Lettre ouverte à M. Raymond Domenech

Publié le par Bernard Bonnejean

 

Cher Monsieur,

 

Nous sommes faits pour nous comprendre.


 

http://www.staragora.com/images/flux/default/2/7/2729c71770254d22596d1ddb4277dc5648c50722a6beb.jpg

 

 

Cette petite entrée en matière en étonnera sans doute plus d'un. On s'attendrait plutôt à des invectives, à en juger par l'être supposé que l'on croit reconnaître en mes capacités à me battre contre l'injustice, la malhonnêteté, le mensonge, l'escroquerie, parfois au-delà de toute mesure.


En 1992, je connus le début de la gloire. Oh ! n'exagérons rien ! A mon humble niveau de tâcheron de l'enseignement privé catholique sous contrat avec l'Etat ! Je venais de réussir un concours, peu aisé, qui me permit d'enseigner dans un grand lycée lavallois. A ce titre, on me nomma "professeur principal" de la crème, l'élite des classes de collèges : les latinistes matheux.


 

http://4.bp.blogspot.com/_vBtLT-c2_4A/Sw6W7RISG6I/AAAAAAAAC7A/T59KykGGgC4/s1600/couronne+lauriers.jpg


 

On ne connaîtra jamais les récompenses d'un fonctionnaire, ou assimilé, convaincu d'avoir assez de talent pour conduire à un succès total, prévu, programmé, une classe de brevet des collèges de latinistes matheux. Ils réussirent, au-delà de toute espérance, selon la formule consacrée, comme prévu, selon la logique d'une réalité tenace contre laquelle on ne peut pas grand chose. Fort de "mes" 100% de réussite, on m'éleva une statue virtuelle : envié par des collègues jaloux, adulé par les parents et la direction, aimé de mes élèves déjà atteints par un instinct grégaire assez commun en ces circonstances, je fus promis à un bel avenir.


Tant et si bien que l'année d'après, le petit professeur de collège, depuis vingt ans,  se vit proposer d'une part de passer en lycée pour enseigner à une classe de seconde d'autres latinistes tout aussi matheux, et d'autre part de faire office de gourou sous-chef avec le titre envié de coordinateur des classes de seconde. Mes supérieurs avaient-ils dans l'idée de me nommer à la sous-direction ? Il n'est pas excessif de le supposer. Dans mes attributions, l'honneur m'incomba de préparer une classe de première littéraire (très peu latinistes et pas du tout matheux) au baccalauréat anticipé de français.


 

http://82.img.v4.skyrock.net/826/couperin-news/pics/1852025339_1.jpg


 

Depuis un moment je ressentais une sorte de malaise à enseigner dans cette classe d'artistes. Non qu'ils fussent spécialement méchants ou agressifs, mais qu'il y régnait un parfum de mesquinerie et de rébellion larvée. Il faut dire que dans le même temps certains collègues, parmi les plus anciens de l'établissement ou parmi les plus jeunes aux dents longues, voyaient d'un assez mauvais oeil cette pluie de promotions imméritées. De fil en aiguille, de bouche à oreille, le téléphone arabe fit son effet et l'on passa vite des jugements hâtifs de valeurs à des médisances sourdes, puis à des calomnies muettes. On m'inventa une réputation de tombeur qu'en certains milieux on m'aurait enviée, mais qui dans le milieu enseignant catholique, où l'on est supposé être éducateur autant que professeur, est rédhibitoire.


Aspiré par la spirale de mes responsabilités, assez prenantes tout de même, je continuai vaillamment sur ma lancée sans faiblir. En un mot, pour faire simple, je laissai courir.


Après un cours donné à mes supposés artistes, je vis s'approcher un petit groupe de garçons et de filles de cette génération à laquelle nous, soixante-huitards, avons appris l'esprit critique, la constestation de toutes les formes d'autorité et, ils n'en usent guère, la vertu du dialogue musclé. J'entends encore en écho ce petit bout de femme, plutôt mignonne, les yeux noisette et la bouche en coeur prononcer ces paroles fatidiques : "Monsieur, je ne sais pas si vous vous rendez compte, mais ça ne peut plus durer comme ça !" Naïvement, je m'informais sur le sens de cette captatio benevolentiae et fifille, applaudie intérieurement par ses camarades, me fit comprendre en termes pesés d'adolescente des beaux quartiers que je ne savais pas faire mon métier, que mes cours n'étaient pas suffisamment préparés, qu'on n'y apprenait rien, qu'on s'y ennuyait ferme et qu'il me faudrait faire de gros efforts pour tenter d'arriver à la cheville de mes collègues chevronnés. Sans compter qu'on aurait voulu que je ressemblasse au Robin Williams du Cercle des poètes disparus...


 

http://jnchaintreuil.com/blog/wp-content/uploads/2010/01/cercle-des-poetes-disparus-1989-01-g.jpg


 

J'encaissai et me défendis poliment, diplomatiquement, sereinement. C'est tout juste, je pense, si je ne promis pas de faire mon possible pour atteindre leur niveau. Il faut dire que l'époque était déjà aux "feignants de profs qui ont choisi ce métier-là juste pour les grandes vacances". On a beau se persuader, preuve à l'appui, que ce n'est pas vrai : à force de se l'entendre claironner sur tous les tons, on finit tout de même par avoir des doutes.


