Rimes et déraison I

Publié le par Bernard Bonnejean

 

RAPPEL        RIMES ET DÉRAISON : « Poètes, à vos papiers »

 

À l’issue de discussions animées, riches et fructueuses, le jury composé de Ganaël JOFFO, de Frédérique NOTEZ et de Bernard BONNEJEAN est enfin parvenu, après libres délibérations, à se mettre d’accord sur neuf poèmes sélectionnés pour le Grand Prix 2011 de RIMES ET DERAISON.


Le fait est que votre talent nous a rendu la tâche ardue. Choisir, c’est souvent souffrir et ce n’est jamais avec désinvolture que nous sommes contraints d'éliminer un poème jugé juste un peu inférieur au précédent retenu. 



Le temps n’est plus aux alarmes ni aux regrets. Réjouissons-nous ensemble pour les gagnants dont les noms suivent. Ils sont volontairement classés par ordre alphabétique des patronymes. Ainsi le Jury réserve ses ultimes conclusions sans chercher, même provisoirement, à établir une hiérarchie qualitative propre à influer sur le palmarès final. Aussi aucun des neuf poèmes retenus ne peut se prévaloir, en l’état actuel, d’un avantage quelconque : 



CHAINEUX Laurent
DEWALLY Gaël
FONTANA Gabriel
GAUTHÉ Nicole
éliminée pour manquements répétés au règlement
PSALMON Laurent
REEVES Linda
RENAULT Jean-François
ROUSTAN Laurent



Tous les poèmes retenus seront reproduits sur http://www.bonneber.org/ à partir d’aujourd’hui ou de demain. Ils y feront l’objet d’une analyse critique sérieuse et objective. 


Merci et bravo à tous les participants. Merci et bravo aux neuf "nominés". Nous comptons sur votre talent pour la deuxième session qui commencera bientôt. 


Les membres du Jury :

JOFFO Ganaël, NOTEZ Frédérique, BONNEJEAN Bernard

Le logo est de Fathia NSAR

 

 

 

 

Guernesey.jpgCHAINEUX Laurent

J'expire à Guernesey

Lesia ! J'expire à Guernesey
des mots crapauds privés de sens,
Chantant aux mules amusées
De jolis souvenirs d'en France,
Quand ton sein cloué sur mon cœur
Poussait la marée salicole
aux pages de mon livre d'heures.

La mémoire peut être frivole,
À Divona ou Guernesey...
Sans toi, l'exil c'est n'importe où.
Mon âme à ton coeur épousée
Victor te cherche comme un fou
Et guère ne sais si tu fus mienne
À Divona ou Guernesey.

Dans l'ombre tendre de Julienne
Le sable coule à marée basse,
mes doigts démaquillant tes yeux.
Petite fille tu te délasses
Aux heures blanches de nos jeux
Où la tendresse te trahit,
Quand tu voudrais tout croire fini

Et que j'implore que le temps cesse...


 

Laurent CHAINEUX nous invite à une ballade en poésie à Divona ou Guernesey. Au sens structurel d'abord avec ce beau leitmotiv, refrain qui sonne comme un renvoi de bastringue à la Yvette Guilbert ou à la Colette Renard jusqu'à imposer une présence de scie obsessionnelle propre à nous hanter comme Julienne, l'amante marine. Au sens spatial aussi, mais trop secret pour être parfaitement circonscrit. Car on peut vivre près du Dis Pater, le dieu des grottes, des gouffres, des fontaines et des sources à Divona, Divonne-les-Bains, Cahors (Divona Cadurcorum), ville des poètes félibres aux noms qui fleurent bon la belle époque et les beaux sentiments : Ferdinand de la Roussilhe et Jules Combarieu. Mais on peut aussi bien vivre à Divona en Tunisie, en Algérie ou au Maroc, en des lieux assez peu poétiques compris entre le fixe et le portable... Ces premiers ébats seraient donc autant marqués par le spectre de l'exil hugolien de Guernesey : les grandes amours sont exclusives et ne peuvent se résoudre à l'altérité. Sans compter que Julienne est aussi le nom d'une ville charentaise où l'on pratique, dit-on, « l'art de vivre » et la sculpture. Alors on se plaît à imaginer un Laurent CHAINEUX, assez créateur pour être poète, pygmalion d'une Galatée moderne, tombé amoureux d'une Julienne d'ivoire qu'il finit par animer et par épouser. Finalement, que pourrait-il arriver de mieux à un poète que de se créer l'amante idéale dans la matière inerte des mots bruts, de lui donner vie par le miracle poétique, de l'aimer éternellement en « implorant que le temps cesse » ? 

