Rimes et Déraison 2011. Compte-rendu 3 (fin)

Publié le par Bernard Bonnejean

 

ALEA JACTA EST        RIMES ET DÉRAISON : « Poètes, à vos papiers »

Logo de Fathia Nasr                           



Cette fois notre année poétique touche vraiment à sa fin. Elle se terminera dans l'ancienne tradition de la remise des prix. On n'invitera ni le maire ni le préfet ni les autorités religieuses, civiles et militaires. Ou alors, il nous faudrait aussi placer au premier rang un représentant du Royaume de Belgique, des États-Unis d'Amérique, du Québec et de la toute jeune Tunisie printanière. Outre qu'on manquerait de chaises, on aurait trop peur que tout ce beau monde en profite pour se taper dessus. Restons donc entre poètes, garants et gardiens de la paix, du respect des convenances et des règles. 

Permettez-moi de remercier Fathia, notre marocaine musulmane bien aimée, beaucoup trop modeste et discrète à mon gré. Fille de Casa la Blanche, je l'ai connue ici même, sur ce blog, avant même de connaître facebook. Elle me parut immédiatement d'une générosité et d'une gentillesse sans égale. De quoi faire pâlir de honte tous les abrutis racistes de l'hexagone qui craignent rien tant que de perdre leur identité par l'invasion d'un islamisme guerrier. Je me demande vraiment ce qu'on pourrait trouver de guerrier ou de soumis chez cette fille du Prophète. En revanche, je sais tout ce qu'on peut lui découvrir de qualités de cœur et d'intelligence.  

J'aimerais aussi remercier Ganaël. Je la connais depuis bien moins longtemps, sur facebook, juste après que j'y ai ouvert un compte. Comme elle nous le raconte dans une autobiographie que j'ai vraiment appréciée, « Ma Princesse au petit poids », cette fille d'origine pied-noir d'Algérie, juive sépharade, a trouvé assez de force physique et d'énergie mentale pour s'extraire d'une anorexie tenace. Elle sait, Gana, qu'il me serait difficile de me passer de son humour, de sa joie de vivre, de son talent. Elle fut chanteuse célèbre et parolière pour Jacques Dutronc et Maxime Le Forestier, entre autres. Pour moi, elle restera à jamais, je l'espère et j'ose le croire, mon amie la très chère Gana, toujours à défendre une cause noble, se dépensant sans compter. C'est sans doute pour cette raison qu'on l'a peu lue, ce que je regrette. 

Et je ne voudrais pas oublier Frédérique dans ces remerciements. Fred, notre Bruxelloise, un des esprits les plus ouverts et les plus vifs qu'il m'ait été donnés de rencontrer. Fred qui feint de se moquer de tout, y compris d'elle-même, mais à qui je confierais en toute confiance les clés de mon appartement et de ma voiture, et même de mon usine, si j'en avais une, tant j'ai pu mesurer son honnêteté et ses compétences. Ma confiance en elle n'a d'égale que sa fidélité à Rimes et Déraison, pas une fidélité de béni-oui-oui, mais une adhésion parfois ponctuée de coups de gueule contre la bêtise et la médiocrité. Je crois sincèrement que sans elle j'aurais été tenté plus d'une fois d'abandonner l'aventure qu'aujourd'hui je projette de mener plus haut et plus loin. Elle eut la tâche ingrate, pauvre Fred, de m'aider à nous désencombrer des inévitables indésirables. Combien auraient accepté ce rôle de police qui n'occasionne jamais que des ennuis et de l'inimitié ?  

Fathia, Gana, Fred, je vous dis « bravo » et « merci » pour votre confiance et votre courage. De cette confiance et de ce courage dont tant d'appelés ont manqué pour me suivre jusqu'à aujourd'hui. Mais il faut dire que ce n'était pas gagné d'avance et je leur pardonne leur défection.

Foin des solennités et des éloges : nous pouvons être fiers du résultat obtenu !!! 


Bernard

 


images?q=tbn:ANd9GcStIjy1Hy64aYxmJZ4HP8n PAGE D'AUTEUR Sandrine

ÉlémenTerre attraction 


Je voudrais me faire lune
Pour t'attirer en haut des dunes
Comme elle le fait sur la mer, 
Je voudrais te contrôler de par les airs 
Tu serais les vagues, je serais l'écume
Nos deux attractions ne feront qu'une,
Et dans les rouleaux de nos désirs
Monteront des cris de plaisir.

