Nourissier, le faux indifférent

Publié le par Bernard Bonnejean

 

d'avant Pivot

 

 

Il s’aperçut qu’on se trompait

sur son audace, sur sa forme, sur son talent,

sur son cynisme, sur son ambition, sur sa gentillesse :

  on lui attribuait trop de tout.

François Nourissier, Portrait d’un indifférent.

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Pour qui considère aujourd'hui l'œuvre de François Nourissier, les débuts en littérature de cet écrivain paraissent singuliers. Son premier livre, en forme d'essai, porte en effet sur les déplacements de population entre 1912 et 1950 ; l'ouvrage était précédé d'une préface de Louis Massignon. Bien que le même sujet se retrouve traité dans l'un de ses premiers romans : La Vie parfaite, la compétence de l'auteur en ce problème et le souci d'humanité qu'il marqua dans la façon dont il en écrivit, cédèrent très vite à d'autres préoccupations. Ce fut l'époque des courts romans : L'Eau grise, Les Orphelins d'Auteuil, Le Corps de Diane, récits d'une écriture élégante et sèche qui racontaient la désagrégation d'un couple ou décrivaient un portrait de femme tentée par Sodome. Une faiblesse d'imagination, le manque de sympathie du romancier pour ses personnages, une certaine confusion parfois dans l'intrigue, l'emploi mal assimilé de techniques neuves, ne permettaient guère de prêter un vif intérêt à ces fictions. Restait le style. Un style nerveux, brillant et sûr, qui laissait espérer d'autres ouvrages plus forts et plus convaincants. Un pamphlet d'abord : Les Chiens à fouetter (Sur quelques mœurs de la société littéraire et sur les jeunes gens qui s'apprêtent à en souffrir), confirma les dons qu'on pressentait. Ingénieux et corrosif, ce vade-mecum à l'usage des apprentis littérateurs vaut par l'insolence et la verve. L'auteur nous présente ainsi le mince ouvrage : « Ce petit livre a été écrit parce que trop de gens font la polémique, la critique, jouent aux idées — bref, font la littérature — comme les taxis font la maraude. C'est-à-dire transforment une jolie promenade en racolage et un amour en coucherie. » Sous le masque désinvolte de la facilité, l'impertinence, l'insolence courent et se développent de page en page, touchant l'un, touchant l'autre. Mais qu'on y prenne garde ! Derrière les propos frondeurs, moqueurs ou caustiques, derrière la fantaisie, la vérité perce. L'écrivain-qui-répond­au-jeune-homme-qui-l'admire, la livre, en peu de mots, à la fin de la lettre : « La littérature, mon cher garçon, est une affaire de passion et de santé. A Paris, les passions s'énervent et se vident. Écrire est une aventure risquée, violente, en quelque sorte athlétique. Il y faut le fond et la pointe, c'est-à-dire les qualités qu'on exige, sur le stade, pour le dix mille et pour le cent mètres. »

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Le fond et la pointe, François Nourissier va les trouver en se prenant lui-même comme point de mire, sujet d'investigation et cible à ses coups. L'œuvre qui se développe depuis Bleu comme la nuit par Un petit bourgeois et Une histoire française jusqu'à La Crève le portera d'un coup à une réputation justifiée. Sans trop goûter l'argument qui ouvre le premier volume (est-ce vérité ? ficelle ou ruse ?) et qui permet au journaliste de rencontrer celle qu'il aimera, le lecteur cède très vite tout ensemble au foisonnement d'idées et aux images éclatantes. La description des amours de l'auteur, piquante ou tendre, rappelle les meilleures pages de Paul Morand ou de Valery Larbaud. Trois femmes : une Américaine dont les effusions se présentent comme une hygiène bien comprise, la nièce de l'écrivain Saint-Lorges, sensuelle et érotique, et enfin Bandit, la femme-enfant, dont la jeune passion clôt le livre, prêtent tour à tour leur esprit — et leur corps — à l'ironie ou à l'émotion d'un mémorialiste qui ne perd jamais l'occasion, à travers elles, de se railler. Plus prompt encore, et plus incisif, se fera le trait, lorsque François Nourissier remonte à son enfance pour narrer le déroulement de son existence. Une remarque pourtant : l'aventure humaine qu'il nous livre, la sienne, avec ses ambitions, ses faiblesses, ses lâchetés nous toucherait sans doute plus au vif du cœur si la lucidité avec laquelle il s'examine et se juge ne s'ornait trop souvent du clinquant de miroirs biseautés aux cadres frivoles. La vérité se heurte à la désinvolture, la désinvolture ramène parfois à la futilité : les gloses sur la qualité d'un grain de peau, la nuance d'un hâle ou la fragilité d'une glande, dérobent un fond de tendresse inavouée et d'angoisse tue. Pudeur ? Non, certes. La pudeur est mise à mal en maints endroits. Ironie, donc ? Oui, mais une ironie qui se maintient à fleur d'épiderme par peur d'aller trop loin et de découvrir les plaies profondes. Sous les traits trop précis d'un masque fragile mais fascinant, l'homme vrai se dissimule, épiant dans les yeux des autres le reflet qu'il donne de soi au travers d'une image dont il a volontairement forcé le dessin trop mou, grâce aux moyens d'un art très sûr. Peut-être le dernier volet — actuellement publié — de cette histoire, marque-t-il une évolution vers plus de netteté sous moins de fard. Une vie qui coule et s'use dans la fatigue de vivre, avec des emballements légers pour de petites choses, des étonnements qui se perdent dans la grisaille du recommencé, la tristesse qui se profile dans le plus maigre bonheur, il semble que François Nourissier ne cueille que le malaise, la détresse, le désenchantement et l'amertume. Mais la fièvre feutrée et le dépit contenu avec lesquels il brosse son inventaire — qui chez un autre paraîtrait décevant — s'ouvrent si bien à l'intelligence et à l'impertinence qu'un habit d'or cache la nostalgie navrée d'une existence réduite à de minces acquêts. La patience et l'art des mots ont finalement raison des sentiments qui les suscitent.

