S'ils vous tapent sur le système,

Publié le par Bernard Bonnejean

 

changez de système

 

 A mon cher ami Tryphon l'Orléanais,

le seul à pouvoir corriger mes énormités mathématiques

de littéraire ignare en ce domaine

 

Nos ministres de l'Instruction publique dite, à tort,  Education nationale (un prof n'a jamais été, ne sera jamais, ne doit jamais chercher à être le papa d'enfants qui ne lui appartiennent pas !) partagent en commun une caractéristique propre à la fonction : une totale incompétence dans les domaines que leur portefeuille les contraint à gérer. La première conséquence est l'obligation qui leur est faite de s'entourer d'experts. La logique, le simple bon sens voudrait qu'ils les choisissent parmi les mieux informés. En matière de pédagogie et de didactique, les enseignants paraissent les mieux à même de proposer des techniques, des méthodes propres à transmettre des savoirs et des savoir-faire ; en psychologie de l'enfant et de l'adolescent, on ne devrait pas pouvoir se passer de l'expérience et des connaissances empiriques acquises par les parents, premiers concernés par la vie d'un public scolaire dont ils sont, nous l'oublions parfois, les géniteurs et les responsables légaux.

 

 

 

Or, à part quelques très rares exceptions, toutes les réformes de l'Instruction publique ont été conduites et menées par des énarques, puits de science abstraite complètement déconnectés des réalités qu'on leur a confiées. Le fait est d'autant plus dramatique que si les énarques agricoles d'Edgar Pisani ont proposé simultanément une prime pour l'abattage des vaches laitières et une autre pour relancer la production de viande bovine, oubliant sans mauvaise intention que les vaches sont les mamans des veaux, les conséquences de telles bourdes d'énarques scolaires sont autrement dramatiques, puisqu'il s'agit d'enfants et de l'avenir de la nation. 

Pourquoi tous les ministres et secrétaires d'Etat de l'Education nationale ont-ils mis un point d'honneur à laisser une empreinte de leur passage, toujours très court, en cette noble entreprise ? De la même façon que de Gaulle a voulu le France et le Concorde, que Pompidou a voulu Beaubourg, que Giscard a voulu le Musée d'Orsay, que Mitterrand, grand gourmand, a voulu la Pyramide du Louvre, les Finances de Bercy, l'Opéra-Bastille, la Cité des sciences et de l'industrie, la Cité de la Musique, l'Institut du Monde arabe, l'Arche de la Défense, la Bibliothèque François-Mitterrand, que Chirac a voulu le Musée des Civilisations et des Arts Premiers du Quai Branly, (Sarkozy, lui, veut du fric, un point c'est tout, ou plutôt c'est rien du tout), chaque ministre de l'EN a voulu SA réforme, avec l'aide de savants obtus ne sachant rien d'utile ou d'efficace. La plus risible fut sans doute la réforme de M. Fillon, pour lequel j'ai le plus grand respect, qui, se réveillant tout à coup quelque cent-vingt ans après Ferry, nous proposa l'objectif suivant : l'apprentissage de la lecture, de l'écriture et du calcul à l'école primaire. J'invente ? Voici un extrait de la supposée Loi Fillon, la première grosse boulette de notre futur ex :

"L'école primaire, en premier lieu, apprend à lire, à s'exprimer oralement, à écrire et à compter. Dans le respect de leur liberté et de leur responsabilité pédagogique, les enseignants du premier degré seront informés des méthodes d'enseignement de la lecture qui ont prouvé leur efficacité, parmi lesquelles les méthodes syllabiques, afin de leur permettre d'effectuer un choix pertinent."

Aller dire ça à un vieil instit qui a trimé toute sa vie, passant de la méthode globale, à la méthode semi-globale, en passant par la gestuelle et d'autres préconisées par d'autres aussi ignares les uns que les autres, vous risquez fort d'aller vous rhabiller. D'ailleurs, mon honnêteté intellectuelle m'oblige à rappeler que le ministère Allègre, l'un des plus honnis des hommes et des femmes de terrain, avait proposé à peu près la même chose sous l'égide d'un Jospin enthousiaste.

 

 

 

Pour ma part, enseignant nommé dans un petit collège en 1968, j'ai composé avec la loi Fontanet, la loi Haby, la réforme Savary,  la loi Jospin, ne commençant réellement à m'insurger qu'avec les imbécilités d'Allègre (l'impostueur, pas le tueur) qui fit plus de tort aux enseignants, donc aux élèves et à leur famille, que des décennies de fausses bonnes idées. Voire, dussé-je me faire taxer de réactionnaire, je fus emballé par François Bayrou, le seul vrai réformateur du lycée français de cette période. Je ne m'exprimerai pas davantage sur Fillon dont le projet fut retiré, pas plus que sur Darcos, la voix de son maître. 