Je voudrais me faire feu, 
Pour te brûler de mes yeux, 
Comme il le fait sur les éléments incandescents
Je voudrais te lécher lentement, 
Pour te faire brûler de passion
Exploser toutes tes tensions, 
Et nous éteindre doucement
Dans un même foyer lentement, 
Mourir de désir,
Étouffer dans notre plaisir

Je voudrais me faire vent,
Pour t'effleurer sauvagement,
Comme il fait dans un ouragan,
Je te pénétrerai dans tous tes pores
Pour te faire connaître les abords,
Du plaisir suprême qui te mord
Dans une tornade de jouissance
Et qui se meurt en silence.

Je voudrais me faire rivière
Pour couler sur toi comme son eau claire, 
Comme elle le fait sur les pierres
Je te caresserai langoureusement
Je te parcourrai paresseusement.
Comme un rapide, 
Je serai intrépide
Pour faire surgir des antres de ton désir, 
Des gouttelettes, de la vapeur, des élixirs,
Et mourir dans un étang
Enlacés jusqu'à la fin des temps.

Je voudrais me faire éléments
Terre, mer, feu, indifféremment
Pour te faire subir
Toute sorte de désirs
Et te faire languir, mourir
Sous des torrents de plaisir.
Venez à moi éléments, 
Et je me ferai sacrifice
Sur l'autel des délices.

 

Sandrine PAGE D'AUTEUR  — « Ne prononce pas en vain mon nom », dit Dieu. Pourtant, il prouva son amour pour ses créatures en leur donnant un nom. Nommer, c'est connaître et reconnaître. Fin de la digression. — a ouvert la porte au monde érotique phantasmatique féminin aux non-initiés. Oh ! Entendons-nous bien ! Des phantasmes bourgeois, avouables, soigneusement répertoriés dans les livres de sexologie élémentaire. D'ailleurs, les autres, les vrais, n'appartiennent pas au domaine public : comme le nom, à chacune le sien, les siens, immuables ou changeants, selon la personnalité et la fantaisie de l'« intéressée ». Quoi de moins a-poétique, de moins érotique, que les phantasmes énoncés dans les magazines féminins ? Essayez donc, vous, de faire un poème avec une scène d'amour à l'arrière d'une voiture, avec George Clooney, avec les voisins d'immeubles, avec son conjoint déguisé en policier municipal ? Ou bien ça tourne à la pornographie, ou bien ça dégringole dans le ridicule vulgaire. Certaines « écrivaines », féministes de pacotille, ont cru se libérer par le récit calamiteux de leurs expériences porcines. Outre qu'elles nous ont très vite ennuyés, elles n'ont pas plus réussi leurs essais qu'Apollinaire, auteur d'un désastreux Les onze mille verges. En fait, on le savait, mais il nous fallait en être convaincus par l'exemple : rien n'est plus poétique que l'érotisme ; rien ne l'est moins que la pornographie. Sandrine PAGE D'AUTEUR — j'ai décidément du mal à m'y faire...  — n'est pas tombée dans ce panneau de l'élevage porcin contre lequel il est devenu périlleux de s'insurger. Si j'ose dire, son poème est poétique, poétique comme le sont les morceaux de bravoure des plus grandes amoureuses qui ont jalonné notre histoire. Et l'on se plaît vraiment à la suivre dans ses amours cosmiques, même si (ou parce que) sous les mots se cachent des réalités plaisantes, des feux d'artifice de quatorze-juillets énergisants, des tempêtes sous des crânes et des bourrasques dévastatrices qui, pour ne pas être pudibonds, ne sont pas pour autant triviaux.    
 


