Prête-moi ta plume

Publié le par Bernard Bonnejean

 

Tzara, Roumain de Paris

 

Non, chers amis, je ne deviens pas paresseux avec l'âge. Disons plutôt que la fréquence de mes indignations est en proportion inverse du temps que j'aimerais consacrer à les dénoncer.

 

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Ce soir encore, je me sens las. De tout et de rien. Comme un lendemain de fête ? Assurément non ! Comme une aube sans lumière, un matin sans soleil, une lampe que notre auguste illusoire et illusionniste a définitivement éteinte devant huit millions de téléspectateurs qui n'aiment ni Laetitia Casta ni Patrick Chesnais leur préférant, les enfultes (néologisme de Mickaël Youn), les tics et les tocs des guignolades du locataire de la Pompadour, marquise née Jeanne-Antoinette Poisson. Sait-on seulement encore que le palais ronflant sur lequel on bâtit la loge du concierge de Mariane fut construit sur un marécage, propriété des moines de sainte Opportune ? Ça ne s'invente pas !

 

Pourquoi vous parlé-je de l'Élysée ? Parce que c'est à Paris VIIIème et que j'ai des comptes à régler avec Paris. Le Paris d'aujourd'hui s'entend.

 

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Une amie, que je ne croyais pas si snob, m'a téléphoné cette après-midi pour me dire, elle qui est née parisienne et vécut à Paris, tout le mal qu'elle pensait du Panam des Champs. C'est devenu sale, m'assura-t-elle, pour me faire plaisir à moi qui justement n'aimait rien tant que les vieux quartiers à la limite de l'insalubrité de mon enfance et de ma jeunesse. 

 

J'ai connu Paris, non pas capitale, mais Paris accumulation de petits villages où les habitants travaillaient, mangeaient, dormaient à l'écart des grandes artères hausmaniennes et des boulevards que Montand, contrairement à ce qu'il chante, n'arpenta guère.

 

 

 

Le Paris de la Huchette, un théâtre de poche dans une ruelle de poche ; le Paris du Marais, pas seulement celui de la place des Vosges, mais plutôt le gueuloir des petits commerçants juifs et des belles synagogues, des pâtisseries et des restaurants kashers, toujours animé, toujours rieur, mais toujours un peu sur le qui-vive quand même surtout après Copernic et les Rosiers ; le Paris de Montmartre et du Sacré-Cœur, en ayant soin d'éviter la place du Tertre des faux peintres pour Amerloques (en attendant les Japonais et les Chinois), où l'on montait tranquillement de la place Blanche par la rue Lepic et où l'on achetait de la viande à pas cher achetée en gros le matin aux Halles ; et justement, le Paris des Halles, puis du trou des Halles, le seul trou qui ait jamais attiré autant de curieux et suscité autant d'émoi et d'interrogations...

 

 

Ils ont tué Paris. Ils en ont fait une capitale administrative, un truc à bureaux et à touristes. 

 

J'en reviens. Et j'attendais le moment opportun pour vous faire part de mes émotions, de mes (res)sentiments. Mais rien ne venait. J'étais bien incapable de dire ce qui n'allait plus, les gens, les rues, les tours ? Ou tout simplement la nostalgie du temps perdu ? Et j'ai trouvé : dans ce Paris-là j'étais devenu un étranger. J'étais dans la situation d'un travailleur immigré qui sait qu'il n'y sera jamais chez lui. Les mots qui ne sont pas venus pour le dire, je les ai découverts chez un Roumain (sic !), le père du mouvement Dada, précurseur du surréalisme. Je cite ce texte admirable, parfois obscur, parce qu'il traduit moins une réalité physique qu'il n'exprime une impression : la mienne devant un ami cher que je ne reconnais plus :

 

    

 

DE MÉMOIRE D'HOMME

 

LE DÉSERTEUR

 (Fragment)

 

