Rimes et Déraison 2011. Compte-rendu 1

Publié le par Bernard Bonnejean

 

ALEA JACTA EST        RIMES ET DÉRAISON : « Poètes, à vos papiers »

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Cette fois, c'est la bonne. La bonne fois, mais en plusieurs fois. Tant de talent ne pourrait tenir sur une page. 


Sans être particulièrement prolixe, il me faut le temps de développer. Manque d'esprit de synthèse, probablement. Et aussi le respect du commentateur envers le créateur. Un esprit libre d'un autre temps dont je ne me souviens plus du nom a écrit que le critique littéraire fonctionnait comme « le gui sur le chêne », autant dire en parasite. Le piège est en effet bien réel de donner un avis sur un ouvrage qu'on n'aurait su bâtir. Aussi convient-il d'être prudent et raisonnable dans ses attendus et ses développements. Le critique ne doit pas se transformer en propriétaire terrien : on ne doit tirer aucun profit de ce que d'autres ont exploité. 



Soyons doux et généreux ! Tous les poèmes qui vont suivre ont été « retenus », jugés « aptes » à nous procurer contentement, émotions et plaisir. Goûtons-les pour l'instant ! La proclamation des résultats viendra en son temps, après l'analyse. 



Nous respecterons l'ordre alphabétique strict, contrairement à notre décision initiale. Le fait de rejeter le gagnant à la fin nous aurait empêchés de... Mais ça, c'est la surprise !



Pour les membres du Jury :

Bernard Bonnejean

 


 ASSAYAG Sophie

À toi mon ventre


Émouvante ta chair aux encens maléfiques
À ton âme sublime aux ascendants néfastes
À tes larmes sans joie, à ton silence ardent
À ton cœur inconscient et sa nudité « chaste »

Impensable défaite où les corps s'articulent
En l'abime d'un soir et l'alcool te brûle
En la proie ridicule, indigeste toxique
La femme tentacule et ton ventre se vide.

Et ce cristal maudit, le marbre de ta voix
Achève dans la nuit l'écho du désarroi
À ton ultime effort où se perdent les sens
Aux couleurs d'une vie indolore en substance

À ces ébats intimes où tu craches en silence
Les torts d'une folie inéluctable et franche
Au bruit que fait l'ennui lorsque tu te déhanches
En solitaire tu fuis l'abominable cri

Et toujours en l'absurde s'obstine ta fréquence
N'as-tu pour agrément que cette délivrance ?
Où jamais ne se plie le si peu d'existence
Où par l'encre et la feuille l'espoir fait offense

Et pour unique chance un tragique secret
Où la nature immense t'accorda ce reflet, 
Le masque narcissique où ton ego se plait
Et maquille sans honte la pauvreté du vrai !

M'avoir abandonnée... ma mère, ma prostituée.



L'univers de Sophie ASSAYAG est polyvalent. Son poème plonge le lecteur dans une réalité indéfinissable, paradoxale et trouble. Rien ne va : le jeu traditionnel des correspondances et de la sémantique dysfonctionne. Il n'est jusqu'au thème que l'on cherche en vain à discerner dans cette atmosphère menaçante faite d'amour et de haine tout à la fois. Quel est donc cet « événement » si particulier qu'il semble indéfinissable, qui met en confrontation des réalités antinomiques, presque étrangères les unes aux autres : « émouvant » et « maléfique » ; « sublime » et « néfaste », un assemblage de couples mal mariés. Le pire, sans doute, est le rapprochement « chaste » avec l'ensemble d'un contexte qui laisse une impression continue et obsédante de quelque chose, de quelqu'un d'infernal. La chute, surtout, tient du vertige : « ma mère », « ma prostituée ». C'est l'ambiance d'une tragédie dont il est impossible de deviner les tenants et les aboutissants. « Ton ventre se vide » : s'agit-il d'une naissance ou d'un avortement ? Sophie ASSAYAG veut-elle signifier que naissance et mort ont en commun l'expulsion et l'exil ? Que naître est un renoncement involontaire à l'unité et à l'indissociabilité ; que mourir est une séparation donc une désunion ? Un mot, vers la fin, retient l'attention : « abandon ». Mais de quelle sorte d'abandon est-il question ? Du vrai ou du symbolique, du complexe des analystes ? On sort rompu de ce poème, sans avoir tout compris, mais en ayant tout imaginé. Laissons-lui son secret. Il ne nous appartient pas. Rompu et bouleversé...