 

 


 

 

 

 

sireneCopenhague.jpgDEWALLY Gaël


Évidence

Au plus profond de toi je me suis engouffré,
Progressant doucement en tes lieux inconnus,
Avec une impression d’être déjà venu,
Fouler cette étendue où je venais m’ancrer.

N’ayant plus qu’une idée, te parcourir encore,
Je n’ai pas peur du vide au-dessus de mon corps,
Et touche de mes mains les multiples trésors,
De ce monde accueillant qui frôle mes abords.

Je pourrais sciemment oublier l’oxygène,
Qui me maintient en vie au cœur de l’océan,
Tant l’eau qui m’enveloppe coule dans mes veines,
Tel un lien inconscient qui remplace le sang.

Comme si je n’avais plus rien d’un riverain,
Tu m’as à tout jamais en toi enraciné,
Laissant mon corps entier prêt à s’abandonner,
Au spectacle envoûtant de ton monde marin.


 

 

 

É-vidence ? Ou plutôt un é-videment qui n’a évidemment rien d’évident. Comme tous les grands mystères de la vie. On pourrait dire que dans ce poème d’amour Gaël DEWAILLY fait l’éloge masculin de la femme à travers son vide. Un éloge masculin ? Voire ! « Je n’ai pas peur du vide au-dessus de mon corps », (et c'est l'homme ici qui est censé parler), un vide « supérieur » auquel répond, en creux, si j’ose dire, le gouffre, l’abîme, les profondeurs abyssales, marines, les fonds marins « inconnus » où s’ « ancrer ». Jeu magnifique, traité avec sérieux, sur les deux pôles de la verticalité, hauteur et profondeur, qui se mêlent, se complètent jusqu’à se fondre. Car il n’est d’amour que dans l’unité, dans l’unicité, d’où cette impression d’hermaphrodisme où le plein se confond avec le vide, où les liqueurs physiologiques, l’eau, le sang, ce « qui remplace le sang » et l’ « oxygène » se font concurrence jusqu’à se substituer. Gaël DEWAILLY, plus femme que jamais, s’est imaginée un homme qui la comble par la métamorphose, qui soit tellement puissant, tellement viril, tellement homme pour tout dire, qu'il puisse se faire suffisamment femme pour, à lui seul, renouveler la vie ad libitum. Quel auteur a dit : « Aimer, c'est devenir femme » ? Le Jury y a lu un sain érotisme, la traduction d’ébats « fusionnels » vitaux et libérateurs. 

 

 



K1FONTANA Gabriel

Il y a dans l'incendie...

Il y a dans l’incendie de la ville
Un acte évident de salubrité publique.
Brûle l’urbanisme.


Je maréchalerai ton cul sur des pistes sourdes,
Les pistes de la conscience tue.
Je maréchalerai mon nom
Sur les murs de la honte ;
Pas ceux où l’on se lamente
Mais ceux anonymes, où l’on tue.

Je pétainiserai l’honneur et la gloire
D’un pays tétanisé par sa fierté.
De quoi être fiers, nous avons ?
Je ne crois pas et je bave
Sur le drapeau, pas par bravade
Mais parce que je suis paralysé de la bouche.
Je pétainiserai l’idée de Nation,
En y enlevant l’humanisme
Et la fraternité pour y déposer
Tendrement des valises d’injustice.

Je hitlériserai les aéroports
Et les gares, en utilisant les flics
Comme main-d’œuvre pas chère
Pour faire le sale devoir :
Bouter les étrangers hors de nos terres.
Et je n’aurai pas d’oreille pour leur supplique.
J’adolfiserai les consciences prolétaires
En prétendant que le danger guette
Et que demain, ce soir, peut-être,
Le sauvage attend l’heure de manger leur chair.