 

wire_mountain.jpg PSALMON Laurent


À la nuit

 

À la nuit

Silence.
Funambule rêveur
Sur corde raide,
Note étouffée
Sur harpe bleue.
Un cœur crisse
Comme pas sur neige,
Et tout est à refaire.
Pierre concassée
Dans main d'argile,
Silhouette sur écran noir ;
Natapa na yatava
Monsieur Artaud

 

 

La poésie, si elle n’est pas forcément lumière, est toujours image. Or, la fonction première d’une métaphore ou d’une comparaison est de créer ou de réveiller dans les consciences un ou plusieurs univers, le plus souvent en contradiction ou au moins en difficile cohabitation avec le réel. Ces univers poétiques, rarement en interrelation avec l'univers réel, n'en sont pas moins évidemment complémentaires. Cet hymne À la nuit de Laurent PSALMON joue sur la polyphonie et la polysémie. Pour parler plus simplement, il est musicalement multiple et fait surgir une multitude de sens possibles, tous acceptables pour peu qu’ils soient intimement et honnêtement ressentis. Que n’a-t-on dit sur « La terre est bleue comme une orange » ? Les rationalistes ont crié à la folie, d’autres à l’escroquerie. Espérons que la « harpe bleue » suscitera des commentaires plus bienveillants. Peu importe, du reste ! Pas plus Antonin Artaud (peut-être l’unique objet et l’unique destinataire de cette courte pièce, ce « funambule » grotesque parce que hanté par le génie, « étouffé » par les drogues des hôpitaux psychiatriques — pour son bien !) que Laurent PSALMON ne sont tenus de parler le langage commun, le langage convenu, celui des bonnes manières. Un poète n’est pas au service du confort ; il lui arrive aussi d’être particulièrement désagréable. Au point de se faire incompréhensible. Ce que signifie « natapa na yatava » ? Je n’en sais rien et je m’en moque. Je ne suis sûr que d’une chose : Artaud aurait pu crier ces mots-là dans son fameux gueuloir ! Et ça aurait fait peur à tout le monde : « Dans l'état de dégénérescence où nous sommes c'est par la peau qu'on fera rentrer la métaphysique dans les esprits. » (1932). Par la peau, par la peur, par l’ombre, par le silence des pierres, par l’explosion des centrales nucléaires…  


images?q=tbn:ANd9GcSatAhOFll07uN9dduRB3z REEVES Linda


Être en devenir

 

 

Dans l’utérus de ma génitrice Émérice, minuscule zygote, j’explorais déjà l’intérieur d'une mortelle. J'allais pendant neuf mois me voir grandir et évoluer, entourée d'organes indispensables à la vie de cette femme. Dès le deuxième mois je pouvais entendre les battements de son cœur, voir circuler le sang et surtout ressentir — moi qui en 4000 ans d’existence n’avais jamais eu la moindre émotion, le moindre sentiment, je vivais les sentiments de mon hôtesse. Peur, joie, tristesse, elle que je ne connaissais que de l’intérieur m’aimait d’un amour si profond que je sentais mon cœur prêt à exploser. Non pas qu’elle fût choisie au hasard ! Il nous avait fallu des centaines d’années, car pour nous le temps n'a aucune raison d’être.

Immortelles, nous naissons d’une pensée, et ne cessons d’en vivre.

Elle fut choisie avec soin : nous la voulions pure d’esprit et de sentiments; son âme devait être sage ; elle devait avoir connu plusieurs vies, bonnes et mauvaises. En fait nous voulions une âme évoluée. L'enveloppe ne comptait guère, le corps n’étant que le véhicule de l’âme. Il nous importait peu que le paraître soit beau, puisque l’âme étant tout l’être en est de toute façon illuminé irradiant d’une telle bonté que l’être qui en est le réceptacle en est transfiguré.

En 1923 naquit Émérice. L’âme qui se glissa en elle était si vieille et si puissante qu'elle intrigua nos chercheurs d'âmes dès l'instant qu'elle occupa le corps. Ils ne purent que se recueillir avec respect et demander humblement le droit de communiquer avec elle. Droit qui leur fut accordé. Ils se présentèrent et demandèrent la permission d’habiter ce corps dès qu’il serait prêt à être enfanté. L'âme leur en demanda la raison. Voici ce qu'ils dirent sans se faire prier.