 

 BERNARD Carine


Femmes

Enfiler un collier de perles
Sur un pull de coton
et se trouver si belle
Perchée sur les talons
et jouer à la dame
abritée d'un chapeau
La féminité se déclame
d'un parfum sur la peau
Et porter des dessous chics
sans que personne ne le sache
savourer l'instant érotique
d'une bretelle qui se détache
Poudrer le nez d'un nuage
noircir le regard de mascara
contour d'une bouche pas sage
La femme est une dame
qu'on n'apprivoise pas !


« Éternel féminin ». Cette expresson stérétotypée imaginée par le grand poète allemand Goethe pour la fin de son second Faust a passé les lustres totalement  altérée de sa signification initiale. Marguerite était ainsi invitée : « Viens, prends ton vol vers les hautes sphères. S'il te devine, il te suivra » et le chœur répondait : « L'Éternel féminin nous attire vers en Haut ». Carine BERNARD a-t-elle été victime du même dévoiement sémantique ? Est-il encore possible de voir dans ces femmes à talons hauts, couvertes de perles, chapeautées, poudrées, maquillées, mascaradées, rimmellisées, parfumées, aux lèvres peintes, vêtues de leur seule nudité secrètement voilée et connue d'elles seules, pour un moment, la Béatrice dantesque, prédestinée à devenir porteuse d'aromates, liée avec l'homme aux forces fondamentales et son guide vers la transcendance ? Cette créature si apparemment immodeste, qui passait jadis pour superficielle et éthérée, est pourtant bien « une dame qu'on n'apprivoise pas » et aucun homme n'est capable de nous mener si haut que nos compagnes. Carine BERNARD retrouve, en creux, implicitiment, le rôle véritable de la femme qu'Aragon a entrevu : « La femme est l'avenir de l'homme », précisément parce qu'elle accepte d'être femme, pleinement, refusant ce féminisme imbécile qui la voudrait semblable à l'homme, une idée mesquine et destructrice qui la dévalorise. Plût au ciel où elle nous conduit, comme Marguerite, que cette féminité que notre poète a si bien mise en valeur ne soit détruite par un féminisme outré qui la neutraliserait.   

 


CHAÎNEUX Laurent


J'expire à Guernesey

 

Lesia ! J'expire à Guernesey
des mots crapauds privés de sens,
Chantant aux mules amusées
De jolis souvenirs d'en France,
Quand ton sein cloué sur mon cœur
Poussait la marée salicole
aux pages de mon livre d'heures.

La mémoire peut être frivole,
À Divona ou Guernesey...
Sans toi, l'exil c'est n'importe où.
Mon âme à ton coeur épousée
Victor te cherche comme un fou
Et guère ne sais si tu fus mienne
À Divona ou Guernesey.

Dans l'ombre tendre de Julienne
Le sable coule à marée basse,
mes doigts démaquillant tes yeux.
Petite fille tu te délasses
Aux heures blanches de nos jeux
Où la tendresse te trahit,
Quand tu voudrais tout croire fini

Et que j'implore que le temps cesse...


      Laurent CHAINEUX nous invite à une ballade en poésie à Divona ou Guernesey. Au sens structurel d'abord avec ce beau leitmotiv, refrain qui sonne comme un renvoi de bastringue à la Yvette Guilbert ou à la Colette Renard jusqu'à imposer une présence de scie obsessionnelle propre à nous hanter comme Julienne, l'amante marine. Au sens spatial aussi, mais trop secret pour être parfaitement circonscrit. Car on peut vivre près du Dis Pater, le dieu des grottes, des gouffres, des fontaines et des sources à Divona, Divonne-les-Bains, Cahors (Divona Cadurcorum), ville des poètes félibres aux noms qui fleurent bon la belle époque et les beaux sentiments : Ferdinand de la Roussilhe et Jules Combarieu. Mais on peut aussi bien vivre à Divona en Tunisie, en Algérie ou au Maroc, en des lieux assez peu poétiques compris entre le fixe et le portable... Ces premiers ébats seraient donc autant marqués par le spectre de l'exil hugolien de Guernesey : les grandes amours sont exclusives et ne peuvent se résoudre à l'altérité. Sans compter que Julienne est aussi le nom d'une ville charentaise où l'on pratique, dit-on, « l'art de vivre » et la sculpture. Alors on se plaît à imaginer un Laurent CHAINEUX, assez créateur pour être poète, pygmalion d'une Galatée moderne, tombé amoureux d'une Julienne d'ivoire qu'il finit par animer et par épouser. Finalement, que pourrait-il arriver de mieux à un poète que de se créer l'amante idéale dans la matière inerte des mots bruts, de lui donner vie par le miracle poétique, de l'aimer éternellement en « implorant que le temps cesse » ? 


