelle correspondrait une pareille différence de solennité dans la fête. En effet, il ne semble pas qu'on puisse honorer comme des athlètes triomphants ceux qui n'ont jamais combattu, et pourtant, pour mériter un culte différent, ils n'en sont pas moins dignes des plus grands hommages, puisqu'ils sont vos amis, ô mon Dieu, et qu'ils ont toujours été attachés à votre volonté avec autant de félicité que de facilité. Après tout, peut-être pourrait-on croire qu'ils ne sont point sans avoir soutenu des combats. aussi, quand ils ont résisté à ceux d'entre eux qui ont péché, et que, au lieu de se ranger du parti des impies, chacun d'eux s'est écrié : « Pour moi, il m'est bon de rester attaché à Dieu ». Ce qu'il faut célébrer en eux, c'est donc la grâce qui les a prévenus des douceurs de la bénédiction ; ce qu'il faut honorer, c'est la bonté de Dieu qui les a, je ne dis point, amenés à la pénitence, mais détournés de tout ce qui doit amener la pénitence, qui les a, non point arrachés à la tentation, mais préservés de la tentation.

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Dans les hommes, il y a un autre genre de sainteté qui mérite des honneurs à part ; c'est la sainteté de ceux qui sont venus en passant par de grandes afflictions et « qui ont lavé et blanchi leurs robes dans le sang de l'Agneau » (Ap 7,14) qui triomphent enfin après bien des luttes et reçoivent la couronne de la victoire dans les cieux, parce qu'ils ont combattu les légitimes combats. Y a-t-il encore une troisième sorte de saints ? Oui, mais ils sont cachés. Ce sont ceux qui militent encore, qui combattent toujours, qui courent dans la carrière et n'ont point encore obtenu le prix. Peut-être semblera-t-il que je m'avance beaucoup en leur donnant le nom de saints, mais j'ai pour moi le mot de l'un d'eux qui n'a pas craint de dire à Dieu : « Gardez mon âme, Seigneur, parce que je suis saint » (Ps 75,2). L'Apôtre, à qui Dieu avait révélé ses secrets, a dit aussi en termes non moins clairs : « Nous savons que tout contribue au bien de ceux qui aiment Dieu, de ceux qu'il a appelés selon son décret pour être saints » (Rm 8,28). Voilà donc comment le mot saint se trouve différemment employé, et désigne tantôt ceux qui sont consommés dans la sainteté, tantôt ceux qui ne sont encore que prédestinés à la sainteté. Mais cette dernière sainteté est cachée en Dieu, elle est close pour nous, aussi est-ce d'une manière cachée que nous l'honorons. En effet, « l'homme ne sait pas s'il est digne d'amour ou de haine, mais tout est réservé pour l'avenir » (Ec 9,1). Que la fête de ces saints se passe donc dans le cœur de Dieu, puisque Dieu sait qui sont ceux qui lui appartiennent et qu'il a choisis dès le principe ; qu'elle se passe aussi parmi ces esprits qui tiennent lieu de serviteurs et ministres et qui sont envoyés pour exercer leur ministère en faveur de ceux qui doivent être les héritiers du salut » (Hb 1,14). Quant à nous, il nous est défendu de louer un homme tant qu'il vit. Comment, en effet. pourrions-nous le louer sans crainte de nous tromper, quand il est manifeste que la vie même n'est pas sûre ? Le héraut céleste nous crie que « nul n'est couronné qu'il n'ait combattu selon la loi des combats » (2Tm 2,5). » Or, entendez de la bouche même du législateur quelle est cette loi des combats. « Celui-là sera sauvé qui persévérera jusqu'à la fin » (Mt,22 et 24,13). On ne sait point quel est celui qui persévérera, on ne sait quel est celui qui combattra selon la loi des combats, on ne sait donc pas non plus quel est celui qui devra recevoir la couronne.

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On doit louer la vertu de ceux dont la victoire est maintenant assurée, voilà ceux qu'il faut exalter dans nos chants de fêtes, et dont on peut, en tonte sécurité, saluer les couronnes avec des transports de joie. Cette nuit, nous chantions aux saints : « Craignez le Seigneur, vous tous qui êtes ses saints » (Ps 33,10) mais ce n'est point à ceux-là que nous nous adressions. Non, ce ne sont pas à ceux qui ont persévéré jusqu'à la fin que nous invitions à la crainte du Seigneur, attendu qu'il est écrit pour eux : « La crainte n'habite plus dans nos contrées ». C'est bien plutôt à ceux qui doivent se tenir dans la plus grande vigilance, à cause de la multitude des périls qui les menacent, qui n'ont point seulement affaire avec la chair et le sang, mais aussi avec les principautés et les puissances, avec les princes du monde, c'est-à-dire de ce siècle ténébreux, et avec les esprits de malice répandus dans l'air (Ep 6,12). Évidemment, ceux qui se trouvent dans une pareille mêlée et qui ont à combattre de près comme de loin, ont bien besoin de se tenir sur leurs gardes. Quand il y a pour eux tant de combats au dehors, il ne saurait manquer d'y avoir des craintes au dedans, aussi est-ce avec raison qu'il est dit : « Craignez le Seigneur, vous tous qui êtes ses saints ». D'ailleurs, toute notre béatitude est dans la crainte de Dieu, si nous en croyons l'Écriture qui nous dit : « Heureux l'homme qui est toujours dans la crainte » (Pr 28,14), et si nous écoutons le Psalmiste qui s'écrie : « Bienheureux tous ceux qui craignent le Seigneur et qui marchent dans ses voies » (Ps 127,1). Mais, bien autrement heureux sont ceux en qui la charité parfaite a chassé toute crainte, qui n'ont plus aucune appréhension dans leurs voies, et qui, dans la maison de Dieu où ils sont maintenant reçus, ne connaissent plus que les cantiques de louange, selon ce que dit le Psalmiste quand il s'écrie : « Heureux sont ceux qui demeurent dans votre maison, Seigneur, ils vous loueront dans les siècles des siècles » (Ps 83,5). Notre félicité donc à nous, et notre fête, en attendant, est dans la crainte de Dieu, tandis que leur fête à eux est tout entière dans les cantiques de louange et dans les chants d'allégresse.

