Mai 40 : "Va chercher les gosses ! On s'en va !"

Publié le par Bernard Bonnejean

 

Où ? On n'en sait rien...

 

A mes parents, mes frères et soeurs picards,

leur fils et frère mayennais, Bernard.

 

Avant, il y avait eu l'Espagne et le « lâche soulagement  » de Léon Blum et  du Front populaire. La Tchécoslovaquie et la couarde lâcheté d'Edouard Daladier, la lâcheté niaise de Neville Chamberlain, la complicité triomphante de Benito Mussolini et la complicité muette de Francisco Paulino Hermenegildo Teódulo Franco y Bahamonde. Et puis le courage des Alliés : Hitler avait osé attaquer la Pologne ; on déclara la guerre à Hitler, même si Dantzig, franchement, ça n'intéressait personne. Question d'honneur et de parole donnée : on va voir ce qu'on va voir ! Mais on n'a pas vu grand chose, pendant près d'un an... Partout en Europe les familles fuyaient devant le vainqueur. Pour aller où ? Loin, le plus loin possible, c'est la seule certitude. Le plus loin possible de ces bruits-là, pas le bruit des bottes, non, parce que tout va tellement vite que les Panzers n'attendent pas les fantassins. Pas le temps !!!


 


 

(Oui, je sais, la Résistance ce sera pour après, et encore, pas pour tout le monde. Mais l'Histoire a décidé de lier les deux, invasion et résistance, parce que ça fait moins mal à notre ego... N'empêche que quand j'étais petit, l'une de mes soeurs m'avait appris le chant allemand, mais pas le chant des partisans... La peur, toujours la peur !)

 

L'exode, il connaît, lui, le Caudillo, galicien bon catholique. C'est chez lui que tout a commencé. Des milliers de fuyards lancés sur les routes, morts de peur, de faim et de soif. Pas fières, les «  autorités » françaises ! Que faire de tous ces gens-là ? On cache la pagaille derrière la fausse ordonnance des barbelés et des barraques bien rangées. On enferme dans les camps toutes ces victimes. Des Républicains ? Oui, et alors ? Défenseurs d'un gouvernement légitime ? Et alors ? Pas des révolutionnaires, pas des anarchistes, pas seulement. Non, des gens comme nous, et comme nous le deviendrons parce qu'il y a une justice. Guernica n'est pas qu'un tableau de Picasso, c'est un meurtre collectif, un génocide, orchestré par Hitler, méthodiquement, à l'allemande, sous les yeux admiratifs du brave futur Caudillo, toujours aussi bon catholique. 


 

 

 

Maintenant, c'est notre tour, mes chers parents. Sauf que pour nous, le gouvernement français a prévu le prévisible. Une débâcle sans précédent. Il a décidé que les gens de l'Aisne iraient dans la Mayenne. C'est quoi ça, c'est où ça, la Mayenne ? Pour les questions, on verra après, maintenant il faut partir.

 

Mes parents récupèrent leur cinq gosses, la tante et son gamin (l'oncle Charles est parti  «  à la guerre » et sera prisonnier jusqu'à la fin). C'est peut-être idiot, mais ma mère n'a pensé à emporter qu'un kilo de sucre... en poudre. Parce que dans l'Est et le Nord, on ne connaît pas trop le sucre en morceaux. Pratique pour nourrir les mômes !! On ne parle pas trop : la hantise de la cinquième colonne. On en a arrêté un, du côté de Soissons : il s'est fait prendre parce qu'il parlait allemand pendant son sommeil. Dit-on...

 

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Pourquoi on s'en va, au juste ? Comme le raconte Amouroux :

 

«  Les avions allemands arrachent des millions de Belges, puis de Français à leurs maisons, leurs villages, les jettent sur les routes où ils pourront à loisir les saisir, les tourner, les retourner, molle pâte humaine qui s’étale finalement jusque dans l’herbe des fossés... On part donc, d’abord parce que les Allemands bombardent. Impitoyablement ».