CHOLETTE Marie


Valse de la robe blanche avec l'écume

La marée du Saint-Laurent est à l’étale
La brise y passe sur la pointe des pieds
Pour ne pas réveiller les reflets sur l’eau
Où chaque nuage inversé sur le fleuve
Ressemble à une icône
Posée sur de la transparence

Une femme soudain apparaît
Son pied ensablé rejoignant
Les éclats de rire des vagues
Son autre pied happé par l’écume

Le vent s’est réveillé
La chevelure de cette femme
S’en est emparé
Et lui dessine de ses pinceaux par milliers
À larges traits
dans un puissant corps accord
L'infinie variation des gestuelles de sa passion

Et c’est sa robe blanche
Dénudée
Par en avant soulevée
Qui valse avec l’écume
Les vagues les mouettes
Les nuages et les flots

 


Filles du vent ! Filles du soleil ! Filles du vent et du soleil ! Marie CHOLETTE, elle, est fille du Saint-Laurent. Elle n'est pas née, comme Vénus Anadyomène, la Callipyge, « aux belles fesses », l'Androphanos, « la Tueuse d'hommes », de l'écume des flots maritimes mais d'un fleuve que baptisa notre Malouin Jacques Cartier, quand il fit sa connaissance un 10 août, jour de la sainct Laurens. Est-ce une raison pour ne pas accorder les deux grandes sœurs, toutes deux atlantiques, l'Européenne et l'Américaine, sur la femme de l'eau ? Aprhodite était déesse de la beauté, de l'amour et du plaisir. Aussi l'appelait-on Ourania, Pandémos, Nymphidia, Hétaïra, Pontia, Nikêphoros. Rimbaud l'aimait tant qu'il l'outragea, lui qui finit son Vénus Anadyomène par ce qualificatif définitoire : « Belle hideusement d'un ulcère à l'anus ». Mais le même avouait : « Un soir, j'ai assis la Beauté sur mes genoux. — Et je l'ai trouvée amère. — Et je l'ai injuriée. » Ceci pourrait sans doute expliquer cela si tout était explicable... 
Pourquoi ne pas saisir l'opportunité que nous offre Marie CHOLETTE de nommer cette Vénus, passée sur l'autre rive de l'Océan à bord de la Grande Hermine, la Québecoise ? Ou bien encore la déesse née de la Rivière des morues, de la Grande Rivière, de la France Prime, de la Mayne Rivier, du grand fleuve Hochelaga, de la rivière des Iroquois, de la rivière Cataracoui, autrement dit du Saint-Laurent, le dernier nom choisi ? C'est sans doute qu'on peut lui trouver quelque chose de divin à ce fleuve, comme on peut trouver une pureté, une vertu à l'apparition toute de blanc vêtue qui en est issue. 


Aurelien DenoyelleLE CARS Thérèse


Infini paysage

De paysage je ne connais que le ciel
Ses moutonnements d’êtres fantastiques qui se dérobent au regard
Ses écharpes colorées au coucher du soleil
Ses noirs nuages s’entrechoquant d’éclairs imprévisibles
Qui délivrent un éclatement de perles inquiétantes

De paysage je ne connais que la mer
Sa frange océane et ses tumultueuses vagues jaillissantes
Ses colères soudaines et ses horizons engloutis
Ses phosphorescences envoûtantes qui égarent le marin
Ses algues moussues qui dansent langoureusement

De paysage je ne connais que les saisons
Leurs cycles ondulants qui rythment nos vies
Les solstices impérieux et les équinoxes versatiles
Les brumes printanières et les froidures neigeuses

De paysage je ne connais que les jardins
Leurs semis verdissants sur une terre dénaturée
Qui émergent d’un étrange chaos minéral
Leurs arbres aux branches crucifiées épouvantails conspirants

De paysage je ne connais que tes yeux
Ces abysses voluptueux où je me perds infiniment

À force d'avouer « ne connaître que », Thérèse LE CARS donne vraiment l'impression de tout connaître. On l'imagine par monts et par vaux découvrant l'infiniment petit et l'infiniment grand, l'infiniment bas et l'infiniment haut, l'infiniment proche et l'infiniment lointain. Cette tête d'exploratrice ou de poète observatrice, admirative, à l'affût du Beau universel, contient la création tout entière : le ciel et ses nues ; l'océan et son tumulte ; les cycles naturels. Après ce panthéisme cosmique, tout s'apaise et redevient humain. À la nature sauvage, indomptée, libre succède l'image du jardin d'agrément avec ses « semis », symboliques d'une recréation, fruit du travail des hommes, de leur besoin d'ordonnancement et de discipline. Du « chaos » primitif émerge une nature pacifiée, apprivoisée mais pas encore tout à fait amie. Il manque aux arbres de ce nouvel éden quelque chose ou quelqu'un qui puisse le rendre plus docile, moins menaçant, moins conspirant. Et parce qu'on a déjà compris que l'objectif, peut-être involontaire, de Thérèse LE CARS était de nous confier une nouvelle version, tout à fait personnelle, de la Genèse, sans que l'on puisse parler de paraphrase proprement dite, Ève apparaît dans un diptyque final, détaché, valorisé, un double îlot abyssal, amoureusement infini. Et le critique se plaît à avoir reconnu dans ce poème sa structure close : de l'infiniment petit, de l'infiniment grand, de l'infiniment bas, de l'infiniment haut, de l'infiniment proche et de l'infiniment grand le poète nous fait passer aux yeux de son Elsa dans lesquels nous sommes conviés à nous perdre infiniment, le dernier mot du poème.  