« Loin dans une autre galaxie, il existe une planète semblable à la vôtre. Ses habitants vous ressemblent un peu mais l’âme y est visible, faisant passer au second plan le paraître au profit de l’être. Nous utilisons 90% de notre cerveau, assez semblable au vôtre, mais chez nous penser n’a rien d'inerte. Penser c’est agir : nous nous déplaçons par la pensée ; nul besoin d’ordinateur, nous avons le savoir, savoir acquis par la terre, le soleil, la lune et l'eau. Pour observer les végétaux et animaux, nous avons dû remonter le temps. Ce fut long et fastidieux. Nous n’y parvînmes que par un jeu de réactions complexes, grâce à l'énergie fournie par le volcanisme, les éclairs, et le rayonnement cosmique, dans un environnement différent du nôtre, dans l'eau de vos premiers ancêtres, cellules d'organismes procaryotes, les bactéries qui vivaient il y a 3.8 milliards d’années, avant que 2 milliards ne passent et que n’apparaisse la cellule eucaryote avec un noyau.

Bref ! Du premier amphibien au reptile, jusqu’aux mammifères nous sommes passés par toutes les étapes pour parvenir enfin à connaître les vôtres, des êtres doués d’un certain savoir, mais surtout des êtres dotés de sentiments. Cependant, malgré tout, les humains restent une énigme pour nous : tous ces sentiments qui les animent, ces amours qu'ils recherchent tous, cette haine, cette colère, sont pour nous un grand mystère.

Donc quoi de mieux pour comprendre que ces 9 mois passés dans le ventre d’une mère ? »
Un auditeur demanda alors :

« Mais pourquoi ce besoin de comprendre les sentiments humains ? À quoi cela vous servira t-il  ?

— À survivre ! Voyez-vous, notre planète est appelée à mourir. Dans deux cents ans elle entrera en collision avec la vôtre et de terribles conséquences en découleront. Notre planète sera détruite mais la vôtre survivra. Quelques- uns des nôtres en réchapperont mais ils devront prendre forme humaine pour survivre sur votre planète, et renoncer de ce fait à la vie éternelle. Nous pourrons ainsi nous unir, et repeupler votre planète qui subira de grandes pertes durant la collision.

— Ne pourriez-vous pas empêcher ce cataclysme  ?

— Non, nous voyageons dans le temps mais nous ne pouvons rien y changer. Ce qui doit être sera ! Mais, car il y a un «mais », toutes ces émotions humaines changent l’avenir, la colère mène à la destruction, l'amour répare, la tristesse assombrit l’avenir. La naissance de votre planète s’est faite dans la violence des éléments dans les ténèbres. Après la lune vint le soleil. Cinq extinctions massives ont eu lieu jusqu’à la dernière il y a soixante-cinq millions d'années. L'humain est né empreint de cette destruction : il a conservé la mémoire des bouleversements au plus profond de son être et il lui a fallu longtemps pour que la lumière prenne sa place en lui. Nous aimons cette lumière et croyons en elle !

— Et vous vous croyez capables de chasser les ténèbres ?

— Oui, nous le pensons, car le savoir et les sentiments alliés à un profond désir d’évolution feront de cette terre cet éden tant espéré. L'ignorance est mère de destruction, elle fait agir sans aucune réflexion, elle mène à la ruine.
Voilà le pourquoi de notre demande ».
L’homme qui avait servi d’interlocuteur réfléchit, puis prit enfin la parole :

« Bien, vous avez la permission d’habiter cette enfant, mais à une condition : vous devrez la quitter à sa naissance.

— Nous vous remercions. Nous agirons selon vos désirs. »

L’âme réintégra le corps au premier cri de l’enfant. L'entité reprit place dans le présent. Commença alors un merveilleux voyage : la création d’un être humain, l’ancêtre des survivants de la planète terre.