Blanc, plus blanc que cela ne peut pratiquement exister, une sorte de désir sans consistance plongea notre homme dans le bain de volupté d'une conscience laiteuse. S'était-il vraiment engagé à quoi que ce fût ? Plutôt, y a-t-il lieu de penser, se laissât-il aller à quelque vague formulation de devoirs inconsistants. Point de contrat, point de secours ! Il baignait dans la vie affadie avec le naturel des pis nourriciers. Y a-t-il pis que le pis-aller ? Après tant de cailloux dont les routes affligeaient son soleil quotidien, que sa raison en subissait le contrepoids, la vie des vaches lui sembla la plus douillettement conforme à l'absence de heurts, à l'harmonie des concombres. Avait-il en fait, souscrit à quelque engagement ? Il n'y a pas lieu ici de décanter l'aérien résidu des contes de son enfance, puisqu'on sait que celle-ci fut bientôt suivie des sauvages volontés d'en découvrir l'illustration. Nous en savons quelque chose, nous autres, les découpeurs de stylos en quatre, les abonnés au zénith, les interdits de l'aller-retour. Les effets sont à retardement, même coupés. À peine les loups entraient-ils en contact avec la réalité des bivouacs, que déjà une armée de blancs-becs se destinait au commerce violoneux des boutons de culotte. Violoneux comme cigale il n'y a pas de pareil. Telle fourmi se disant argentine se dépense en pure perte, telle autre se rend aux champs. C'est la menue monnaie du personnel de sacristie qui va à l'encontre des intérêts de bourse. Les grands sont tous princes, évêques, banquiers, sangliers ou même pharmaciens. Qui n'a pas connu le mage à crinière de lion, le lis à la main qui, autour des années de notre jeunesse, hantait les cafés de la place Maubert ? Paris était alors voué aux jeux de canifs et le moindre m'as-tu vu, comme chacun sait, découpait des tranches de lard dans la cuisse de l'éternité. Il n'y avait plus de pauvres, ainsi en avaient décidé les nénuphars avoués. On pouvait par ailleurs le constater, des halles à Neuilly, de bâbord à tribord, sur le parcours de la ville, l'eau à la bouche, toutes voiles dehors. L'entente régnait comme champignons en salade. Malheur aux pissenlits, ils étaient littéralement déchiquetés par les jeunes, dignes descendants des pétroleuses de jadis.

 

Comment voulez-vous, lorsqu'on a connu ce Paris de cocagne, réduire au prix du beurre la haute existence des navigateurs lactescents ? Sur les berges de la Seine, de subtils individus enveloppés de brume arpentaient en vain l'espace des soliloques en partance. Aux nez de leurs souliers pendaient les lacets défaits. Rien ne les aurait distingués des réverbères, n'étaient leurs moues contrites qui, glissant le long de leurs corps, se disputaient les meilleures places au soleil. Mais à quoi bon déchiffrer la virginité de ce temps irréfléchi, dont le moins qu'on puisse penser est de nature à nous rendre plus voraces que nous ne sommes ?

 

Il suffit de constater que notre personnage qui aurait pu se trouver dans la champignonnière inspirée non seulement en tant que digne consommateur, mais aussi comme menu fretin, n'avait jamais franchi les limites potagères. Ce sera assez définir notre sentiment à son égard que de bannir du nôtre le monde douteux où, sous couleur de litiges, il camouflait son inconsistance. Ce monde ne nous inspirait-il pas un mépris au moins égal à la contredanse de contrebande dont il se cachait soigneusement d’être le ferment attristé ?

 

Et, pourrait-on ajouter, trop poli pour être honnête, il donnait prise aux soupçons les plus arrachants.



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À bientôt, mes amis, et merci pour votre fidélité,

 

Bernard

 

Publié dans poésie et politique

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valentini 30/03/2013 20:16


La mécanique des libertés

L'actualité, au même titre que drames
et crimes, n'est pas du tout de notre ressort.
Les choses arrivent comme des objets morts
sous les mains de têtes chercheuses d'états d'âmes.

Sois gentil ! Ouvre ton esprit ! Prends la becquée !
Au menu : que des nourritures fantastiques
concoctées par des chefs ! Ne fais pas ton bébé !
Mange le pudding occidental-islamique !

(lire le texte entier sur lapetiteguerre.overblog.com)

Bernard Bonnejean 28/05/2013 23:44



Merci pour ce morceau de bravoure. 



LouYse LARIE 16/02/2011 00:54


Heureuse de revoir parmi nous un certain BYrd et merci de lui susurrer que j'ai pris un réel plaisir à visiter son nid artistique ,d'une remarquable intensité ....

Et qu'envolées et proses continuent à se poser là où le langage n'aura de cesse de nous porter en avant de l'écoute éternelle ....


Bernard Bonnejean 16/02/2011 11:08



De votre part, LouYse, peintre et poète, j'apprécie le compliment.


J'invite tous mes amis à aller vous voir sur votre blog (en marge droite de l'accueil du blog).


Vôtre,


BYrd