Courage, serviteurs de la justice

Publié le par Bernard Bonnejean

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Psaume 82

 
Depuis assez longtemps, je gardais ce psaume et son commentaire dans mes cartons, sans avoir assez d'intuition ni de clairvoyance pour oser prévoir sa fonction véritable. Aujourd'hui, je pourrais inviter le monde entier, et ceux qui le dirigent en tout premier lieu, à lire ce psaume 82, à le méditer et à réfléchir sur le commentaire qu'en a fait Henri Persoz. Nul besoin de vous en donner les raisons. Elles s’étalent à la une de la presse internationale.

Il est vain d'espérer qu'un jour notre piteuse petite justice, la justice des hommes, usera de la même balance pour peser les fautes des puissants et celles des faibles. Nos intérêts proprement humains, matériels, ne vont d'ailleurs pas dans le sens d'une justice égale pour tous. Nous n'aurions rien à y gagner.

La raison d'Etat, les intérêts supérieurs de l'Etat ne cachent bien souvent que des délits ou des crimes inavouables. Qu'auriez-vous répondu à ce sujet de philosophie proposé en 2005 : "Les intérêts de l'Etat justifient-ils le recours à des pratiques immorales ?" J'ajouterais qu'à supposer qu'ils les justifient, doit-on aussi les occulter lorsqu'ils ne servent que la vie phantasmatique des politiciens ? La réponse n'est pas simple.

Soyons honnêtes avec nous-mêmes : nous avons besoin de nos dirigeants et ne tenons pas tellement à les voir empêchés d'agir à notre place uniquement dans la perspective d'une justice irréprochable.

Cependant il en va tout autrement de la Justice divine, toute miséricordieuse certes, mais parfaitement équitable. C'est que « Dieu sonde les reins et les cœurs » et sait faire la part de l'inévitable et du contraint, du déterminé et du volontaire. Peu importent, si j’ose dire, les lois toujours fluctuantes établies temporellement par et pour une élite ; outre le décalogue qui fixe les limites à grands traits essentiels, il est une justice naturelle que peu ignorent sans l'avoir lue. Qui, au final, établira le degré de culpabilité  et d'innocence ? La loi ? Non ! La coutume ? Non ! Les psychiatres ? Parfois, peut-être... Dieu sûrement !

Alors, ne jugeons pas et nous ne seront pas jugés. Sauf si nous y sommes obligés par notre profession ou nos obligations de jurés. Et suivons la sagesse d’Albert Einstein : « Quiconque prétend s'ériger en juge de la vérité et du savoir s'expose à périr sous les éclats de rire des dieux puisque nous ignorons comment sont réellement les choses et que nous n'en connaissons que la représentation que nous en faisons. »

Libre à vous de remplacer les dieux par Dieu ! Mais le psalmiste, lui, semble considérer le juge, le magistrat, non comme l'égal de Dieu, mais comme son représentant sur la terre.

Bien amicalement,

Bernard
 
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 1       

 

              Cantique d'Asaph.
                  
                 
Dieu se tient dans l'assemblée du Tout-Puissant ;
au milieu des dieux il rend son arrêt :
             
2
 
« Jusques à quand jugerez-vous injustement, et prendrez-vous parti pour les méchants ? - Séla ».
 
3
 
 
« Rendez justice au faible et à l'orphelin, faites droit au malheureux et au pauvre, 
 
 
4
 
 
sauvez le misérable et l'indigent, délivrez-les de la main des méchants.
 
5
 
 
« Ils n'ont ni savoir ni intelligence, ils marchent dans les ténèbres; tous les fondements de la terre sont ébranlés ».
 
6
 
 
« J'ai dit : Vous êtes des dieux, vous êtes tous les fils du Très-Haut.
 
7
 
 
Cependant, vous mourrez comme des hommes, vous tomberez comme le premier venu des princes. »
 
8
 
 
Lève-toi, ô Dieu, juge la terre, car toutes les nations t'appartiennent.
 
 


La donnée de ce psaume est analogue à celle du Psaume 68. Exercer la justice est une prérogative divine qui confère aux tribunaux une autorité que Dieu seul possède en propre. La fonction même de juge élève l'homme au-dessus de toutes les questions d'intérêt et de préférences humaines, à tel point que le psalmiste israélite, jaloux avant tout des droits de Dieu, n'hésite pas à envisager les juges comme participant momentanément à l'un des attributs divins. Comparaître devant les juges, c'était, déjà d'après l'Exode, comparaître devant Dieu (Exode 21.6) ; les séances des juges sont, d'après notre psaume, celles de l'assemblée de Dieu (verset 1), eux-mêmes, considérés au point de vue de leur charge, sont des dieux (versets 1 et 6). Leur chute morale est grande en proportion de leur élévation même, s'ils se servent de ce pouvoir divin pour violer la justice, au lieu de la faire régner.