 

                     Qu'est-ce donc que la poésie que vous fassiez paraître ce texte de Linda REEVES dans le palmarès ? Ni le contraire de la prose ni son proche parent ni son oncle d'Amérique ni son cousin éloigné ni tout à fait de la même famille. À vrai dire, si ce n'est quelques ignorants confiants en leurs certitudes, nul n'est capable de donner une définition de la poésie. Et ce n'est pas faute d'avoir rédigé, au cours des âges littéraires, les traités, les « arts poétiques », les dogmes des écoles, des mouvements, des mouvances, les unions, les rapprochements et les concessions, les exclusions et les excommunications. C'est un art majeur, dit-on. La nature est-elle un art majeur, elle qui contient, quand on ne la ruine pas, tous les ingrédients du pur lyrisme : la beauté, le rythme, la couleur, l'harmonie, l'appel à l'amour et à la passion ?... Mais la nature est-elle de la poésie, une poètesse, ou bien un thème appelé à devenir poétique après un laborieux travail d'écriture. La musique est-elle un art majeur ? Quelle musique ? Propre à accompagner la poésie ou qui soit elle-même, sous certaines conditions, poésie ? Si personne n'est d'accord sur la définition de la poésie, tout le monde l'est sur ce qu'elle n'est pas. Presque tout le monde, car il en est encore pour exiger douze pieds pour faire un vers, une rime aux derniers pieds ou, à l'extrême rigueur, une asonnance. Le poème de Linda REEVES est un poème. Sur le fond. On peut discuter sur la forme. Bien qu'il soit difficile de ne pas admettre que « Immortelles, nous naissons d’une pensée, et ne cessons d’en vivre » soit indiscutablement de la poésie, par un je ne sais quoi en plus qui fait que ce n'est plus de la prose. Ou, si c'en est, elle présente tant de caractères formels (rythmes et sonorités) identiques à la poésie, qu'il est permis de l'appeler « prose poétique ».  

 


10074353.jpg RENAULT Jean-François


Les tuiles des toits

Les tuiles des toits font le dos rond
Et miaulent sous la caresse du vent.
La cigale bavarde avec la feuille de l'olivier.

Le ciel ouvre de grands yeux égarés,
Trop grands parfois et sa vue se brouille.
Alors, il pleure des larmes chaudes,
Celles qui sèchent trop vite,
Qui glissent et s'effacent.

Au loin, je vois la mer qui court après le ciel,
Elle saute haut, très haut,
Tendant ses vagues ouvertes pour mieux le saisir.
Mais elle retombe toujours et bave de fureur.
Puis, suante d'écume, elle replie ses flots,
Me regarde, désespérée, et se noie.

Le vent trempe son souffle dans les roches tendres
Puis s'essuie sur le sable usé
Avant d'aller jouer avec des brumes lointaines.

Les étoiles crèvent le ciel
Et font l'amour avec la nuit.
Elles respirent à pleine lumière.
Je voudrais les cueillir
Pour les planter au fond de chacun de mes rêves.

Mais mon geste ne va jamais jusqu'au bout
Et je me retrouve seul, à côté du temps.
Peu à peu, je m'habitue à les laisser partir.

Pourquoi faut-il donc que les lumières s'éteignent ?
Pourquoi tant de rendez-vous manqués...?


La poésie produit du vraisemblable différent de la réalité. Quand le roman permet de partager un monde grâce au phénomène de l’identification, la poésie, puisant dans le tréfonds des mémoires humaines, voire dans la mémoire communautaire des mythes collectifs, y trouve le matériau nécessaire à sa propre existence, un pneuma, un souffle, une respiration autonome et sans pareil. Ce poème de Jean-François RENAULT, à l’exception des deux dernières strophes, joue à merveille sur le clavier des similitudes. L’anthropomorphisme y est la règle quasi systématique, mais en l’absence de toute monotonie causée par la répétition, tant et si bien qu’il n’est ni chose ni être qui s’y comporte de façon naturelle. De ce réseau métaphorique extrêmement riche, à la fois précieux et simple, on ressort à la fois réconforté, rassuré, réconcilié avec une Nature qui, pour rester grande dame, sait aussi jouer et pleurer comme une petite fille. Puis, au moment où le lecteur atteint la limite de la perception permise, Jean-François RENAULT décide de mettre un point final à l’expérience. C’est la rupture, la cassure, le retour aux realia. Nous n’irons donc pas « jusqu’au bout » puisque le poète a décidé de mettre son narrateur en marge de cette complicité féérique. Aussi la réponse à la dernière question qui clôt le poème semble parfaitement superflue car elle s’impose d’elle-même : il ne fallait pas « les laisser partir ».   

