Le Monœil : bulletins n° 1 et 2

Publié le par Bernard Bonnejean



LE ®MONŒIL™ NOUVEAU EST ARRIVÉ 

« À Monœil clair, clair onyx » 

 

ON LE PRESSENTAIT : quelque chose se préparait qu'on attendait d'autant moins que ce n'était absolument pas prévu. Ce fut la surprise totale à tous les niveaux de l'intelligentsia facebookienne toujours à l'affût d'une nouveauté décérébrante. Comme le Messie en cette période de Noël, « IL » venait affronter les perspicacités, nouveau-né triomphant parmi les bergers et les sages ou tel jadis Œdipe à qui la Shinge avait demandé, sournoise et belliqueuse :

Tί ἐστιν ὃ μίαν ἔχον φωνὴν τετράπουν καὶ δίπουν καὶ τρίπουν γίνεται ;

que l'on traduit communément en français par :

Quel est l'être qui marche sur quatre pattes au matin, sur deux à midi et sur trois le soir ? 

Œdipe qui n'était point sot avait résolu l'énigme en deux temps trois mouvements. Qu'on l'imagine hurlant la réponse après s'être gratté la tête tout heureux d'avoir pu clouer le bec au monstre qui persécutait les Thébains : 

L'homme !!!

Et, mauvais joueur, le Sphinx s'en alla tout piteux se suicider ! Quant à Œdipe, le dieu ne lui laissa pas assez de temps pour savourer sa victoire. S'il avait vécu, il aurait pu raconter cette aventure à ses petits-enfants sur le double mode glorieux/modeste :

Ça m'est venu comme ça, d'un coup ! Les autres ont voulu compliquer les choses à mon humble avis. En fait, oui, il ne pouvait s'agir que de l'homme qui, comme j'ai eu l'occasion de l'expliquer, quand il est enfant marche à quatre pattes, quand il est adulte, se tient sur ses deux jambes et vieux, a besoin d'une canne, sa troisième jambe, pour se tenir en équilibre. 

 

oedipe

INGRES (Jean-Auguste-Dominique), Œdipe et le Sphinx, 1808,

189 X 148, musée du Louvre, Paris.

Quelle tête, cet Œdipe ! Un destin tout tracé ! Au lieu de ça, il avait tué son père à un carrefour et épousé sa mère ! Incroyable ! De quoi alimenter les thèses des psychanalystes freudiens pendant des siècles. Remarquez bien que c'était loin d'être sa faute. S'il les avait reconnus, l'un et l'autre, pour ce qu'ils étaient vraiment, il n'aurait pas commis l'irréparable et n'aurait jamais eu à s'en mordre les doigts. Et à se crever l'œil. Car tel fut le premier châtiment qu'il s'imposa pour prix de son aveuglement — ou de sa lucidité. Était ainsi scellé le drame des Atrides, la descendance d'Atrée, dont Œdipe, l'homme, figure sans doute le représentant le plus accablé par les poètes et les tragiques hellènes.  

Chaque âge a son Œdipe... et ses Antigone. L'une d'entre elles témoigne ainsi de sa mission sur un forum Yahoo :

Œdipe ne voulait plus voir les charlatans avides de pouvoir et de sexe. 
Il ne voulait plus voir la tristesse dans les yeux des enfants et de certains délinquants. 
Il était pourtant roi ! Pourquoi n'est-il pas parti en croisade contre tous ces vices plutôt que d'entraîner sur la route ses enfants dont Antigone. 
Antigone a été à bonne école : elle a préféré mourir pour donner une sépulture à son connard de frère qui la méprisait. Une fois, elle lui a donné une fleur en plastique plutôt que d'épouser le futur roi Hémon et d'avoir un petit garçon avec lui, SON souhait le plus cher. En mourant, elle a entraîné dans la mort tous ceux qui l'aimaient et qu'elle aimait. 
Je ne suis pas la nouvelle Ève mais la nouvelle Antigone et je déclare ouverte la guerre aux vicieux et vicieuses de tout acabit et c'est eux qui ont intérêt à se suicider avant que je ne les atteigne. 

La nouvelle ANTIGONE.

Œdipe, Antigone, nouvelle Antigone, morts vaincus de ne plus accepter d'être borgnes ou de ne plus en être cernés, d'avoir voulu contre l'avis de tous, et peut-être contre leur propre instinct de conservation, ouvrir l'œil et le garder ouvert. Morts ? ou pleinement habités d'une utopie jusqu'au jour où s'installe une sorte de torpeur résignée, fruit, dit-on, de la maturité... 

Ont-ils été coupables — au moins responsables — d'avoir voulu porter le monde ou une part de sa vérité sans la permission d'une transcendance ? La question reviendrait à se poser la question de notre libre-arbitre. Le poète Maurice Fombeure y répond ainsi : 


Loisible à Dieu de nous donner des ailes, 
Loisible à Dieu de nous crever les yeux...