 

Tu te rappelles, toi, ma grande soeur, qui te colles encore derrière les portes, à soixante-quinze ans, quand il y a de l'orage. Le tonnerre, les éclairs, la poudrière de La Fère qui n'en finit pas d'exploser : des heures, des heures, dans le bruit et la peur. Avant les avions et avant les « y'en a qui disent que... »

 

Que disent-elles, ces bonnes âmes, qui se tairaient si elles savaient qu'elles risquent d'être arrêtées pour défaitisme ? On se demande bien par qui ? Pompiers, gendarmes, soldats, tout le monde détale... Elles rappellent ce que tout le monde connaît des heures d'occupation prussienne pendant la première guerre et que les livres d'histoire se sont empressés d'occulter pour cause de réconciliation.


 

 

 

Petite fille, ma mère a vu le maire du village de La Neuville-Bosmont (ou de Marles, je ne sais plus) fusillé par « les Boches » devant la population rassemblée sur la place principale ; elle a vu un Uhlan, un casque à pointe, pas encore SS celui-là, percer le sein d'une jeune femme enceinte d'un coup de lance, comme ça, pour le plaisir, histoire de rigoler un peu. Elle a travaillé dur dans les champs réquisitionnés par le Kronprintz qui a fermé les écoles pour avoir de la main d'oeuvre à pas cher. Mon père, lui, a passé son adolescence dans les Ardennes à casser des cailloux, comme il nous le racontait, dans les carrières. Comme un bagnard. Sans compter tous les crimes de guerre, sans compter les crimes contre l'humanité -- mais ça n'existait pas encore dans les actes officiels de barbarie ! -- qu'il faut que notre génération oublie, parce que, comme on dira vingt ans plus tard : « Ils n'étaient pas tous comme ça quand même ».

 

Non, c'est vrai, mais quelque chose m'a frappé quand je suis allé visiter pour la première fois les villages de l'Aisne. Les monuments aux morts comptent plus de victimes civiles que militaires... Morts pour la France. Avec quelles armes ? Alors, quand, en mai 40, on leur raconte, aux civils, que les Allemands coupent les mains des petits garçons et violent les petites filles, ils voudraient bien ne pas y croire...


 

 

Faute de preuve, on fuit. C'est une tragédie que l'exode, mais a-t-on seulement le temps de se rendre compte ? Amouroux continue ainsi son récit :

 

«  Partout des cadavres... Les gares bourrées de troupes en transit, d’évacués hagards et las, avides d’atteindre ces havres qui ne sont généralement que des pièges mais où ils espèrent recevoir le pain et l’eau, le secours d’un médecin ou d’une parole charitable, les gares, avec leurs wagons de munitions follement mêlés aux convois humains, sont des proies de choix et des lieux où la tragédie rencontre de quoi s’alimenter... le train par miracle est intact, mais voilà des hommes et des femmes dégoûtés soudain de ce moyen de locomotion ».


C'est vrai qu'on part parce qu'on a la frousse. Comment demander à des populations civiles d'être plus courageuses que ces soldats désarmés qui fuient plus vite qu'elles ?!! Mais Amouroux donne une autre raison à l'exode. Pas très facile à définir d'ailleurs :

 

« On part également parce que l’ordre a été donné par des autorités qui veulent soustraire le maximum de mobilisables et d’ouvriers à l’envahisseur ».

 

 

On part donc parce que c'était prévu, par un plan tenu secret depuis... 1936 !!! Et le résultat est déplorable, lamentable, honteux.

 

« Ils se joindront au flot qui encombre toutes les routes, au flot des guimbardes, des autos au toit gonflé de malles, de valises, de paquets solidement arrimés, au flot des charrettes paysannes entourées encore des odeurs et des bruits de la ferme, au flot des piétons avec leur couverture rouge en bandoulière, leur sac à dos, leur mauvaises valises de carton à la main... Fleuve humain (2 millions, 3 millions, on ne saura jamais exactement combien de Belges) mais dont toutes les motivations ne sont pas uniquement dictées par la frousse. On ne veut pas devenir allemand. »

 

Et même si c'était uniquement dicté par la frousse, M. Amouroux ? Une mère de cinq enfants n'a-t-elle pas le droit de trembler pour les siens ? Pourtant les enfants restent des enfants. La plus jeune de mes soeurs se souvient d'avoir cueilli des brins de muguet en forêt de Compiègne, en ce joli mois de mai 40, juste avant un bombardement... Encore un. Et ça fait du bruit, les bombardements. Et ça fait pleurer, et pas que les petites filles.

