Les cabaniers de la maternelle

Publié le par Bernard Bonnejean

 

 

En hommage aux victimes

de politiciens incultes

 

Lorsque j’étais petit, je n’étais pas grand. Cette réalité, qui ne m’a pas autrement marqué, je l’ai acceptée d’emblée comme inéluctable, avec la certitude précoce que ça ne durerait pas. Je dois avouer une certaine prédisposition naturelle à l’acceptation des êtres et des choses imposées, avec une sorte de lâcheté méprisante pour la fatalité qui ne m'a guère quitté depuis. Je n’étais donc pas du style à m’exclamer devant une mère qui d’ailleurs avait autre chose à faire qu’à s’extasier à nos premiers mots d’enfants : « Un jour je s’ras grand comme toi, dis maman ? » Surtout que je n'ai jamais été pressé de progresser dans une vie enrichie pourtant par autant de victoires que de défaites. Cette résignation ne m’a d’ailleurs pas valu plus de désagréments que les autres.


Lorsque j’étais petit, donc, maman m’avait mis à l’Asile. Ne faites pas ces yeux ronds, attendez les explications avant de vous alarmer ! On appelait « Asile », dans notre petite commune d’Ernée, l’école maternelle libre, c’est-à-dire catholique, et non « privée » comme on dit aujourd’hui chez les transfuges fourestiers bornés et chez les snobs bobos  intellos qui la singent. Elle était mixte à la façon de ce temps-là : la cour de récréation était partagée en deux parties, l’une réservée aux filles, l’autre aux garçons, les deux communautés séparées par un mur. Il faut croire que depuis la guerre, la civilisation moderne a trouvé un grand intérêt à l’usage de ces élévations artificielles : l’Atlantique, Berlin, Gaza, nettement moins inhumaines, sans doute – l’essentiel est d’y croire – que les barbelés électrifiés. J’étais dans la classe de Mademoiselle Courtade, une très vieille dame adorée qui, à ma grande surprise, a survécu pendant des décennies à  son déjà grand âge.


Je la vois un peu comme ça.

 

Un jour, Mademoiselle Courtade, sans nous prévenir pour nous faire la surprise, nous fit mettre en rang en plein milieu d’une leçon d’alphabétisation pour petits français où je m’ennuyais ferme, ayant compris depuis belle lurette ce qu’elle s’escrimait à faire comprendre aux moins rapides. J’ai appris plus tard l’utilité réelle de ce « B.A BA » qui à l’époque me plongeait dans une très grande perplexité, n’y trouvant pas plus de sens que de profit. Je ne trouvais pas utile de répéter le « F.I FI » écrit magistralement sur le petit tableau, puisque justement ça y était écrit, ne pouvant m’imaginer qu’on pût y lire autre chose. Et pourtant, j’appris plus tard que certains de mes copains y lisaient ce qui n’y était pas, pendant que d’autres n’y lisaient rien du tout !  


Nous n’avons pas été bien loin : au croisement des places des Châtelets et Voisin qui surplombe la rue du Moulin. Quel spectacle ! Nous étions en rond, serrés les uns contre les autres, devant de drôles de gens qui n’avaient vraiment pas l’air d’être de chez nous. Des « étrangers à la commune » ! Mais de bien étranges étrangers, comme jamais on n’en avait vus, même au Majestic, où pourtant on avait quand même vu Youl Brunère qui nous faisait bien rire avec ses « etc. etc. etc. » et Michel Strogoff, en personne, objet d’éternelles discussions entre les « c’est du blüff » et les « pisque j’te dis qu’c’est pour de vrai ». La question était d’importance après-guerre : soit un brave type attaché à un poteau et un sale type, jaune et mal fagotté, qui lui passe une épée chauffée à blanc sur les yeux ; le gentil en sortira-t-il aveugle ou momentanément mal voyant, ayant réussi à baisser les paupières à temps ?



 

  Pauvre Courte Jurgens, juste après !