Ou de faire en sorte que nous nous les crevions ?  Voilà donc qu'en décembre dernier naissait sur Facebook un Œil nouveau qui se présenta aux consciences comme un jeu de la vérité, le jeu du ®Monœil™. Œdipe n'avait pas reconnu à temps ses père et mère, lesquels ne l'avaient point reconnu 
Le ®Monœil serait donc le jeu de la connaissance et de la reconnaissance. Il s'agirait finalement pour les participants de percer les énigmes de nouvelles sphinges, de reconnaître, par une reconstruction calquée sur la double figure de la synecdoque — la partie pour le tout ou le tout pour la partie — la personne, son identité, sous l'apparence trompeuse de son œil unique. Œdipe est mort de ne pas avoir reconnu son père (le tout) dans ce vieillard Laïos qu'il assassine (la partie), d'avoir couché avec la reine Jocaste (la partie), sa mère (le tout). Reconnaître dans un œil la totalité d'une personne connue et rendue méconnaissable, tel est le défi lancé aux joueurs de ®Monœil

Et au fil du temps, à ce jeu-là certains se sont révélés de nouveaux Œdipe, de nouvelles Antigone. Au point que j'ai décidé de les récompenser. Tel était le thème de ce Bulletin N° 1 du ®Monœil™ dont voici le fac-similé : 

Monoeil-2-janvier-2-copy.jpg

Et puis — ce n'était pas surprenant en un jeu fondé sur la reconnaissance et la connaissance — est venu le temps des révélations ! Sous la forme de vérités délivrées en bribes autonomes parvenues à l'état conscient grâce aux états semi-inconscients de la somnolence. À ceux qui doutent encore que l'inspiration est un phénomène psychologique, je laisse le soin de lire le Bulletin n°2 du ®Monœil™ dont l'objectif est d'expliquer l'établissement d'une règle à partir de données fournies par une activité mentale involontaire :

 

Bulletin du Monœil n° 2

du 5 janvier 2014 (publié le 6)


LE NOM DU JOUR ou LE MONŒIL DE BASSOMPIERRE

 

Chaque jour devrait porter un nom. Ce peut être le nom d’un saint ou d’une fête liturgique chrétienne, plus rarement d’une autre religion, ou encore le nom d’un événement passé, très rarement d’un évènement en cours de déroulement qui pourra donner plus tard son nom au jour anniversaire. Pour chacun de nous, un jour peut aussi porter un nom puisé dans notre chronologie personnelle.

 

Aujourd’hui, par exemple, nous sommes le 5 janvier. Outre que ce jour revêt une coloration particulière et spirituelle pour tous ceux qui s’efforcent de respecter le dimanche, appelé « jour du Seigneur », il est le jour de la Saint-Édouard ainsi que celui de l’Épiphanie, de la galette des rois. Son nom de Saint-Édouard éveille en moi des exhalaisons d’ancienne monarchie britannique, et des odeurs de chaussettes de luxe pour menton gras-double honni. Le contraste est d’autant plus saisissant qu’à un imaginaire marqué du sceau de la déchéance zolienne, il faudrait ajouter Édouard à la série des Nestor et autres très stylés majordomes. Mais soyons franc, il ne viendrait à l’idée de nommer le 5 janvier « le jour de Nestor » qu’à un nombre très restreint et peu représentatif d’entre nous.

 

De plus, le 5 janvier, disent les chroniques de Wikipedia, c’est dans l’ordre d’apparition : en 1635, la pose de la première pierre de la chapelle de la Sorbonne ; l’ouverture des Folies Bergères en 1869 ; la destitution, en 1916, du général Pétain, remplacé par le général Nivelle sur le front de Verdun ; une mesure gouvernementale française qui fait du 1er mai 1947 un jour officiellement férié ; la première explosion nucléaire souterraine française en 1962.

Juste avant la publication de ce bulletin, notre amie Françoise Kirsch nous a rappelé un haut fait d’armes : le 5 janvier 1477, la bataille de Nancy opposa Charles le Téméraire et le duc de Lorraine René II. Le duc de Bourgogne y fut tué et Louis XI put ainsi s’emparer d’une partie des États bourguignons.

Le fait qu’on puisse en ajouter montre assez que ces événements, pour importants qu’ils soient, à moins de  recevoir un regain d’éclairage à l’occasion d’une circonstance donnée ne peuvent spontanément faire naître un nom à un jour. Sauf cas particulier, il est difficile d’admettre qu’on puisse se lever au matin d’un 5 janvier avec en-tête une célébration évidente : aujourd’hui est le jour de l’ouverture des Folies Bergères. Cependant  pour l’infirmière nancéenne qu’est Françoise et pour une partie des Lorrains le 5 janvier est le jour de la bataille de Nancy. Reste toute possibilité familiale ou personnelle de recourir à un calendrier familial ou personnel : aujourd’hui est le jour où l’oncle Albert a épousé la tante Clotilde.