Parmi toutes ces réformes, il en est deux qui m'ont particulièrement marqué au début de ma carrière : la Nouvelle nomenclature grammaticale destinée à l'enseignement du français dans le Second Degré (circulaire n° 75-250 du 22 juillet 1975. BO n° 30, 31 juillet 1975 -- Les nostalgiques et les spécialistes liront avec profit cet ARTICLE de Henri Mitterand), et surtout, les mathématiques modernes !

Ah ! les maths modernes ! Une nécessité ou une escroquerie ?  Voilà ce qu'en écrivait François Mitterrand, en 1972, à propos de la nouvelle définition de la ligne droite :

On appelle droite un ensemble D d’éléments dits points, muni d’une bijection g de D sur IR, et de toutes celles f qui s’en déduisent de la manière suivante : a étant un nombre réel arbitraire on a : soit f ( M ) = g ( M+A ) [ …]. Restent quelques bijections, un repère normé et une abscisse à insérer dans le raisonnement, conclut François Mitterrand. Chère ligne droite ! Paul Fort, ce vrai poète […], avait une autre façon d’en parler  : ’’Le plus court chemin d’un point à un autre, c’est le bonheur de la journée’’ ". (MEDIAPART)


 

Imaginez un jeune enseignant de vingt ans tout ronds, "instituteur stagiaire en collège" (sic !), revenant de quelques mois de vacances guyanaises forcées dans l'Infanterie de Marine en tant que grenadier-voltigeur de 2ème classe (et alors !?), nommé instituteur dès son retour en CM1-CM2 et chargé d'apprendre à ses élèves les opérateurs fractionnaires et le système en base 2,3,4,12, etc. Un hurluberlu ministériel était passé par là pendant mon absence et le problème est que je n'ai jamais réussi à bien compter dans notre bon vieux système décimal.

Passionnant pourtant ces histoires de systèmes ! Et bien utiles sous tous les régimes.

Je m'explique. Quand le Maurice et moi, en 1956, on allait faire les courses chez la mère Rondeau, on avait le droit à un caramel à 100 sous. Or, le sou n'existait déjà plus. 100 sous étaient l'équivalent de 25 centimes. L'unité de référence des cent sous, n'était donc plus 1 sou, mais 100 (dans le système sous) ou 0,25 (dans le système franc) ou un caramel (dans notre système) puisqu'on ne pouvait descendre plus bas que 100 sous. Donc, si vous préférez, si on achetait 4 caramels, ça nous coûtait 4 unités, c'est-à-dire 4 pièces de 100 sous (et non plus 400 sous). Vous suivez toujours ?


 

 

A chaque dévaluation marquante, le procédé des systèmes de bases est modifié ce qui permet de dorer un peu la pilule. En 1960, il fallait 100 anciens francs pour faire un nouveau franc, qui devint par la suite 1 franc. Même procédé que la base cent des caramels, puisque la nouvelle unité monétaire 1 était l'équivalent d'une unité ancienne 100.

C'est valable aussi pour les oeufs et les huitres. Je ne sais comment on fait à l'étranger, mais en France, pour les oeufs et pour les huitres on compte en base 12 et non en base décimale. On n'aurait pas idée d'acheter trois marennes ou vingt-trois cancalaises ; on achète une douzaine ou deux douzaines. Donc l'unité n'est pas 1, mais 12.

Pour les moules, pour les poissons et pour les nouveaux-nés, bien que la tradition se perde, l'usage voulait que l'on compte en livre et en demi-livre, ce qui permettait au pêcheur chanceux d'annoncer aux copains qu'il avait pêché une carpe de deux livres et demie, ce qui est quand même mieux qu'une carpe d'un kilo et quelques.


 

D'ailleurs, à y regarder de près, le système de l'euro est un système en base 6.55957. Du moins en théorie, parce qu'il ne me serait jamais venu à l'idée de m'offrir un café de près de 7 francs français d'avant l'euro...

Demain, c'est la manif. Le rapport ? Réfléchissez un peu, voyons !

Alors que les compteurs des renseignements généraux comptent en base deux ou trois, les syndicats ne veulent pas changer notre bon vieux système décimal, en base dix. Ce qui explique que demain soir, les premiers compteurs, déformés par la réforme des maths modernes, nous annonceront 20 000 manifestants là où les compteurs syndicaux, fidèles à l'unité nationale instaurée par la Révolution française, en trouveront 200 000.