Il y eut, paraît-il, des clashs, mot que tout le monde comprend aujourd'hui, mais qui venait tout juste de faire une entrée triomphale dans le vocabulaire de la pédagogie démagogique. Rien n'est pire que le clash, me fit-on comprendre dans le bureau sous-directorial, quand il s'agit d'une famille convenable, bien sous tous rapports, plutôt fortunée, et qui a du mal à supporter les propos malveillants d'un gauchiste avéré contre les activités politiques d'un aïeul réactionnaire... Il est vrai que ce jour-là j'y avais été un peu fort en défendant une thèse très peu catholique, ou trop catholique..., sur le devoir de miséricorde. Ne comptez pas sur moi pour vous en révéler le contenu ! Comme vous, Monsieur Raymond Domenech, mes parents m'ont appris à ne pas régler mes affaires en dehors de la famille ou de la communauté concernée. 


Vous croyez deviner la fin de l'histoire ? Mais vous ignorez les rebondissements.


Comme prévu, mon 100% de réussite au brevet des collèges pour classes d'élite fut anéanti par un autre pourcentage assez médiocre de baccalauréat anticipé pour artistes un peu imbus de dons qu'ils croyaient avoir. Les années 60 leur auront appris qu'il suffit d'avoir 17 ans pour écrire comme Rimbaud ou Minou Drouet. La fin de l'année fut couronnée par une mise à l'écart assez humiliante : je ne fus plus coordinateur, ce qui était assez logique ; même plus professeur principal ; et l'on me collait les classes "difficiles".


 

http://nadiabounhar.com/img/oeuvres/exil.jpg


 

Vous vous reconnaissez un peu, n'est-ce pas, Monsieur Domenech : vous avez porté votre équipe jusqu'à la finale de la coupe du monde 2006 et aujourd'hui, à cause d'une bande de footeux sans ambition et surtout sans mâturité, on va vous proposer quelque chose qui ressemble à un banc de touche.


Je n'ai pas envie de vous parler d'Anelka, un sombre crétin que l'opinion a déjà jugé, moins pour les propos insultants qu'il vous a servis, qu'à cause du j'm'enfichisme inconvenant pour la France qu'il ne représentait pas sur le terrain. On le sait coutumier du fait. Perd-il en Angleterre ? C'est la faute des tabloïds. Les Madrilènes, quant à eux, regrettent encore beaucoup l'argent qu'il leur a coûté, récompensés par le mauvais esprit qu'il a instauré dans les vestiaire, ses bouderies d'enfant gâté, tant et si bien que le président Sanz évoquera ses problèmes psychiques (!). 


Non ! Je veux être positif, Monsieur Raymond Domenech, car vous m'êtes d'autant plus sympathique que je suppute, derrière vos tracasseries, la main à peine gantée d'un politicard très-très haut placé. Suivez mon regard ! Il est assez petit pour faire tout ce qui est en son pouvoir pour ne plus paraître inexistant. Votre ratage -- ce n'est pas le vôtre, en l'occurrence, mais celui d'une équipe qui ressemble trait pour trait à la France transformée par l'apprenti sorcier d'opérette -- c'est en quelque sorte le sien, un parmi tant d'autres.

 


 

http://www.tribudenuit.com/flyer-big/villa-rouge_31_12_2008_big.jpg

 

 

 

Eh bien, Monsieur Domenech, permettez-moi de finir mon histoire ! J'ai refusé de sombrer dans la honte. Je me suis inscrit, à 45 ans, à une formation d'agrégation, moi qui n'ai jamais eu la chance d'aller en faculté et j'ai été reçu à ce concours, envié par tout le corps enseignant, jusqu'à l'étranger. J'en suis sorti avec les honneurs et couverts de lauriers. Et comme si ça ne suffisait pas, je me suis payé le luxe d'acquérir le titre de docteur, mention très honorable avec félicitations du jury. Et comble de culot : j'ai demandé expressément à enseigner dans les classes professionnelles et technologiques, que je salue ici pour leur bonne humeur, leur humilité et... leur réussite professionnelle.


Monsieur Domenech, vous allez bientôt toucher le fond, je le sais, vous n'y pouvez rien, il reste un match et je sais que vous n'avez rien à en espérer. Si vous le perdez, on dira que c'est dans la logique des choses ; en cas de victoire, on regrettera que vos choix stratégiques aient été trop tardifs. Mais, après que vous aurez bu votre honte, faites plaisir aux Français qui aiment leur pays : relevez la tête et briguez des lauriers qui les laisseront pantois. Vous le pouvez ! Comme la victoire de Samothrace, vous aurez perdu la tête mais gagné des ailes ! 


 

http://sarawastibus.files.wordpress.com/2010/03/victoire_samothrace.jpg


 

De tout coeur avec vous, je vous prie d'agréer, Monsieur, l'assurance de mon profond respect,


Bernard Bonnejean.

Commenter cet article