 

Alors, ne refaisons pas l'histoire, s'il vous plaît. Ces gens sur les routes ne fuyaient pas par patriotisme. Et franchement quel insensé leur en tiendrait rigueur ?

 

 

 

 

 

Ma mère, elle, n'a pris que du sucre en poudre. Elle en rira jusqu'à sa mort. En fait, c'est tellement rapide qu'on attrape à peu près n'importe quoi :

 

« Lorsqu’un pays entier prend la fuite, les habitants saisissent non toujours l’indispensable mais ce qui leur tombe sous la main.... L’exode de 40 restera celui des piétons surchargés, des cyclistes et des paysans sur ces lourdes, lentes, majestueuses charrettes faites pour ramasser les gerbes ou les betteraves qui iront porter témoignage que, jusque dans la plus humble des fermes, la France entière a été touchée. Beaucoup de départs sont improvisés... Qui dira l’effroyable spectacle des  bêtes abandonnées dans des villes abandonnées ? Chats et chiens errants, affamés... »

 

Vous voyez, chez nous, c'est les mains dans les poches et le sucre en poudre. Et pourtant, on n'était pas spécialement pauvres. Mais, dès juin 1940... Advienne que pourra !

 

Jusqu'au jour où on leur fait prendre le train à Maurice, Raymonde, la tante Gisèle et les mômes. Et les voilà tous arrivés à... Poitiers. Pas le temps de faire connaissance avec la population locale. Les hauts-parleurs hurlent que les habitants de l'Aisne doivent repartir vers le Nord, dans la Mayenne. C'est quoi ça, c'est où ça, la Mayenne ? Quelqu'un sait et dit qu'ils ne parlent pas comme nous. D'autres, que les paysans les plus riches n'y ont pas plus de 40 hectares !! Le wagon s'esclaffe ! 40 hectares pour les ouvriers agricoles des grandes plaines de Picardie ? Même pas la taille d'une petite pièce. Comment va-t-on se faire comprendre ? Comment va-t-on trouver du travail ?

 

 

 

 

Et les voilà arrivés à Ernée où mes frères Claude et Roger et moi sommes nés. Un détail : les Allemands sont arrivés avant eux !!!

 

Les parents n'ont pas voulu retourner dans l'Aisne. « Trop plat, trop triste », disait ma mère. La réalité, c'est que le grand-père avait connu l'invasion de 1870 et l'exode, eux ont connu celles de 1914 et l'exode, et de 1940 et l'exode. En plus, depuis juin 40, il ne reste plus rien de la maison familiale. Les Allemands ? Une vieille voisine, qui a refusé de partir, a dit à mon père retourné sur place qu'ils n'avaient ni l'accent ni l'uniforme allemand, les pillards... Peu importe !

 

Nous n'en garderons qu'une sorte de tradition. Chaque fois que nous fêterons un événement, devant le cadavre de la bouteille de vin, il y en aura toujours un pour dire en riant :


« Encore une que les boches ne boiront pas »


Et un autre pour répondre en écho, sans rire :


« Oh ! ça n'a pas toujours été eux ! »


Alors, on restera là, dans la Mayenne. Les parents feront rire les gens au début, à cause de leur drôle de façon de parler et de quelques mots de patois picard qu'ils ont ramené de là-bas. N'empêche que grâce à eux j'apprendrai pourquoi on appelle loque un homme mou, sans volonté et un chemin creux un chemin obscur ! Je serai fier de m'apercevoir qu'à la maison, parfois, on parle le français d'Aucassin et Nicolette sans le savoir.