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Cette fausse désinvolture et cette fausse insolence offrent peu de ressemblance avec le cynisme d'un Roger Nimier et des « hussards » qui firent la littérature des années cinquante, dont François Nourissier se trouve pourtant le contemporain. L'homme n'est pas celui des départs sans retour ou des engagements définitifs. Une certaine mesure, doublée d'une certaine prudence, le retient au seuil des chemins sans issue. Ses doutes et ses incertitudes deviennent prétexte à phrases, ses ébranlements et ses tergiversations se font trame à tisser les mots. Est-ce alibi à une difficulté d'être ? Est-ce pure vocation ? Son amie Edmonde Charles-Roux penche pour la deuxième hypothèse. « Mon courage, déclare-t-elle, aura été de l'avoir souvent applaudi. C'est qu'avec le temps j'avais fini par comprendre que la futilité de ses volte-face faisait partie du jeu et que de s'accorder des manies, faire l'homme de cheval puis tourner les talons aux prestiges de l'équitation, se livrer corps et âme aux vertiges de la vitesse, parler avec une admiration têtue des mérites d'un cabriolet de sport, puis avec mépris « des petits marlous à voiture géranium », consacrer un mois à l'étude du ski et affirmer qu'il n'y a d'inspiration que sur les cimes, fuir la neige et simuler une soudaine attirance pour le sable des plages, témoigner aux vieux écrivains réprouvés, aux proscrits une admiration sincère, être le premier à leur rendre justice, en un mot les aimer au point de s'écrier : « Mes vieillards me comblent... », et de la même voix : « Ah, je ne voudrais pas me sentir un étranger, en exil dans une nation rajeunie, riche, etc. Défaitiste en somme », vanter l'internationalisme et les charmes cossus de la Suisse, s'y établir, jouer à l'apatride et soudain n'envisager d'autre lieu de bonheur que la plus éloignée, la plus oubliée des provinces françaises, libérer une envie insolente de boire et laisser entendre que le dry martini est le seul moyen dont on dispose pour échapper à la léthargie, et vivre ainsi, la tête brumeuse, jusqu'au sursaut qui conduit à pas essoufflés vers la pesée matinale et la certitude qu'il n'y a de véritable équilibre pour l'homme de lettres que dans la pratique régulière du sport, bref, à mieux le connaître j'avais fini par comprendre que cette manière de se jeter sur « n'importe quoi qui fût très rapide et éblouissant », enfin que ces différentes façons de passer à l'ennemi étaient la méthode inventée par François Nourissier pour ne jamais trahir la littérature. »

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Portrait d'un indifférent, tel est le titre que François Nourissier donnait à un court libelle de forme romancée, publié environ à la même époque que le premier volume de sa biographie. Esquissait-il, à travers le personnage de Bertrand Seigneur, l'auteur d'un Narcisse triste, le portrait de son double ? Tentait-il d'exorciser par le moyen de ce double, l'échec de ses premiers essais, sachant sur quelle meilleure pente l'entraînait une conscience plus vive de ses forces et de son destin ? Un demi-masque protège aujourd'hui encore son visage. 

Joseph MAJAULT

© Casterman, 1968

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Ainsi écrivait-on au temps de la décadence soixante-huitarde. Peut-être parce qu'on avait la chance d'avoir lu et analysé les grandes œuvres de la littérature française, dont la Princesse de Clèves, jusque et y compris les techniciens et ingénieur-maison de ma famille.

 

Je dédie cet article, que j'ose admirer puisqu'il n'est pas de moi, à mes amis Richard et Fred ainsi qu'à Samia.

 

Bernard Bonnejean 

 

 



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