    

vieux_loups_mer_dz-vign.jpg ROUSTAN Laurent


Écrire, c'est voir

 

Les tournesols sont noirs et courbent l'échine,
des tissus bariolés bavent au regard des cercueils de ciment...
Nous sommes coude à coude, ignorants l'un de l'autre,
le sport remplace la raison et deux vieux se souviennent
de l'orchestre fantôme auprès du kiosque nu,
aux os bleus comme le brun du ciel.
La mort est annoncée, saluons la croissance
dans l'autobus gravitant vers les nues,
gravissant la colline de nos espoirs déchus.


Écrire, c'est monter, sans descendre,
et nous n'aurons plus pied.
Une route en dévers, cote à cote,
absents infiniment, de tous les continents,
nous roulons immobiles vers la fin de la route,
car le chemin suit l'homme, et jamais le contraire.


Corps à corps, en commun, en belle perspective,
notre ligne de fuite attend son terminus.
Les vieillards s'assoupissent... Les négresses sont belles,
aux yeux d'ambre et de braise et aux culs monticules,
les négresses conversent et refont le monde qui finit.
Les spectres des anciens font sonner les mobiles,
rien ne bouge sinon...
l'asphalte et la Terre qui défilent aux roues de notre véhicule.

Nous, nous sommes roulés, à nos rangs fixes,

dépassés par nos heures et comptés.

 


« Écrire c’est voir » ; voir c’est com-prendre, « prendre avec soi », selon la terminologie adoptée par Thomas d’Aquin et Paul Claudel. Comprendre, c’est-à-dire con-naître, « naître au monde » avec le monde et tous ses habitants. Il me semble que Laurent ROUSTAN inscrit sa pièce, nolens volens, dans cette continuité philosophique et chronologique. Sans doute car tout poète digne de ce nom devine cette appartenance, cet enchaînement dans l’accomplissement de son art. C’est ainsi que le 15 mai 1871, le jeune Arthur Rimbaud rend compte de cette découverte à Paul DEMENEY : « La première étude de l’homme qui veut être poète est sa propre connaissance, entière ; il cherche son âme, il l’inspecte et il la tente, l’apprend. […] Je dis qu’il faut être voyant, se faire voyant. […] Le Poète […] devient entre tous le grand malade, le grand criminel, le grand maudit — et le suprême Savant ! — car il arrive à l’inconnu […]. Et quand, affolé, il perdrait l’intelligence de ses visions, il les a vues ». Texte sublime, fondateur, essentiel, connu sous le titre de La Lettre du Voyant, dont les vieillards de Laurent ROUSTAN semblent avoir nourri leur existence. Eux aussi ont appris, ont connu, ont VU, ont réussi à atteindre l’inconnu avant de « perdre pied » sur « une route en dévers » qui les suivra jusqu’à la mort annoncée. « Mon Dieu », diront-ils peut-être dans leur dernier souffle, « que les négresses sont belles » ! Et bien roulées…   

 

G_astro-amour-2008.jpg VAQUETTE François

L'hôtel des culs tournés

 

Les nuits des culs tournés
Les jours de face à face
Les baisers ajournés
La soupe à la grimace

Chaussés de gros sabots
Sur un paillis d’éteules
On rentre du boulot 
En se faisant la gueule

On voudrait tout quitter
Pour se rendre à Cythère
Mais dans quelle galère
Risque-t-on d’embarquer

O stérile égoïsme
Ou mensonge occulté
Warnings de ce machisme
D’où naît la cécité.

Être à l’autre attentif
Retirer nos œillères
Et s’avouant fautif
Faire un pas en arrière

Qu’à nouveau le soleil
Vienne à bout du nuage
Et que l’autre au réveil
Ne soit plus un mirage

C’est l’utile travail
Qu’on doit faire soi-même
Pour renouer le bail
Avec l’être qu’on aime

Si le simple plaisir
De nos mains qui se touchent
Font monter le désir
Donnent l’eau à la bouche

Laissons-nous envahir
Par l’ascendant de l’être
Que nous croyions subir
Et l’amour peut renaître.

Souffle de nos narines
Sur les draps étendus
Lorsque nos mains mutines
Caressaient nos corps nus

Trésors inestimables
Que nous avons gagés
Pour un train confortable
Des succès passagers.