 

On sera bien aimables avec les commerçants. On dira bien bonjour à tout le monde, merci et au revoir. On ne se fera pas remarquer (Combien de fois, t'ai-je entendu nous dire, chère Maman : « Je ne veux pas que vous soyez autrement que les autres ! » Pas de meilleure école d'intégration ! ) On ira même à la messe et à l'école libre.

 

Mais jamais, jamais, nous ne serons vraiment considérés comme Mayennais.

 

La preuve ?

 

Mon frère Claude (dit "Gleude" par les picards, ce qui a toujours fâché ma mère) a demandé à la Mairie d'Ernée, où il est né en 1942, un certificat de naissance. Et vous, chère Madame la Secrétaire, vous avez éprouvé le besoin d'écrire en marge, là où l'on note les mentions particulières : "Fils de réfugiés". Vous qui lui succédez devriez lui écrire : il n'a toujours pas digéré...  

 

Depuis le 18 mai 40, tout de même, ça va faire soixante-dix ans !


 

A bientôt, les amis,

 

 

Bernard

 

 

 

Les citations sont de Henri Amouroux (1920-2007), La grande histoire des Français sous l’Occupation, « Le peuple du désastre » et « Quarante millions de pétainistes », éd. Fayard, coll. « Les grandes études contemporaines », Paris, 1961.

 

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Bernard Bonnejean 25/05/2010 19:15



Comment vous dire, Paulette ?


La France d'après-guerre s'est trouvée devant un choix : raser Oradour-sur-Glane, ou conserver la ville-martyre comme lieu de mémoire. On en a fait un lieu de culte, mais, après la grande purge
de l'épuration, on a quand même décidé de faire comme si... Les victimes de la Shoah, elles, ont exigé de garder les lieux intacts. L'Argentine, le Chili, le Cambodge ont fini par amnistier plus
ou moins les tortionnaires. Vous voyez, même dans mon texte, on découvrira, si on sait lire, une vérité qu'on ne dit plus : les crimes contre l'humanité des prussiens en territoire conquis lors
de la première guerre mondiale. Faut-il, chère Paulette, tout garder en mémoire, faut-il détruire ce qui reste pour reconstruire dessus, "faire semblant" pour bâtir l'Europe et sauver la paix
dans le monde ? Je ne sais plus quand je songe à la Palestine où est la vérité et le droit. Bien malin qui me le dira.



dame Lepion 25/05/2010 15:40



Je vois les choses autrement, Bernard, je diverge du  choix que vous présentez. L'application de certaines règles administratives peut très bien s'accommoder d'un soin spécifique, d'une
humanité de bon aloi, conciliant alors la nécessaire pérennité de la mémoire et son approche non dolosive pour les administrés. Ca suppose, c'est vrai, une formation.



Bernard Bonnejean 25/05/2010 10:21



Le pire, chère Paulette, est que je reste persuadé que la fonctionnaire en question serait bien surprise d'entendre cette histoire serinée à chaque repas de famille, comme une épine qu'on n'a pas
encore réussi à tirer du pied.


Elle dirait, naïvement mais sincèrement, qu'elle n'a fait que son travail...


Aujourd'hui, avec le renouvellement de personnel, je suis retourné en Mairie de mon lieu de naissance et j'ai demandé où se trouvaient les barraquements qui étaient censés servir de lieux
d'habitation aux familles de "réfugiés". La jeune femme m'a regardé d'un oeil interrogateur avant de sortir : "Quels barraquements ?"


Il faut choisir : une mémoire un peu trop insistante ou l'oubli définitif d'un passé gênant.



dame Lepion 24/05/2010 11:53



"Fils de réfugiés". On voit par là que la rigueur administrative (celle qui protège avec bienveillance les intérêts des administrés, pardi) répond présent quand il faut reproduire,
répéter, des attitudes vexatoires ou discriminatoires. J'ai toujours pensé (et parfois vérifié) qu'un certain sadisme administratif existe. Vous venez de le mettre en évidence.