Noisy-le-Sec, ville martyre

Publié le par Bernard Bonnejean

 

Noisy a failli mourir le 18 avril 1944

 

L'expression euphémistique dégâts collatéraux est beaucoup plus ancienne qu'on ne pourrait le supposer. Elle aurait été utilisée pour la première fois par l'armée des Etats-Unis d'Amérique lors de la guerre du Vietnam. Si nos alliés ne sont pas à l'origine des faits, aussi vieux que notre monde belliqueux, ils sont les  auteurs de sa définition officielle, admise par l'ensemble des belligérants : 

Attachment 7 : Collateral damage - USAF INTELLIGENCE TARGETING GUIDE - AIR FORCE PAMPHLET 14- 210 Intelligence - 1er février 1998 

  A7.1. Introduction. Broadly defined, collateral damage is unintentional damage or incidental damage affecting facilities, equipment or personnel occurring as a result of military actions directed against targeted enemy forces or facilities. Such damage can occur to friendly, neutral, and even enemy forces.

Ce qui signifie (traduction personnelle) :

Au sens large, les dommages collatéraux sont des dommages non intentionnels ou accidentels affectant les installations, l'équipement ou les personnes, causés par des actions militaires dirigées contre des forces ennemies ciblées ou leurs installations. Ces dommages peuvent se produire contre les forces amies, neutres, et même ennemies.


 

 

Une "bavure" ou un "collateral damage"

 

Autrement dit, un dommage collatéral ne peut en aucun cas s'apparenter à un crime de guerre, puisqu'il est involontaire et accidentel. Cependant, le risque de dommages collatéraux est d'autant plus grand qu'augmente la force de frappe. Un corps à corps à la baïonnette ne peut produire ce genre de "bavure" ;  un tir d'artillerie est déjà plus meurtrier pour les populations civiles ; le bombardement intensif d'une zone urbaine occasionne inéluctablement plus de dégâts et de morts chez les civils que chez les soldats.

Sans entrer dans une polémique déplacée dans le contexte, on est quand même en droit de se demander ce que, lors de la dernière guerre, visaient nos alliés lorsqu'ils bombardaient nos villes ? En premier lieu, les troupes ennemies, les bâtiments qu'elles occupaient et leur matériel militaire. En second lieu, les moyens de communication : triage, voies ferrées et gares ; ponts et grands axes routiers. Enfin, plus discutable, les industries civiles censées aider à la collaboration avec les occupants et, par conséquent, susceptibles de constituer un frein à l'avance des libérateurs. 

Si tous les historiens admettent aujourd'hui que la libération de la France ne pouvait se faire sans un sacrifice douloureux et exigeant des populations civiles, les témoins, encore assez nombreux, de l'époque sont loin d'être aussi compréhensifs et catégoriques. Ainsi on s'accorde à penser que Patton, surnommé Sang et Tripes, aurait pu faire l'économie de la dévastation de Saint-Malo en août 44, une "pochette" à Allemands pratiquement inoffensifs sans aucun intérêt stratégique.


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Saint-Malo, 15 aôut 44 (Ph U.S.I.S.)

 

Louis Caro raconte ainsi cet épouvantable gâchis :

Les Américains frappent calmement, méthodiquement, avec l'assurance que leur procure une parfaite bonne conscience et une saine économie de temps. Des témoins diront plus tard qu'ils en ont vus, entre deux salves et deux lampées de whisky, tranquillement reposer dans de confortables chaises longues.

Au terme de cet acharnement inepte, reconnu comme tel par les USA eux-mêmes après la guerre, les survivants effarés découvriront une ville rase, une ville morte, dont les quatre cinquièmes sont réduits en poussière. 500 000 mètres cubes de gravats, sur lesquels flotte le drapeau étoilé, pour 5000 rescapés sans-abri. Peut-on encore parler de dommages collatéraux ?

Il aura fallu près de huit jours pour que la cité malouine soit rayée de la carte ; vingt-cinq minutes auraient pu suffir pour que Noisy-le-Sec ne meure en ce 18 avril 1944.

Vers 23 heures, en ce mardi de cauchemar, des vagues successives d'avions alliés survolant la région parisienne opèrent en piqué à faible altitude et lâchent 2000 bombes, dont plusieurs projectiles d'une tonne à retardement. Le bombardement touche le 12ème arrondissement de Paris, Bondy, Romainville, Bobigny, Drancy, Montreuil, Les Lilas et Noisy-le-Sec dont la gare est l'objectif principal.

Des témoins racontent les événements subis dans une plaquette que m'a aimablement donnée l'archiviste de la Municipalité actuelle. Le récit de Madame Mireille RUQUET m'a particulièrement touché. Elle commence ainsi :

J'avais 17 ans. Peu de temps après, je ne les avais plus.