ENVOI

Je me suiciderai dans les ruines de mon empire,
Je me sarkoïzerai dans les pensées adjacentes,
J’enverrai mes soldats et mes sbires,
Vers les balises baveuses et inconscientes.

 

 

 

Faut-il être assez gogo pour élire un olibrius tartuffe qui sut réduire nos cerveaux en sandwiches à la béchamel promis à la poubelle. Tout créateur est un lexicologue et un lexicographe, et cette phrase initiale est là pour prouver que le peuple a davantage été créateur verbal qu'Émile Littré. Remarquez l'éclectisme de notre item initial : du gouverneur romain, bourreau du IIIe siècle au quatrième comte britannique, John Montagu (XVIIIe), sans oublier le marquis saucier de Louis le quatorzième. Nous nous défendons ainsi d'avoir élu ce poème de Gabriel FONTANA pour des raisons idéologiques. Parfois, une figure stylistique vaut davantage par sa façon que par son fonction ; par sa fonction que par son appropriation, sa réception par le destinataire. En fait, qu'eussions-nous lu si nous avions décidé de karchériser ce texte polémique ? Un jury, un bon jury, est par définition composite à défaut — ce projet se réalisera un jour — d'être cosmopolite. Pourquoi n'y compterions-nous ni fervent zélateur du maréchal Nouvoilà ni secrets admirateurs de quelque Führer, Caudillo, Petit Père du Peuple, Duce, et autres guides adulés avant d'être honnis ? Provocation ? Un peu, sans doute. Mais ce que je veux tenter de vous faire comprendre et c'est tout à l'honneur de Gabriel FONTANA, c'est que l'objet de notre acquiescement n'est pas dans les idées, par principe !, mais dans son art du néologisme employé à bon escient dans cette mazarinade ferréenne des temps modernes. 

 

 

 

 


Publié dans poésie

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article

Gaël 05/06/2011 19:38


Je ne voulais pas vous froisser Monsieur Bonnejean et vous avez raison sur le fait que je n'ai pas mis en avant votre investissement dans ce concours et je le reconnais. Je vous prie donc de m'en
excuser. Lorsque je vous ai dit que cela me paraissait intéressant c'est tout simplement parcequ'en relisant mon texte d'après votre interprétation, j'ai compris que les mots avaient un double sens
que je n'avais en premier lieu pas remarqué.
Je ne voulais pas être indélicate et je reconnais votre investissement au sein de "rimes et déraison". Je vous prie une nouvelle fois de m'excuser pour mon indélicatesse à votre égard. Je vous
souhaite bonne continuation.


Bernard Bonnejean 15/06/2011 23:28



Chère Gaël,


Pardonnez-moi mon inqualifiable susceptibilité. Votre départ, un peu précipité, est la cause de mon désarroi. Nous étions bien d'accord, me direz-vous : vous partiriez quand vous le voudriez sans
présenter ni excuse ni raison ni vrai ni faux prétexte. Je l'ai dit, en effet, mais à un moment où tout semblait parti pour durer au point que j'avais envisagé la création d'une sorte
d'association loi 1901 pour le financement des prix.


Tout cela, finalement, est comparable à un dialogue d'amoureux : "Promets-moi de me dire quand tu ne m'aimera plus. Je te promets de te laisser partir sans rien dire."

Voir deux lauréats nous quitter avant les résultats définitifs du concours sans même un "merci" sans même un "au revoir" m'a profondément choqué, je vous l'avoue. En lire un autre m'accuser
d'orgueil mal placé uniquement pour avoir émis une opinion plus partagée qu'il n'y paraît, mettant en avant mon expérience d'enseignant au plus haut niveau, non pour me faire
mousser, mais pour expliquer qu'on aura toujours besoin de spécialistes en poésie comme en plomberie ne serait-ce que pour transmettre des connaissances, voilà ce qui m'a vraiment choqué.