Notre psaume, animé du souffle prophétique le plus puissant, laisse parler Dieu lui-même, comme juge des juges iniques. Il comprend deux strophes, de trois versets chacune (versets 2 à 4 ; 5 à 7), précédées d'une brève introduction et suivies d'une brève conclusion (versets 1 et 8).

L'autorité prophétique avec laquelle parle le psalmiste fait penser à cet Asaph, contemporain de David, qu'Ezéchias appelle : le voyant (2 Chroniques 29.30). On a peine à croire cependant qu'à l'époque de David les juges méritassent les reproches de notre psaume, d'autant plus que David lui-même, en qualité de roi, était le juge suprême. Il faudrait, si l'on pense au premier Asaph, admettre qu'il parle avant l'avènement de David, dans les temps troublés du règne de Saül.

Jésus est menacé d’être lapidé par les juifs. Il leur demande alors pour laquelle de ses bonnes actions ils voudraient le lapider. Et eux de répondre que ses bonnes actions ne sont pas en cause, mais seulement le fait « qu’il se fasse Dieu ». En clair, ils lui reprochent d’avoir un comportement qui l’assimile à Dieu.

Une fois de plus, l’idée ne vient pas de Jésus, mais des juifs eux-mêmes. Sans doute ont-ils entendu cela de la foule qui suivait Jésus. Tant il est vrai qu’un homme extraordinaire, porté aux nues par ses admirateurs, a tendance à être fait Dieu. Mais Jésus renvoie la balle. Il va chercher une phrase du Psaume 82 : « J’ai dit : vous êtes des Dieux » pour retourner le compliment à ses adversaires. Phrase ennuyeuse, en effet, car la pensée juive avait plutôt tendance à placer Dieu très haut dans le ciel, loin des hommes et de leur médiocrité. Ennuyeuse aussi parce que le compliment du Psaume 82 s’adresse à des juges qui font mal leur travail.

Comment les interlocuteurs de Jésus pourraient-ils être des Dieux ? Celui-ci s’explique en rajoutant une phrase : « Il arrive donc à la Loi d’appeler Dieux ceux auxquels la Parole de Dieu fut adressée. » L’évangéliste Jean nous introduit ici dans sa conception du Logos : la sagesse de Dieu, en pénétrant les hommes, les fait participer à la divinité. Comme dit le prologue, ceux qui ont reçu le Logos, la Parole (on pourrait traduire aussi la sagesse) sont nés de Dieu. Rassemblés dans le Logos, il n’y a plus de distance entre la Parole et la personne qui la porte ; les deux sont divines.

Cette idée a été déclinée par les Pères grecs, qui s’appuyaient aussi sur le début de la Genèse précisant que Dieu créa l’homme et la femme à son image. Elle se résume dans cette phrase célèbre : « Dieu est devenu homme pour que l’homme devienne Dieu. » Ainsi Grégoire de Nysse écrivait : « L’homme est un petit Dieu en puissance. » Et Basile de Césarée : « L’homme est un animal appelé à devenir Dieu. »

L’Église orthodoxe a conservé, au centre de sa théologie, cette « déification de l’homme » dont le Christ est pour elle l’origine et le modèle.

Nous retirons de tout cela l’impression d’une limite un peu floue entre l’humain et le divin. Ce n’est pas vraiment grave. Car de toute façon, nous ne savons pas ce qu’est Dieu et nous ne savons pas ce qu’est l’homme. Mais le Jésus johannique, en parlant à plusieurs reprises de ses œuvres, développe l’argumentation dans une direction assez précise que nous pouvons résumer ainsi : croyez en ce que vous voulez, du point de vue de mon statut de Dieu ou de fils de Dieu, mais croyez surtout en mes œuvres, en tout ce que je fais pour les hommes. Et il conclut : « Ainsi vous connaîtrez de mieux en mieux que le Père est en moi, comme je suis dans le Père. » C’est donc ce que font les hommes pour le salut de leurs frères qui rapproche leur statut de celui de Dieu, parce qu’ils deviennent co-ouvriers de Dieu, comme disait Calvin. Et Albert Schweitzer situait Dieu dans le besoin de sauver l’homme. Si nous sommes pris par ce besoin, nous sommes de Dieu. Il nous reste à travailler pour le satisfaire, comme Jésus s’y est engagé complètement, jusqu’à être fait Dieu.

Aussi je voudrais terminer cette longue suite de citations par celle d’un philosophe russe du XIXe siècle, Vladimir Soloviev : « L’homme est le libre collaborateur de Dieu pour que le Dieu-homme devienne Dieu-humanité. » feuille
Henri Persoz
Ingénieur et Théologien, Antony        

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