En tant que professeur à la retraite ancien syndicaliste, je propose la réforme suivante aux ministres de l'éducation nationale, du travail et de l'intérieur. Désormais, il sera permis, dans certaines circonstances, d'annoncer n'importe quel nombre à condition qu'il soit suivi de l'unité dans le système  choisi. Ainsi pourra-t-on lire dans la presse.

 

Enorme mouvement de protestation dans les rues de Nantes :

2 342 manifestants selon la police (b 2, s RG)

25 000 manifestants selon les syndicats (b 11, s CGT)


 

 

C'est-à-dire base 2 système renseignements généraux ; base 11 système confédération générale du travail. Un tel comptage donnera du travail aux instituteurs et aux profs de maths, et aux compteurs de profession, ce qui n'est déjà pas si mal.

 

Je vous fais

1111101000

baisers (en mode binaire, base 2)

 

Bernard Bonnejean





Publié dans vie en société

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Bernard Bonnejean 06/10/2010 11:18



Chère Pauletta,


Question peu argentine que celle-ci, tant elle semble posée par une Française fort bien informée...


Dans l'Education nationale, symbole de la fonction publique républicaine, tout fonctionne à l'avancement du début à la fin. Le prof "ordinaire" peut se voir "offrir" des échelons au petit choix
ou au grand choix, voire des échelons d'une échelle en or massif : la hors-classe. Mais fût-il le cador des pédagogues, il ne pourra jamais obtenir plus que le dernier échelon des HC des agrégés,
avec ou sans les palmes académiques, voire, j'en connais, une légion d'honneur ou l'ordre national du mérite.


S'il est spécialement doué et ambitieux, il deviendra proviseur, proviseur adjoint, principal, principal-adjoint, mais il faut aimer les emmerdements encore davantage que des rémunérations somme
toute assez modestes.


S'il est bien en place auprès des autorités ministérielles du moment, il pourra éventuellement rejoindre le corps des inspecteurs pédagogiques régionaux, recrutés sur concours, secondés par des
sous-inspecteurs, délégués ou non, qui n'ont pour fonction que d'aller "visiter" les enseignants en place. Pour ma part, au cours de ma carrière, je n'ai eu à faire qu'à des IPR ou des délégués
d'IPR, avec lesquels, d'ailleurs, j'entrenais des rapports aussi indifférents que lointains.


Seulement, voilà ! Il s'agit aussi de récompenser à leur juste valeur des IPR particulièrement fayots, pas forcément plus doués que les autres, mais d'une parfaite docilité envers les décisions
ministérielles, nombreuses, inapplicables, voire débiles. Aussi a-t-on créé le corps des supers IPR, ni ministres ni directeurs de cabinets mais au-dessus des IPR : j'ai nommé les Inspecteurs
Généraux auxquels j'accorde deux majuscules initiales par déférence rétroactive.


Contrairement aux IPR qui dépendent du Recteur, aussi amovible et éjectable que le Ministre de l'Education nationale qui l'a nommé, ils sont indéboulonables et restent en poste malgré les
fluctuations politiques. 


A quoi sert un IG ? A prouver qu'il est le meilleur et le mieux en place. Et aussi, à récompenser les vieux profs qui ont un pied dans la tombe instructrice. De la même façon que j'en connais qui
tueraient père et mère, s'ils vivaient encore, pour avoir les palmes, j'en ai aussi connus qui claironnaient dans les couloirs du lycée quelque chose de ce genre : "Je vais être inspecté par un
Inspecteur Général qui vient exprès de Paris". L'honneur, la gloire, la consécration suprême dont personne n'est dupe dans l'établissement.


Les inspecteurs généraux (marre des majuscules) sont aussi souvent présidents de jury de concours comme l'agrégation, puisqu'ils sont censés être l'estampille de la qualité ministérielle.


En fait, les IG devraient être les garants de la qualité des réformes entreprises, de leur application et des personnels chargés de les appliquer. Mais ce serait risquer de se faire mal voir. La
conséquence ? Tous les enseignants qui ont un peu de bouteille s'en gaussent : un IPR ou un IG se voit contraint, au cours de sa carrière, de défendre tout et le contraire de tout auprès
d'enseignants qui, sauf les jours d'inspection, font à peu près ce qu'ils veulent, c'est-à-dire ce qu'ils croient le meilleur pour leurs élèves. Sauf sur un point : les IG fixent les programmes
avec le Ministère et il serait lamentable de ne pas préparer les lycéens, par exemple, au bac et au programme fixé.