 

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Noisy-le-Sec après le bombardement

(Ph Jean-Christian Meyer)

 

Jeune insouciante, elle refuse de gagner les refuges à cette énième alerte, pour rien, comme d'habitude. Son père la tire du lit, apparemment trop tard : il est projeté au bas de l'escalier par la première bombe. Par miracle, toute la famille et l'arpète s'en sont sortis indemnes. Mais au moment de sortir, Mireille perd à jamais son adolescence :

Tous les gens de l'immeuble et de l'impasse Joséphine s'étaient réfugiés dans la cave prévue comme abri. Ils y étaient piégés. Il y a eu plus de 70 victimes. [...] C'était horrible. [...] Pour dégager un blessé il a fallu lui scier la jambe. Que d'horreurs ! J'avais une très bonne amie, elle est morte étouffée, elle avait 22 ans.

Radio-Londres avait prévenu : "Les haricots sont secs" , le signal prévu pour prévenir que la gare de Noisy et son dépôt de munitions seraient bombardés. Les Noiséens, dans leur grande majorité, ont compris la nécessité de l'opération militaire. Noisy avait tant souffert de la guerre ; elle comptait tant de résistants. Une chose pourtant que les habitants ne comprenaient pas :

Je ne reconnaissais plus ma ville, dit Madame Monique COUPE, âgée de 8 ans en 44. Des gens couraient, ma rue n'était plus la même, partout des décombres. [...] Avec ma cousine et quelques amis, nous nous rendîmes sur place pour retrouver la tombe de papa. Quand nous sommes rentrés, maman était furieuse car il y avait en ville de très nombreuses bombes à retardement.

 

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Noisy, la peur des bombes à retardement

(Ph. Jean-Christian Meyer)

On ne détruit pas un dépôt de munitions ni des installations ferroviaires avec des bombes à retardement. Peut-on encore parler de "dégâts collatéraux" pour les victimes de ces engins de mort sophistiqués ? Sans compter que même pour les survivants ces dégâts sont irréparables. C'est l'avis de Ginette, 16 ans, qui clôt son témoignage sur ce constat :

Un bombardement laisse des traces dans la mémoire, même si l'on a du mal à situer les événements dans le temps car après une demi-heure sous le bruit des bombes, on est abasourdi et nerveusement très affecté.

Je pense ici à ma soeur, réfugiée de l'Aisne en juin 40, qui à chaque orage revit le traumatisme des bombardements de l'exode.

Les dégâts furent si importants à Noisy-le-Sec que Pétain voulut rayer  la ville de la carte, la déclarant ville morte. Mais, grâce à l'énergie des habitants et à l'efficacité des secours, la ville renaît. Les Sapeurs-Pompiers de Paris n'hésitent pas à employer les grands moyens : 21 officiers, 670 sous-officiers et hommes de troupes, 6 premiers secours, 10 fourgons-pompes, 2 autopompes à grande puissance, 1 bateau-pompe, 11 unités tactiques, 3 échelles, 3 groupes électro-ventilateurs et 6 ambulances. La Croix-Rouge, sous la direction de M. Pierre GENETE, n'est pas en reste. Lui aussi a du mal à contenir sa révolte :

Il est de fait que les explosions [de bombes à retardement] se multiplient à une cadence de plus en plus rapide, de plus en plus terrible. [...] Nous nous trouvons dans l'extrême et pénible obligation de laisser les vivants dans les situations d'une tragique gravité. [...] Sept jeunes gens de nos équipes d'urgence ont déjà trouvé la mort par les bombes à retardement. On évalue le 21 avril à environ 400 le nombre de bombes non éclatées.

La Croix-Rouge et les Pompiers resteront pourtant les derniers sur place après l'évacuation des zones dangereuses.

Près de 500 morts et autant de blessés ! Georges Suarez a beau jeu de titrer dans Aujourd'hui : Les gangsters de l'air sur Paris [...] le plus violent bombardement terroriste anglo-américain depuis 1940. Plus surprenant, La France socialiste titre : L'atroce bilan du dernier raid consacrant sa une aux "bombes à retardement". Le bilan est extrêmement lourd : 70% de la ville de Noisy-le-Sec sinistrés, 500 maisons détruites, 2500 très endommagées.


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  Noisy-le-Sec, fin avril 1944, pourra-t-elle revivre ? 

Ph Jean-Christian Meyer

 

En 1945, M. Henri Quatremaire, président du Comité Local de Libération, est élu maire de 16 000 Noiséens. Ni Pétain ni les bombes ni les nazis ne sont venus à bout de Noisy-le-Sec, ville martyre, ville ressuscitée, ville où j'aime aujourd'hui à me promener quand je suis en Seine-Saint-Denis et sur laquelle, sans doute, j'écrirai un article un peu plus tard. 

 

Noisy-le-Sec aujourd'hui, une ville qui vit

 

Chaleureux remerciements à Madame le Maire actuel de Noisy-le-Sec, Alda PEREIRA LEMAITRE et à Monsieur Matthieu REGIS, archiviste.

 

Bernard Bonnejean


Publié dans Histoire

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