 

Sans compter les bizarres intra-muros, dont je m’interdis de citer les noms : les ivrognes que l’on faisait semblant de pourchasser et qui se vengeaient en faisant semblant de nous courir après ; le « p’tit communiste », dont je vous ai déjà parlé ; le drôle de bonhomme que maman et moi avions rencontré sur le marché, le crâne entouré de bandelettes, une énigme pour moi à laquelle ma mère avait mis un terme en déclarant, froidement, sans même sourire : « C’est parce qu’il a essayé de se mettre la tête dans un trou trop petit ! » Je me souviens même avoir vu passer, sur la nationale, un camion bâché rempli de pauvres gars presque comme nous, de grands bandits sans doute puisque sur leur passage on avait posté des gendarmes en mitraillettes ! Mon cousin et moi, on aurait bien voulu y toucher à leur mitraillette, mais leurs propriétaires n’ont pas voulu ! Il paraît que c’étaient des Algériens, des méchants qui faisaient du mal à mon grand frère, là-bas, dans un pays inconnu.

 

 

greve fln dans alger en 1957

Quelque chose comme ça, en effet, en 1957...

Mais, pour revenir aux Châtelets, des bizarres comme eux, alors là, on en n’avait jamais vus !!! Si mes souvenirs sont bons, ils n’étaient que trois : deux hommes qui faisaient le spectacle et une femme qui lavait le linge dans un baquet.  Je crois bien que c’est ce jour-là que Mademoiselle Courtade nous a appris les mots « guirlande » et « lampions ». Ils en avaient accrochés à leur roulotte et même pendues au haut mur au pied duquel  ils s’étaient installés. C’était donc la fête : une fête pauvre, misérable, comme il en avait existé depuis des siècles dans notre France. Mademoiselle Courtade nous avait dit que c’étaient des « artistes ». Si petits que nous soyons, nous savions que les artistes n’étaient pas comme ça. Pourtant, ils en avaient la fierté, le talent, les costumes, et même le bagou, incompréhensible d’ailleurs.  Ils savaient tout faire : cracher le feu, les « galipettes », le jonglage.


Un jongleur à Beaubourg.

 

Arriva le moment du clou du spectacle, le bouquet final. Un des deux hommes alla chercher, de je ne sais plus où, un quadrupède très sale et probablement très vieux, attaché au cou par une chaîne. Il était censé nous épouvanter. Pauvre bête ! On voyait bien à son air morose qu’il aurait surtout eu besoin de nos caresses. Seule Mademoiselle Courtade semblait un peu craintive : elle nous expliqua que l’ours pouvait nous tuer d’un coup de patte. Comme elle était très gentille, elle s’empressa d’ajouter :  « Même sans le faire exprès, bien sûr ». Mais ça faisait longtemps que nous avions décidé, mes camarades et moi, de craindre plutôt l’homme que l’ours et le vieux cheval qui tirait la roulotte.


 

Des montreurs d'ours

 

Quand nous sommes sortis de l’Asile, les « cabaniers », « roulotiers », « romanos » étaient déjà partis. Ils n’étaient donc venus que pour nous.

 

Aujourd’hui que des abrutis incultes les chassent, mes copains et moi leur disont « Merci ». Et je leur offre, rien que pour eux, ce poème de Wilhelm Albert Włodzimierz Apolinary de Wąż-Kostrowicki, né polonais, sujet de l'Empire russe, devenu grand poète français sous le nom de Guillaume Apollinaire :

 

Saltimbanques

 

A Louis Dumur.

Dans la plaine les baladins

S'éloignent au long des jardins

Devant l'huis des auberges grises

Par les villages sans églises

 

Et les enfants s'en vont devant

Les autres suivent en rêvant

Chaque arbre fruitier se résigne

Quand de très loin ils lui font signe

 

Ils ont des poids ronds ou carrés

Des tambours, des cerceaux dorés

L'ours et le singe animaux sages

Quêtent des sous sur leur passage

Guillaume APOLLINAIRE, Alcools (1913)

© 1920 Éditions Gallimard

 

 

 

Yves Montand, de son vrai nom Ivo Livi,

saltimbanque français d’origine italienne.

