Ce que je crois

Publié le par Bernard Bonnejean

 

Littérature

Complexité des enjeux

poétiques et spirituels

 

Conjuguer le Mystère de l'écriture et l'écriture du Mystère, voilà le défi auquel s'emploie Bernard Bonnejean. Le Mystère de l'écriture consiste à déplier la mécanique du style, incessant travail de la forme et du fond. Ceci est, comme l'indique le titre de l'ouvrage, un « dur métier », à jamais en chantier. La difficulté est comme redoublée si l'on postule que l'écriture touche au mystère de la foi, de Dieu, bref au Mystère.

 

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Comment articuler sans concurrence l'inspiration naturelle et le mouvement de la foi dépendant du rôle majeur joué par la troisième personne de la Trinité ? Cette articulation est-elle même possible sans que l'on soupçonne aussitôt le poète de prosélytisme (même déguisé), d'amateurisme, de mièvrerie ? Les interprètes n'ont pas manqué de tomber dans ce travers (voir les propos que rapporte l'auteur au sujet de Jammes avant et après sa conversion, p. 223). Question plus importante : la foi avec ce qu'elle suppose de contenus, de dogmes, d'histoire, de tradition présuppose-t-elle une forme particulière et privilégiée d'expression poétique ? Qu'en est-il dès lors de la liberté créatrice du poète ? À s'affronter ainsi à l'écriture du Mystère, de quelle manière le poète se révèle-t-il créateur sans démiurgie, sans orgueil ? Ceci entraîne ainsi une dernière interrogation (que le deuxième essai [p. 111-205] – le plus passionnant – s'ingénie à résoudre) : quel est le sens de la poésie ? « Sens » devant s'entendre comme signification et direction, postulant ainsi une compréhension métaphysique de la poésie.


BERNARD BONNEJEAN

Le Dur Métier d'apôtre. Les poètes catholiques à la découverte d'une réelle authenticité (1870-1914)

Paris, Éd. du Cerf, coll.« Cerf-Littérature », 2009- (13,5x22), 322 p.,32 €.

 

 

L'auteur se donne un cadre : les poètes catholiques du début du XIXe siècle, exactement entre 1870 et 1914. À relire ainsi Péguy, Verlaine, on peut mesurer combien la fibre spirituelle, loin de brider la créativité, peut exhaler un souffle prophétique et poétique d'une intensité rare lorsqu'elle rencontre un talent authentique, et ce loin de tout enrôlement. Pour ouvrir un commencement de réponse à ces interrogations, l'auteur étudie minutieusement les œuvres des poètes, en s'attachant à l’évolution de leur style. Sans raideur, mais avec une certaine technicité, il identifie trois champs de travail qui constituent les trois (gros) chapitres de ce livre touffu mais passionnant.

 

Le premier chantier concerne la délicate question de l'inspiration. L'auteur décrit la théorie de l'inspiration naturelle de Newman qui servira de matrice à la réflexion claudélienne sur l'inspiration (p. 52). La tentation a sans cesse été de délimiter la place du génie et celle de la grâce (p. 63). Comme à rebours, l'auteur part des positions officielles pour aller aux poètes, en traversant au passage les textes de Thérèse de Lisieux. Il arrive ainsi à Claudel, poète catholique (visant à l'universel) qui constitue la figure tutélaire du livre :



Le grand poète, que l'analyste distingue du poète de génie, doit aussi répondre à une vocation, en tendant toutes ses forces et toute sa volonté à accomplir une œuvre supérieure — il faut ici entendre une œuvre spirituelle — orientée dans le sens du beau, du bien, de la perfection (p. 100).


Cette vocation taraude la réflexion poétique de Claudel, partagé entre le poète et le saint : « Pour Claudel, il est toujours nécessaire de revenir sur l'idée que la poésie est essentiellement prophétie et inversement » (p. 109). Le mérite de ce chapitre est de refuser l'identification trop facile entre les deux figures. Elles méritent d'être distinguées pour elles-mêmes.

 

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Métaphysique et poésie

L'auteur engage alors une réflexion sur la portée métaphysique de la poésie (2e chapitre). Là encore, Claudel est, par son Art poétique, celui « qui contribuera à définir, de façon définitive, ce qu'est la poésie catholique vraie » (p. 113). Parce qu'elle s'intéresse au monde et aux choses concrètes, s'étonnant sans cesse de leur existence, la poésie est métaphysique. Elle répond à sa manière à la question traditionnelle : pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien ? La manière dont la poésie connaît les réalités du monde est alors décisive. La postulation métaphysique de la poésie s'accompagne d'une pensée du monde comme création. Une véritable théorie de la connaissance est nécessaire. L'auteur s'emploie à la décrire dans la poésie de Claudel en travaillant le texte difficile de l'Art poétique (p. 163-175), dégageant la trame philosophique et thomasienne du poète (p. 170 et p. 175-.184). Il y eut, selon l'auteur, des précurseurs : Baudelaire, Rimbaud (p. 152) et Mallarmé (p. 140) ont ouvert la voie avec des fortunes diverses. Les analyses se révèlent convaincantes même si personnellement nous résistons sur la pente métaphysique que l'auteur donne à Baudelaire. Elle n'est pas si ferme que ce dernier le prétend (p. 131). Si nous sommes d'accord avec l'auteur pour réserver notre jugement sur le degré du « catholicisme » baudelairien, il nous semble que des poèmes comme « Le goût du néant » (LXXX dans Les Fleurs du Mal) fragilisent une posture baudelairienne uniquement métaphysique (« Je contemple d'en haut le globe en sa rondeur / Et je n'y cherche plus l'abri d'une cahute. / Avalanche, veux-tu m'emporter dans ta chute ? » )

La théorie de la connaissance de Claudel minutieusement décrite établit une relation entre l'existence de Dieu et celle du monde créé en une vision théocentrique de l'univers. Cette connaissance n'est pas vantarde : elle ne prétend pas tout résoudre (voir les emportements claudéliens contre la science de son temps, p. 168).

