Ma Princesse au petit poids

Publié le par Bernard Bonnejean

 

de GANAËL JOFFO

 

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L'autobiographie n'est pas un récit innocent. Chateaubriand, en une remarquable envolée lyrique, semble en avoir situé explicitement le moment privilégié de l'écriture. Pour peu que le lecteur se libère de sa réputation d'esthète formel, de styliste accompli, il pourra y distinguer la fonction plénière du genre :

Aujourd'hui que je regrette encore mes chimères sans les poursuivre, que parvenu au sommet de la vie je descends vers la tombe, je veux avant de mourir remonter vers mes belles années, expliquer mon inexplicable cœur, voir enfin ce que je pourrai dire lorsque ma plume, sans contrainte s'abandonnera à tous mes souvenirs (Mémoires de ma vie, 1809).

Quelques mauvais plaisants à la plume légère y auront vu un moyen commode d'y prolonger et d'y conforter leur image sociale. Les autobiographes sérieux d'Augustin à Mauriac jusqu'à des auteurs contemporains a priori secondaires, cherchent à capter l'être réel qu'ils ont été par-delà des apparences superficielles. Le texte écrit devient ensuite, progressivement, un acte que certains n'hésitent pas à qualifier de « testamentaire », l'accomplissement d'un devoir, d'une volonté altruiste de servir.

À lire cette somme gigantesque de « vies derrière soi », il semblerait que toute initiation à l'existence puisse se résumer en un désamour : la  fuite du soi imaginaire de l'enfance vers la construction d'un adulte formé idéalement en apparence mais bâti sur un modèle imaginaire. Cependant, notons d'emblée que n'être pas soi n'équivaut pas à n'être pas. L'interrogation totale d'Hamlet reprise en partie par le dualisme sartrien, être ou ne pas être, l'être ou le néant, est donc fausse dans ses attendus. N'être pas soi ne revient pas à ne pas exister, mais à se travestir, à mimer ce que l'Autre, personnage fictif par essence, possède que la destinée a refusé à ses semblables.

© Ganaël Joffo dans Ma Princesse au petit poids (François Bourin éd., 2011, 19 € ; désormais n° de page uniquement) n'ignore aucun de ces présupposés, elle qui dans la peur et dans la rage dut affronter, à défaut de vaincre, un Beau idéal, relatif, générateur de complexes physiques et psychologiques et créateur d'une névrose obsessionnelle invalidante et mortifère. Dans ce récit de « vieille ex-anorexique anonyme », elle se propose de sérier au plus près son ennemie intime, sans concession ni fausse pudeur, afin de répondre à ce « tourbillon de pourquoi » (41). Il s'agit ainsi de concrétiser un « devoir de mère, de femme, d'adulte » (9) au bénéfice de sa fille Lena, dix-neuf ans, tentée par les sites pro-ana, donc, se figure-t-elle, « née sous le signe de la névrose » comme tant de jeunes filles, de jeunes femmes comme elle, partagées entre le désir de séduire, la culpabilité de la première Ève et la terreur panique de regards trop appuyés ou trop absents.
 

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Adam et Eve chassés du paradis (Beauvais) 


Il serait vain de vouloir prouver qu'un être humain puisse exister par soi et pour soi seul. L'ouvrage de Ganaël Joffo tend à infirmer cette prétention à l'individualité. Si j'ai la certitude que la femme et l'homme ne sont pas des êtres sociaux par nature, je l'ai aussi qu'ils le deviennent par obligation et par intérêt, ne serait-ce que pour perpétuer l'espèce. Dans ce processus, l'adolescence est le passage de l'être familial à l'être social par la prise de conscience d'un univers moins restreint que le cercle de famille. Et dans ce processus de collectivisation contraint, le regard tient une place primordiale.
 

Finalement, rien n'est univoque dans le discours de Ganaël Joffo. Par un incessant aller-retour mère-fille, tout devient jeu et parfois l'amour maternel et filial atteint une telle acuité que le lecteur peut se perdre dans les méandres d'un partage d'émotion fusionnelle. L'expérience devient témoignage qui se veut thérapie. Mais y voir un soliloque destiné à un seul bénéficiaire serait une erreur. Ganaël se voit en Lena, même si elle s'en défend et sa fille finit par se voir en elle.