Troquons ces zizanies
Tapis hersés de clous
Contre des litanies
De baisers, de mots doux.

 


François VAQUETTE vous avez fait là œuvre utile ! « Moi ? je boude, moi ? Mais c'est toi qui n'arrête pas de bouder ! » Ah ! ces moments terribles et absurdes de « culs tournés », triomphes de l'amour-propre, de l'orgueil mal placé et de la rancune vacharde ! Chacun campe sur ses positions — à tout bien considérer, c'est du vocabulaire militaire, ça ! — après avoir été poussé dans ses derniers retranchements (sic !). Pourquoi « terribles » ? Parce que le bourreau se fait sa propre victime par la torture morale qu'il inflige à l'autre. Parce que rien n'est plus difficile que de faire le premier pas, quand on attend que la partie adverse ait ce courage que nous n'avons pas : rompre un silence lourd et menaçant, instauré d'un commun accord ou d'un commun désaccord, et dont on ne peut attendre aucune issue. Comme votre poème, de facture simple mais efficace, tranche sur beaucoup d'autres qui n'expriment que la culpabilité de l'autre et sa propre souffrance ! Comme les gosses : « C'est pas de ma faute. C'est lui/elle qui a commencé. » Chez vous, François VAQUETTE, les torts sont partagés, comme dans toutes les existences. Mieux encore : la réconciliation, dites-vous, ne se fera qu'au prix d'un « utile travail/Qu'on doit faire soi-même/pour renouer le bail ». D'une part, c'est fort bien dit ; d'autre part, c'est fort bien pensé. Pour gagner cette paix si souhaitée, il faut troquer le « stérile égoïsme », le « mensonge occulté », le « machisme », la « cécité », nos « œillères » à tous, pour cet amour vainqueur de toutes les querelles, des longues bouderies qui font mal, un amour que vous décrivez si bien, en poète. Un poète tellement convaincant que je m'en vais de ce pas demander pardon pour ma colère de ce midi, sans chercher à me trouver des excuses, juste pour dire « je t'aime ; tu m'es indispensable et j'ai besoin de toi ». 

 

 

Bientôt, Noël...


Le temps de l'échange de cadeaux. Vous nous avez offert le vôtre. Ce dont nous vous remercions. J'aimerais pouvoir vous offrir le nôtre.

 
Quoi de plus humiliant que de se voir refuser un présent ? Vous êtes d'accord ? Alors, faites-moi connaître vos coordonnées postales pour vous le faire parvenir. Ou une adresse quelconque (mairie, bibliothèque...) où nous pouvons vous envoyer votre prix. Demain, vous saurez le nom des deux gagnants et les lots qu'ils ont remportés. Seul l'un des deux a daigné répondre à mon invitation. Nous voudrions les honorer, tous les deux, comme vous tous. Nous considérerions, JE considérerais, votre silence comme du mépris, une attitude peu en rapport avec la poésie. 

Simplement, amicalement et en toute confiance,

Bernard 

Publié dans poésie

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Fathia Nasr 07/12/2011 10:32

Bonjour Bernard, je ne comprends pas pourquoi ton article n'apparaît pas sur ma page facebook, quand je clique sur j'aime, mais j'ai une autre idée pour le publier, bonne journée, et merci de ce
site poétique 'Rimes et déraison" qui grâce à toi, il existe vraiment, gros bisous.

Bernard Bonnejean 07/12/2011 20:57



Tu as raison, Fathia ! 

Moi, je ne comprends pas comment j'ai si peu de "j'aime" alors que je sais que beaucoup ont cliqué.

C'est ridicule puisque j'ai renoncé aux aumônes d'over-blog. Pas un centime depuis des mois.

Gros bisous.  



Fathia Nasr 07/12/2011 02:54

Bonsoir Bernard, je suis tellement émue de tes paroles sur moi, que je n'arrive pas à trouver les mots pour te remercier comme il le faut, mille merci et mille bisous.

Ton amie Fathia qui t'aime de tout son coeur.

Bernard Bonnejean 07/12/2011 10:15



Ben ! euh ! Je ne sais pas quoi te dire, ma petite Fathia.

Merci, Fathia !