 

Bernard Bonnejean

Publié dans culture humaniste

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Dame Catherine 25/09/2010 12:07



Que vous m'avez fait rire, dame Lepion ! Heureuse de croiser votre chemin, une nouvelle fois.



Bernard Bonnejean 28/09/2010 00:17



Dame Catherine, Dame Pauletta Lepion,


Comment pourriez-vous avoir oublié, l'une et l'autre, l'autre et l'une, ce qu'au cours de tous les mois écoulés vous avez représenté pour moi ?


Vous fûtes toutes deux, à égalité, marraines, même si l'ordre chronologique accorde une avance certaine à la Balgentienne qui m'épaula déjà du temps où je quittais les
coulisses de la Gouarderie pour monter ma propre pièce sur "haut et fort". Il est vrai que la Porteña la rejoignit très vite, avant même que je n'installe mes trétaux sur
"over-blog".


Un "ami", qui depuis longtemps a pris la poudre d'escampette, me plaça sur facebook, sans presque me demander mon avis. Je ne crois pas, aujourd'hui, que l'opération fut si
productive que je l'eusse souhaité. Pourtant, je ne regrette rien.


Je garde cette place sur over-blog parce que, à mon avis, un écrivain peut y trouver un gîte même en une société qui ne le lui accorde plus. Comme on ne me vendra
jamais au kilo comme les Houellebecq et les Nothomb, je continuerai, vaille que vaille, bon an mal an, à proposer mes graines au gramme, en espérant que vous serez là pour essayer de les
faire germer avec quelques amis de passage...


Je ne quitte pas facebook, mais je ne collabore plus à ce réseau social, qui a tous les inconvénients d'une juxtaposition de réseaux, sans rien avoir d'une société véritable. Je m'en
expliquerai sur over-blog où j'ai davantage de place pour développer.


En attendant, en ces heures cruciales où la vie m'impose une nouvelle série de tournants, je me félicite de votre fidèle présence et, à toutes deux, mes Reines, j'offre ce que j'ai de plus
précieux et de plus rare : ma confiance.


Votre vôtre,


Bernard



dame Lepion 25/09/2010 01:00



Hé ben voilà, loin des yeux, loin du coeur, dame Catherine passe et le Bernard convoque haubois et trompettes comme à la Noël, et c'est des "ma Reine" par ci, bientôt des je-ne-sais-quoi par
là... Ah, pourquoi partir si loin, si longtemps, pour revenir éplorée déplorant la rudesse de la concurrence... Bon, c'est pour rire ! Comment va dame Catherine ? Je la sens bien. Et vous,
Bernard, notre phare, notre vigie, notre gardien ?  Sérieux, quand nous ferez-vous un billet sur ce que je sors de voir : "Des Hommes et des Dieux", du grand Xavier Beauvois?



Bernard Bonnejean 28/09/2010 00:26



Pauletta,


Isabelle Regnier, en commentaire de ce film, affirme, fort justement :


"Ce qui intéresse le cinéaste dans cette tragédie relève moins du martyre des moines, que de la conscience - éthique, politique - des hommes qu'ils sont, et des questions existentielles que pose
leur confrontation avec cette force armée qui piétine tout ce en quoi ils croient. Comment éprouver la liberté ? Qu'est-ce qu'une communauté ? Peut-on être soi en niant l'existence d'autrui ?"


Les trois dernières questions sont essentielles et je crois que les moines de Tibehirine se les sont posées avant de mourir sous les coups des assassins.


Promis : je le ferai ce compte-rendu, mais à ma façon, comme d'habitude.


Bernard



Dame Catherine 09/09/2010 09:45



Mais je viens souvent, Bernard :-)



Bernard Bonnejean 10/09/2010 09:15



Merci à vous, ma Reine !


 



Dame Catherine 08/09/2010 17:56



Magnifique, Bernard ! Tout est dit en tendresse et en justesse. Mille mercis.



Bernard Bonnejean 08/09/2010 23:06



OOOOOHHHHHH ! Dame Catherine !!!!!!!


Sonnez trompettes, battez tambour : Dame Catherine est venue.