C'est vrai que je continue à soupçonner des bruits de couloir, des rumeurs, des conciliabules, sinon comment expliquer ces départs au moment où, précisément, tout va pour le mieux ? C'est dommage
car j'avais vraiment l'intention de vous aider, de vous épauler. Mais il sera toujours plus facile aux décrocheurs de lune de se faire entendre qu'à ceux qui demandent un effort pour apprendre.


Il n'y a pas d'indélicatesse de votre part. J'ai cru seulement à de l'ingratitude. Mais même ce sentiment est inadmissible car il laisse soupçonner que vous me devez quelque chose, ce qui
n'est pas le cas.

A moi de vous souhaiter "bonne continuation".

Bernard (et non Monsieur Bonnejean, qui n'est pas plus décoré qu'un sapin en plein été). 



Gaël DEWALLY 03/06/2011 09:52


Bonjour,
Pour répondre à Evy, je suis l'auteur du "Evidence" et suis une illustre inconnue.... qui a commencé à écrire, jute pour son plaisir depuis un peu plus d'un an...
Pour ce qui est de l'interprétation de mon texte, je suis malheureusement au regret de vous dire que cette étude ne rejoint pas l'idée de ce texte qui était tout simplement de décrire l'histoire
d'un homme qui en faisant pour la première fois de la plongée sous marine, a eu un sentiment étrange d'évidence, comme si ce monde là, ne lui était pas inconnu... Je tenais à corriger ce fait, mais
je trouve intéressant l'interprétation particulière qui en a été faite !
Merci, et bon courage à vous... Je quitte "Rimes et déraisons II" car je n'adhère malheureusement plus avec l'ambiance du groupe. Et je le regrette.
Je suis malgré tout très touchée d'avoir été sélectionnée lors du premier concours et vous souhaite réussite pour la suite. Bien amicalement.


Bernard Bonnejean 05/06/2011 11:21



Mon Dieu,


Il sera dit qu'on me fera boire le vin jusqu'à la lie.

L'horreur ! Faites du bien autour de vous...


Le pire est sans doute qu'on critique mon "interprétation" -- je remercie quand même pour cette phrase : "Je trouve intéressante l'interprétation particulière qui en a été faite !" -- en ne
s'adressant nulle part à moi. Et cela sur mon blog.


Ayez pitié d'un pauvre homme qui a cru pouvoir vous donner un peu de son talent en tentant de faire reconnaître le vôtre.


Mais qui, qui, est derrière tout ça ????


Pardon d'y avoir cru envers et contre (presque) tous.


(Personnellement, j'aurais préféré un remerciement pour cette critique, qui reste, en même temps qu'un hommage, un véritable travail, bénévole).



Bernard Bonnejean 27/02/2011 09:50


Chère Evy,

Votre réflexion me fait personnellement réfléchir.

Vous me dites que les poètes retenus sont déjà connus.

D'une part, je puis vous affirmer qu'aucun des membres du jury ne les connaît autrement que sur facebook, et encore. Pour ma part, je n'en connais aucun et suis ravi d'avoir fait leur
connaissance.

D'autre part, le fait qu'ils soient déjà connus confirme sans doute la pertinence de notre jugement. Pourquoi sont-ils déjà connus ? Peut-être parce qu'ils sont reconnus, qu'on a déjà apprécié leur
talent ? Ne croyez-vous pas ?

Enfin, comment pourrions-nous faire la police en interdisant aux poètes déjà primés autre part ou déjà lus ou même déjà publiés de concourir ? C'est impossible. Savez-vous combien de recueils
sortent chaque année, rien que dans le monde francophone, combien de concours ?

Pourtant, c'est vrai, mon intention première était bel et bien de ne pas favoriser une élite au bénéfice d'amateurs.
Mais comment faire Evy ?

En tout cas, il vous reste encore un semestre pour présenter vos oeuvres.

Le concours n'est pas terminé. Ces neuf-là font partie d'une présélection à laquelle on en ajoutera neuf autres. De ces dix-huit sortira l'heureux élu. Pourquoi pas de la prochaine fournée ?

Amicalement,

Bernard


Evy 26/02/2011 23:55


bonsoir
c'est super pour les neuf retenus mais bon ils sont déjà connus dommage pour ceux qui se lance c'est aussi important de savoir merci evy