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Voilà pourquoi on ne peut louer en toute sécurité que les hommes qui ne vivent plus de leur vie, mais de la vie de Dieu; la vie de l'homme, en effet, est une tentation continuelle. On est doublement en sécurité quand on ne loue que ces hommes-là, si toutefois, à bien considérer les choses, cette double sécurité ne se réduit pas tout simplement à une. En effet, nous ne saurions craindre avec quelque raison de les louer puisqu'il n'y a personne qui mérite plus certainement qu'eux nos louanges, et nous n'avons pas non plus de motifs pour tarder à les glorifier puisqu'ils sont tellement absorbés dans la gloire qu'ils n'ont aucun besoin de nos louanges. Il n'y a plus de place pour la vanité, là où la vérité occupe seule la place entière. Mais, direz-vous, quelle est la gloire des saints ? Ils ne se glorifient pas eux-mêmes, car il est écrit : « Que votre éloge ne parle point de votre bouche » ( Ps 27,2). Ils ne se louent pas non plus les uns les autres, car ils n'ont d'autre pensée et d'autre penchant que de célébrer les louanges de leur créateur; ils ne peuvent donc trouver le temps de se faire mutuellement des louanges, aussi le Prophète dit-il, comme je vous le rappelais tout à l'heure : « Heureux ceux qui habitent dans votre maison, Seigneur, ils vous loueront dans les siècles des siècles. » Néanmoins, je ne puis admettre que les saints soient dépourvus de gloire, d'autant plus que l'Apôtre dit : « Le moment si court et si rapide des afflictions que nous souffrons en cette vie, produit en nous le poids éternel d'une souveraine et incomparable gloire » (IICo 4,17) et que le prophète avait dit de son côté : « Visitez-nous par votre assistance salutaire, afin que nous soyons comblés des biens que vous réservez à vos élus, que nous goûtions la joie que vous destinez à votre peuple et que vous soyez loués avec ceux que vous avez choisis pour votre héritage » (Ps 105,4). Or, il dit : « Avec ceux, non point par ceux que vous avez choisis pour votre héritage » afin de nous donner à entendre qu'ils partageront la gloire avec lui. Mais si ceux de l'héritage louent le Seigneur, qui est-ce qui louera ceux de l'héritage ? Écoutons les réponses de l'Apôtre : « Alors, dit-il, chacun recevra la louange qui lui sera due » mais de qui la recevra-t-il ? De Dieu » (I Co 4,5). Quelle louange que celle qui vient d'une telle bouche et combien elle est digne d'envie; Quel doux échange de louanges quand il est, en même temps, doux de louer et doux d'être loué.

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Mais à quoi bon les louanges que nous adressons aux saints, à quoi bon célébrer leur gloire et faire parmi nous leur fête ? Pourquoi prodiguer les honneurs de la terre à ceux que, selon la promesse véridique du Fils, le Père céleste honore lui-même ? Qu'ont-ils besoin de nos félicitations puisqu’ils ont tout ce qu'ils peuvent contenir de gloire. C'est vrai, mes bien-aimés, les saints n'ont pas besoin de nos honneurs, et notre dévotion n'ajoute rien à ce qu'ils ont. Mais il y va de notre intérêt, sinon du leur, que nous vénérions leur souvenir. Voulez-vous savoir quel avantage nous avons à leur rendre nos hommages ? Je vous avouerai que pour moi, leur mémoire fait naître en moi un violent désir, un triple désir. On dit vulgairement loin des yeux, loin du cœur. Or, mon œil à moi, c'est ma mémoire, et me rappeler le souvenir des saints, c'est en quelque sorte pour moi, les voir. Voir comment notre lot se trouve dans la terre des vivants, et ce n'est pas un lot médiocre, si toutefois le souvenir, en nous, ne marche point sans la charité. Oui voilà, dis-je, comment notre vie se trouve transportée dans les cieux, non point, toutefois, de la même manière que la leur s'y trouve à présent. En effet, ils s'y trouvent en substance et nous n'y sommes qu'en désir ; ils y sont effectivement présents, nous ne nous y trouvons que par le souvenir. Quand nous sera-t-il donné de nous réunir aussi à nos pères ? De leur être présentés eu personne ? Tel est le premier désir que le souvenir des saints fait naître en nous, que dis-je ? dont il nous embrase. Quand jouirons-nous de leur société si désirable, quand serons-nous dignes d'être les concitoyens, les camarades des esprits bienheureux, d'entrer dans l'assemblée des patriarches, de nous unir aux phalanges des prophètes, au sénat des apôtres, aux innombrables bataillons des martyrs, aux collages des confesseurs, et aux chœurs des vierges, de nous perdre, en un mot, et de nous réjouir en commun dans la troupe entière des saints ?

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Suite et fin demain

Bonne nuit

Bernard

 

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