 

Mais en cette énième nuit d’insomnie, j’ai fait une découverte passionnante. Commençons par marginaliser ces nuits faites pour dormir et où l’on dort. Il est certain que le cerveau y concentre un nombre incalculable d’activités cérébrales qui risquent de se perdre à tout jamais dans un inconscient assez peu enclin à se dévoiler. Que ce travail soit intense, certes, mais laissons aux spécialistes le soin de le décrire. Qu’il soit producteur et fructueux, voilà qui est plus intéressant mais je propose qu’on cueille le fruit sur l’arbre sans remonter à ses racines.

 

Il en est un que j’ai particulièrement remarqué parce qu’il répondait à ma préoccupation du moment. J’ai déjà dit sur facebook que les mixions successives provoquées par une hypertrophie de la prostate favorisait l’émergence de discours plus ou moins cohérents émis par un cerveau encore embrumé par le sommeil mais déjà capable de rendre et de comprendre l’essentiel de sa production. Même si le résultat n’est pas tout à fait cohérent, il n’en est pas moins intéressant dans la mesure où l’activité langagière n’est pas ordrée et freinée par une volonté au maximum de son efficacité. Il serait presque tentant de penser que le langage vit en autonomie du sujet conscient, libre de sa source instrumentale et de ses choix lexicaux. On pense bien sûr à l’Absurde et au Surréalisme, et peut-être plus précisément encore à l’écriture automatique.


Or, ce matin et les précédents, je n’étais pas chargé d’une chaîne construite de mots, mais d’un mot, un seul, qui s’accrochait à moi comme s’il n’entendait pas être si facilement affranchi de la mémoire. En outre, bien que le phénomène ne fût pas assez constant pour en établir une règle, les noms propres étaient plus fréquents, me semble-t-il, que les noms communs.

 

Fort de ces constats, je décidai de tirer immédiatement profit de l'aubaine. Et si, me demandai-je, au lieu d’être le 5 janvier, le nom du jour n’était pas justement celui qui m’était donné. Le matin du 5 janvier, par exemple, « Bassompierre » s’est imposé de façon très aisée. Il est remarquable aussi qu’il reste ancré dans ma mémoire au moment où je composais ce billet, quelque dix heures plus tard.

 

Au terme de cette première expérimentation qui s’est déroulée sur quelques jours – de relative insomnie, il faut le souligner --, j’ai pris la décision suivante : au lieu de parler du « Monœil du jour », je dirai désormais « Le Monœil de Bassompierre » pour hier, comme j’aurais pu dire « Le Monœil de Cunégonde » avant-hier ou aujourd’hui 6 janvier, « Le Monœil de Vatanen », du nom de Ari Vatanen qui s'est imposé à mon esprit dès 4 h 30.

 

Monœil, le jour de Tancrède
Le Grand Monœillade autoproclamé,

Bernard Bonnejean

Publié dans vie en société

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Père Pierre Vignon 11/01/2014 19:44


Cher Monsieur,


avec un grand plaisir, je découvre votre blog en faisant des recherches sur Louis Le Cardonnel. Je suis un prêtre de la Drôme, j'ai 60 ans, et Louis Le Cardonnel est mon ami secret, à vous j'ose
l'avouer, depuis mon adolescence. En vous lisant, je vois que vous le comprenez, ce qui est rare. Aussi, comme je ne suis plus étudiant depuis déjà 29 ans, et que je suis
professeur de droit canon, je ne peux guère vous présenter de carte pour avoir le texte avec les notes. Alors je tente ma chance. N'ayant pas vu votre email, je passe par le biais du
commentaire, que l'auteur du blog est censé relever. Si vous désirez y donner suite, ce sera une grande joie. Cordialement et respectueusement vôtre.


P. Pierre Vignon, Saint-Martin-en-Vercors 

Bernard Bonnejean 12/01/2014 08:16



Très cher Père, 

Enfin le présent du Ciel que j'ai toujours cru pouvoir espérer !

Mon premier grand livre, peut-être mon plus réussi, en tout cas celui auquel je tiens le plus, a été préfacé par le chancelier de l'évêché de la Mayenne, spécialiste de sainte Thérèse de
l'Enfant-Jésus, comme vous docteur en droit canon. Il a été publié aux éditions du Cerf en 2006 sous le titre "La Poésie thérésienne", salué par les Thérésiens de notre temps : Mgr Gaucher et le
père Conrad de Master, carme belge.

Vous ne pouvez pas le savoir mais mon intention première était de bâtir toute ma thèse sur Louis Le Cardonnel, mais on m'a fait comprendre que "ça n'a[urait] aucun intérêt !" Tout est relatif,
n'est-ce pas ? Le Cardonnel est certainement un des plus grands poètes symbolistes de son temps. Le fait est que la prêtrise était, comme aujourd'hui, assez critiquée et qu'on la croyait
incompatible avec la poésie. Sa réputation artistique en a beaucoup souffert.

Nous pourrons, si vous le désirez, nous entretenir plus longuement par courrier privé.

Les moines bénédictins de l'Abbaye Saint-Pierre de Solesmes donnent une messe pour mes amis d'Internet, de facebook notamment. Je vous ajoute, bien entendu, sur la liste des intentions.

Copie par courrier mail privé

Bien amicalement,

Bernard Bonnejean