C'est ains que quand notre bon ministre Fillon a voulu imposer, sans le faire vraiment, la méthode syllabique pour l'apprentissage de la lecture, il s'est fait ramasser par des professionnels qui
lui ont clairement signifié de se mêler de ce qui le regardait. Et la loi Fillon n'est toujours pas appliquée, surtout pas par les presque vieillards qui ont eu tant de mal à changer de
méthode...


Bises



dame Lepion 06/10/2010 04:27



A quoi peut bien servir le corps des Inspecteurs Généraux de l'Education Nationale ? Est-ce réellement ce corps qui détermine les programmes, préconise les rythmes, modifie sans cesse les
contenus pour le plus grand profit des éditeurs... et à quel coût pour les contribuables, sachant qu'il comprend environ 150 individu(e)s périodiquement renouvelés selon
l'exécution parfaitement rodée, elle, du tableau d'avancement, et ce depuis des décennies ? Pourrait-on envisager de poser un tel problème à des élèves en cours d'instruction civique ?



Bernard 04/10/2010 11:16



MORALITE


 


Les Diamants et les Pistoles


Peuvent beaucoup sur les Esprits ;


Cependant les douces paroles


Ont encore plus de force, et sont d'un plus grand prix.


 


Le Père Ô, Sermons sur les histoires.



Tryphon 04/10/2010 08:59



Merci pour l'amical clin d'œil.


 


Quant au reste : c'est l'amère loi des comptes.


L'apéro est pour moi.



CRBR 03/10/2010 17:11



c'est donc de là que vient tout ce débat sur le nombre de manifestants!sauf que là au moins c'est clair, même moi j'ai compris, c'est plus clair que dans le journal de claire chazal, merci
monsieur!!


http://www.crbrleblog.com (overblog)



Flo-Avril 02/10/2010 23:01



Crise de fou-rire en lisant ta réponse à mon commentaire cher Bernard et encore merci pour ton humour


Amitiés, Flo



Flo-Avril 02/10/2010 14:05



Bonjour Bernard, en réponse à votre commentaire, je suis moi même,  tout jeune prof de lettres, je vous remercie d'être passé chez moi


Amitiés, Flo



Bernard Bonnejean 02/10/2010 15:12



C'est moi qui te remercie, Flo (on ne se vouvoie pas entre collègues, c'est la règle).


J'avais deviné le coup de patte professionnel. Me permets-tu, collègue, de t'avouer un petit quelque chose : j'ai été correcteur de copie de BTS au lycée Appert de Nantes. Des BTS ii,
c'est-à-dire informatique industrielle.


D'une nullité quasi désespérante en français, beaucoup comptent aujourd'hui leur salaire et leurs stock-options en KEuros.


Cette année-là, nous étions quatre ou cinq à nous arracher les cheveux dans la petite salle de ce grand lycée technique tout neuf. Cinq profs de français qui passions de la crise de colère à la
crise de dépression via la crise de fous-rires. Ils nous avaient gâtés les cochons !! Cent perles au moins par copie, à raison de vingt-cinq copies chacun.


C'était décidé : nous allions dénoncer la chose, établir un florilège de ces âneries et les envoyer au Canard enchaîné. Nous n'en avons rien fait ! Par déontologie ! Ces jeunes, promis à un bel
avenir, seraient définitivement cassés à tous les entretiens d'embauche (BTSii, académie de Nantes, telle année, pas besoin de dire son nom). Seul l'inspecteur général de l'époque a subi mes
foudres, lors de la réunion de Commission à laquelle j'ai été convoqué.


Chère collègue, attention donc à la publication de ces "perles" qui sont, en l'occurrence, des traits d'humour (je parle de ton blog). Elles peuvent être nocives, notamment pour les profs qui les
publient. Depuis 1968, j'entends ce leitmotiv : "Le niveau baisse". Absurde ! S'il baissait tant et de façon si régulière, nous serions dans les bas-fonds de l'intelligence humaine. Le pire
est que les gens sont convaincus, depuis le con de chasseur de mammouth reconverti dans la connerie contre-écologique, que s'il baisse, c'est la faute des profs.


Mais franchement, Flo, un prof qui n'a pas d'humour aujourd'hui est foutu d'avance. Alors, fais-la rigoler ta marmaille, le reste passera mieux !


Courage et vivent les profs !


Bernard