 DEWALLY Gaël

Évidence

Au plus profond de toi je me suis engouffré,
Progressant doucement en tes lieux inconnus,
Avec une impression d’être déjà venu,
Fouler cette étendue où je venais m’ancrer.

N’ayant plus qu’une idée, te parcourir encore,
Je n’ai pas peur du vide au-dessus de mon corps,
Et touche de mes mains les multiples trésors,
De ce monde accueillant qui frôle mes abords.

Je pourrais sciemment oublier l’oxygène,
Qui me maintient en vie au cœur de l’océan,
Tant l’eau qui m’enveloppe coule dans mes veines,
Tel un lien inconscient qui remplace le sang.

Comme si je n’avais plus rien d’un riverain,
Tu m’as à tout jamais en toi enraciné,
Laissant mon corps entier prêt à s’abandonner,
Au spectacle envoûtant de ton monde marin.


É-vidence ? Ou plutôt un é-videment qui n’a évidemment rien d’évident. Comme tous les grands mystères de la vie. On pourrait dire que dans ce poème d’amour Gaël DEWAILLY fait l’éloge masculin de la femme à travers son vide. Un éloge masculin ? Voire ! « Je n’ai pas peur du vide au-dessus de mon corps », (et c'est l'homme ici qui est censé parler), un vide « supérieur » auquel répond, en creux, si j’ose dire, le gouffre, l’abîme, les profondeurs abyssales, marines, les fonds marins « inconnus » où s’ « ancrer ». Jeu magnifique, traité avec sérieux, sur les deux pôles de la verticalité, hauteur et profondeur, qui se mêlent, se complètent jusqu’à se fondre. Car il n’est d’amour que dans l’unité, dans l’unicité, d’où cette impression d’hermaphrodisme où le plein se confond avec le vide, où les liqueurs physiologiques, l’eau, le sang, ce « qui remplace le sang » et l’ « oxygène » se font concurrence jusqu’à se substituer. Gaël DEWAILLY, plus femme que jamais, s’est imaginée un homme qui la comble par la métamorphose, qui soit tellement puissant, tellement viril, tellement homme pour tout dire, qu'il puisse se faire suffisamment femme pour, à lui seul, renouveler la vie ad libitum. Quel auteur a dit : « Aimer, c'est devenir femme » ? Le Jury y a lu un sain érotisme, la traduction d’ébats « fusionnels » vitaux et libérateurs.

 

 

À Suivre...

Amicalement,

Bernard 

Publié dans poésie

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Bernard Bonnejean 05/11/2013 00:08


Chers amis, 

Ayant l'expérience passée de ce genre de mésaventure, j'en redoutais la survenue. Un escroc sans talent dont je tairai le nom (rien ne prouve qu'il s'agisse bien du sien) a cru pouvoir compenser
ses faiblesses intellectuelles en volant le poème "Infini paysage" à sa légitime propriétaire.  Celle-ci, Thérèse LE CARS, nous en a avisés. Nous avons immédiatement réagi et, aussi vite
qu'il convient de rendre à César ce qui est à César, nous rendons à Thérèse ce qui lui appartient. 

Avec nos sincères excuses à Thérèse même si nous ne pouvons, matériellement, éviter ce genre de tricherie. Mais au moins nous pouvons les réparer, même trois ans après !

Une occasion de relire ce très beau poème

Pour le Jury, 

Bernard Bonnejean

 

Bernard Bonnejean 20/01/2014 23:49



Tout désormais est corrigé



Samia Lamine 27/11/2011 21:11

Salut Bernard.
Je tiens à te féliciter pour ce beau et bon travail.
Bon Dimanche ami.

Bernard Bonnejean 06/12/2011 03:09



Merci Samia. 

Je viens à l'instant de faire paraître l'analyse de ton poème. Rien ne t'empêche, pas plus que les autres d'ailleurs, de me dire ce que tu en penses.

A bientôt, Samia.