Donc, tout le livre repose sur le principe de réciprocité fondé sur le regard. Le regard du père, d'abord, qui s'éveille à l'adolescence de sa fille après qu'elle s'est sentie « nulle, ignorée de lui » (20) pendant toute son enfance. Survient alors LA scène, terrible car inattendue dans son déroulement et dans ses conséquences. Ganaël Joffo ne cherche ni à expliquer ni à pardonner  ce « regard, mélange de rage et d'horreur » (21) du « premier homme de [sa] vie » (28) lorsqu'il prend conscience que sa fille a franchi une étape décisive de sa féminité. Tout le problème de l'incompréhension paternelle devant la fuite prochaine, inéluctable et légitime de sa progéniture est ici posée. Dans la langue commune, très souvent juste dans sa simplicité, on dirait que Ganaël lui « échappe ». Cette adolescente de treize ans se sent belle, et, apparemment, n'éprouve aucune culpabilité à attirer « le regard visqueux d'un Algérien collé à [son] arrière-train » (21). Apparemment ? Que l'adjectif visqueux est révélateurdans ce contexte ! C'est le jugement du dieu-père qu'on entend repris par sa fille des années plus tard lorsqu'elle devient rédactrice de sa propre histoire... Une jeune fille a-t-elle le droit de « provoquer » ce regard aussi coupable, au bout du compte, que le spectacle qui l'a engendré ? La punition du père sera ridicule et inefficace : gommer, masquer les formes de sa fille, causes du scandale ! Cette ineptie est ressentie par la jeune Ganaël comme un remède délivré par son père médecin qui « d'un regard médical [s'était mis] à mesurer la gravité de [s]on état » (29).

La méthode paraît d'autant plus inique qu'elle ne semble pas égale. Le premier étonnement de la jeune fille vient d'abord de l'attitude des autres femmes. Si elle peut compter sur la complicité de sa grand-mère qui la dit « plus jolie que [s]a mère, plus jolie que [s]a sœur » (36), comment s'explique alors l'indifférence coupable et révoltante de sa mère, cette « petite star de poche [...] ravissante » (30) ? Et cette tante qu'elle semble tant aimer ? Pourquoi toutes deux qui savent ce que l'homme est censé ignorer n'interviennent-elles pas pour mettre un terme à cette scène qui semble psychologiquement si dure et si longue.  J'avoue m'être moins indigné de la bêtise du père que de la politique de l'autruche des deux femmes qui « n'avaient toujours rien vu, rien entendu » (30). Et je ne puis que reprendre les propos de Ganaël Joffo contre « ces femelles élevées dans le culte de l'homme » :


Celles-là même qui, quelques années plus tard, militeraient avec violence pour la libération de la femme, la fin du règne des machos, la suppression pure et dure des Alain qui [...] frimait comme un imbécile, savourant sa gloire de mâle dominant, cette gloire qu'il croyait éternelle." (46)

 

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Pourquoi le mari et le frère permet-il ce qu'il interdit à sa fille. Si « tout le monde regardait [s]a mère et [s]a soeur », pourquoi n'ont-ils pas le droit de la regarder, elle ? Pourquoi se sent-elle à ce point tiraillée entre le « besoin fou de plaire aux hommes » et « la terrible peur de déplaire à [s]on père » ? D'autant que dans ce concours subtil et sauvage de séduction juvénile vient s'intercaler l'autre qui d'amie devient rivale. Annie, « [s]a cousine préférée », se présente au bar de la plage avec une féminité radieuse, une « Annie grandie, mincie [...] devenue en un an l'une des reines abeilles de cette ruche » (43).

Et le mot fatidique, le mot tabou qui fait mal, d'autant plus qu'il est prononcé par Alain, le premier amour, devenu chevalier servant d'Annie, la mince, qu'il veut épater en lançant à la cantonade à l'intention de la jeune fille : on dirait un « gros cachet d'aspirine », « bien grassouillette quand même » (45). Et voilà la poupée transformée en épouvantail, un « immonde paquet de linge trop large et de chair trop blanche » (31). Et le lecteur ne peut que s'incliner devant le jugement de Ganaël : « Qu'il était con ! » (44) ou plutôt « qu'ils étaient cons ! » tant il est vrai que, comme le dit l'auteur : « Il suffit parfois d'un mot, d'un geste maladroit, et la vie bascule » (38).

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© Bernard Bonnejean

 

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