Puisque toute chose existe au présent, le poète se fait le commentateur, le témoin et le contemplateur de l'instant où s'élabore perpétuellement la solidarité mystérieuse qui lie de manière indissociable l'homme et l'univers (p. 176).

 

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Cette solidarité s'exprime entre Dieu, l'Être seul définitivement et de toute éternité immobile en qui préexiste l'ordre parfait statique, et l'existence passagère et animée d'un mouvement perpétuel. Cette solidarité se traduit par l'idée de « vibration » suggérant cet aller-retour incessant de la créature entre deux forces : la fuite hors de son origine et la résistance que lui oppose la forme. Le poète est image du Poète suréminent qu'est Dieu : son rôle est de saisir la structure et la syntaxe de la nature, par la métaphore. L'auteur dégage avec beaucoup de subtilité la vision théocentrique de Claudel qui servira d'archétype à la pensée théologique de Balthasar (voir les p. 183-184). Notons les pages magnifiques consacrées au rôle du poète dans la création (p. 185-197). L'admiration de l'auteur pour Claudel n'est pas envahissante mais mesurée : il a « pu concevoir un système opérant qui donne un sens sinon vrai, du moins cohérent de l'esthétique poétique, ancré dans une religion reconnue par un grand nombre » (p.203).

 

Image du Poète suréminent
qu'est Dieu, le rôle du poète
est de saisir la structure, la syntaxe
de la nature, par la métaphore

 


Dernier dossier plus complexe : de quelle manière la conversion de tel ou tel poète

engage-t-elle un changement de facture de sa poésie ? La question vaut d'être posée tant la poésie catholique a voulu gagner une rigueur formelle au risque, plus ou moins avéré, de sombrer dans l'ennui. Autre question passionnante pour le théologien mais que l'auteur laisse de côté : la relation entre les dogmes et leur formulation :

Les grands mystères du dogme catholique peuvent-ils se développer pleinement dans une langue imparfaite, et dans une poétique qui servirait de moule à l'expression de sentiments qui pour être nobles n'en restent pas moins terrestres et temporels ? (p. 206).

La seule manière de répondre à la première question est de le vérifier dans le texte des poèmes. Suit une étude technique diachronique pour les cinq poètes. Verlaine reste comme souvent une exception laissant libre cours à l'imagination, « reine des facultés ». Chez Jammes, il y a corrélation explicite et voulue entre orthodoxie catholique et une poésie qui tend à la rigueur et à la discipline formelle. Chez Claudel, une étude de la répétition et aussi, plus inattendue, une étude du phénomène du « blanc », de l'espace entre les mots reconduisent le poète et la poésie, par analogie au grand poème de la création. Il y a interaction entre les intentions poétiques et le dessein spirituel. Chez Péguy, le dessein spirituel et métaphysique porte la conception de l'écriture. Cela ne se fait pas sans résistances (voir Victor-Marie, Comte Hugo qu'il aurait été judicieux d'analyser).

 

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Éloge de la vie spirituelle


Au terme de la lecture de ces trois dossiers, on peut s'interroger. Il est certes difficile de prouver scientifiquement, de manière indubitable, une symétrie parfaite entre les contraintes poétiques formelles et l'expérience chrétienne. D'ailleurs, les poètes lus y tendent sans y parvenir complètement. Est-ce si grave ? C'est tout le jeu de l'analyse que de nous plonger dans ce processus complexe. Ensuite, la volonté de délimiter les champs de compétence des uns et des autres est louable, mais ne risque-t-elle pas de scléroser le sens ? La révélation de la complexité des enjeux poétiques et spirituels évite les simplifications convenues et les terminologies abusives. En nous plongeant dans l'atelier du poète, l'auteur nous convie au mouvement (tout claudélien) de la vie spirituelle qui se déploie selon les charismes de chacun et en ce domaine, rien n'est jamais figé.

 


 

 

 

 

 

 

 

 

P. J.-B. SÈBE




 

 

 

 

 

 

 

© Esprit & Vie n° 232 . Février 2011

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Publié dans religion et culture

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Bernard Bonnejean 15/03/2011 12:32


Père Sèbe,

L'orgueil est l'un des sept péchés capitaux. La fierté, non !

Avec cet article, vous me rendez fier, pas orgueilleux.


Surtout, en un moment où mon éditeur me refuse un manuscrit, vous me donnez envie de continuer mon "dur métier d'apôtre".

Je compte bien vous répondre sur Baudelaire métaphysicien, ne serait-ce que pour vous rendre l'honneur que vous me faites en vous préoccupant de cette partie (controversée) de mon travail. Sachez
seulement que, jusqu'à présent, j'ai eu à me défendre pour imposer l'hypothèse d'un Verlaine catholique, moins que pour un Baudelaire précurseur du renouveau catholique français. Je vais donc
m'atteler à cette tâche ardue, mais combien passionnante !

Bon courage, cher Père. J'espère faire un jour votre connaissance,

Bernard Bonnejean, en union de prière avec l'Université Catholique de Paris.