Le droit des ayant-droit

Publié le par Bernard Bonnejean

 

ou la générale ne peut être de la revue

"Que faites-vous dans la vie ? -- Arrière-petit-neveu de Victor Hugo".

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Bien sûr que c'est un grand honneur et j'en conviens. Avoir dans sa famille l'auteur des Misérables et d'Oh ! c'est un Nonos, c'est quelque chose, tout de même ! L'honneur, le prestige, la gloire attendent parfois les triomphes posthumes pour se manifester. Les artistes, les vrais, ont souvent déjeuné sur le pouce, dans le silence d'une chambre de bonne, avant que des marchands ne découvrent tout à coup le génie caché sous leurs dépouilles. Que les survivants aient été décorés des "Arts et Lettres", on ne peut rien y trouver à redire !

Ceux de ma génération qui eurent à s'extasier tous les 14 juillet à l'apparition de l'épouse de Philippe François Marie, comte de Hauteclocque, mort général Leclerc, le 28 novembre 1947, devenue Madame la Maréchale Leclerc de Hauteclocque,
par un décret du 23 août 1952, élevant le général à la dignité de Maréchal (vous me suivez ?), me comprendront. Je dois tout de même avouer qu'enfant, je n'ai jamais rien compris à cette histoire. Maman, qui n'a jamais trop aimé que nos questions restassent trop longtemps sans réponse, me parla de bâton, ce qui m'embrouilla encore davantage le cerveau. Drôle d'idée de gratifier le plus haut gradé d'un bâton !

Mais le problème n'est pas là. De mauvaises langues avancent une hypothèse qui
fait parfois son chemin. Et si tout ça n'était qu'une affaire d'argent, et seulement ça ?

Pas si simple, rétorqueront les romantiques ! Il est de vraies amoureuses qui eussent bien mérité d'être des ayant-droit après une vie de cauchemar auprès d'artistes maudits. Et là on pense à Jeanne Hébuterne. La pauvre eut le malheur de rencontrer Amedeo Modigliani, un peintre de génie, mais aussi un malade, un drogué, un alcoolique. Il lui a fait cadeau d'une petite fille. Heureusement, car Jeanne ne survivra qu'une journée à son beau prince, se jetant par la fenêtre du cinquième étage du 8 bis, rue Amyot, à Paris, où elle logeait chez ses parents, allergiques au peintre, mais peut-être pas à la montagne d'or qu'il leur aurait rapportée.


Je ne parlerai pas davantage de Totor ni des Montand qu'on a déterrés pour récupérer le trésor ni du pauvre Robert Boulin dont on menace d'expertiser les restes à chaque élection ni des cendres de Camus qu'un Etat dérisoire, en mal de respectabilité, essaie de panthéoniser comme il a tenté de sacraliser le jeune martyr héroïque mais communiste de la carrière de Chateaubriant.

 

 

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Nous sommes tous fils ou fille, frère ou soeur, neveu ou nièce, mari ou femme, copain ou copine de quelqu'un qui peut se retrouver mort du jour au lendemain. Mais il existe une certaine catégorie de gens qui sont encore plus de la parentèle des illustres défunts que les autres : pas les héritiers "normaux" ; les AYANT-DROIT.

Curieuse profession que celle-là, me diront les plus naïfs. Mais en quoi consiste-t-elle donc ? C'est tout simple, ma petite Dame : à avoir droit. De la même façon qu'il existe des gardiens de prisons, des gardiens de cimetière, des gardiens d'immeuble, des garde-barrières, des garde-chasse ou de pêche, des garde-malades et des garde-fous, il y a des gens payés pour garder le fruit des travaux d'un tonton, d'un père ou d'un amant. Quand je dis "pour garder", il leur est tout à fait permis de dépenser.  

Et nous, les Lavallois, comme sont nés des hommes illustres sur notre sol, on a forcément aussi nos ayant-droit. Je ne crois pas qu'Ambroise Paré ait encore de la famille et d'ailleurs ses activités ne rapporteraient rien ou pas grand chose. Alain Gerbault en a sans doute, mais il a décidé de mener une vie plus onéreuse que lucrative post mortem. Alfred Jarry, le papa du Père Ubu, en a fait son légataire universel, ce qui écarte tout autre prétendant à la couronne.

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Reste Henri Rousseau. Mais si, vous connaissez ! celui dont les ignares déclarent sur un ton péremptoire qu'on voit bien qu'il était douanier, parce qu'un enfant de sept ans pourrait "en faire autant". Sauf que le Douanier Rousseau n'a jamais été douanier et que son art est de plus en plus célébré jusqu'aux antipodes.

Eh bien figurez-vous que l'ayant-droit du Douanier s'en prend à la nouvelle municipalité socialiste de M. Guillaume Garot. Aussi sauvagement et aussi férocement qu'on peut l'être chez nous. Mais je préfère laisser Madame Jacqueline AZZI, journaliste d'Ouest-France-Laval, vous conter l'aventure :

Ouest-France
Actualité Laval
mardi 23 février 2010

Cent ans après sa mort, Henri Rousseau agite Laval

Le Douanier Rousseau, dont les oeuvres sont chères aux Lavallois, se verra-t-il dignement célébré à Laval cette année, pour le 100e anniversaire de sa mort ? La question est en train de se poser... Photo : Christian Hartmann - Reuters

Le Douanier Rousseau, dont les oeuvres sont chères aux Lavallois, se verra-t-il dignement célébré à Laval cette année, pour le 100<SUP>e</SUP> anniversaire de sa mort ? La question est en train de se poser... Photo : Christian Hartmann - Reuters

 

 

Son légataire Yann Le Pichon voudrait une commémoration digne de ce nom pour cette année anniversaire. Mais la municipalité repousse la majeure partie de ses propositions.

« Je crains que la mémoire du Douanier Rousseau ne soit plus honorée à Laval... » Yann Le Pichon ne décolère pas. Vingt-cinq ans après avoir vendu l'essentiel des archives du Douanier Rousseau à la Ville de Laval, l'historien de l'art trouve que la municipalité n'en fait pas assez pour célébrer le centième anniversaire du décès du plus célèbre de ses enfants. Il avait des propositions à formuler. « J'ai attendu six mois avant de rencontrer l'adjoint à la culture », se lamente-il. Et là, patatras, la municipalité a tout refusé, ou presque. Yann Le Pichon se dit « profondément déçu. C'est Rousseau qui est humilié une fois de plus par la ville de Laval ».


Pourquoi en est-on arrivé là ?

Il y a vingt-cinq ans, se souvient Yann Le Pichon « le conservateur Charles Schaettel a reconstitué l'atelier du Douanier Rousseau. Avec une lithographie et deux tableaux posés à même le sol. » L'an passé, la reconstitution a disparu, au grand dam du collectionneur. « Henri Rousseau a quitté Laval à 17 ans, il n'a jamais peint ici. L'atelier tel qu'il était n'avait pas de raison d'être », réplique Emmanuel Doreau, adjoint à la culture.

Ce n'était qu'une reconstitution de la pièce dans laquelle Jeanne, la petite-fille d'Henri Rousseau, donnait ses leçons de piano ; le violon exposé n'était pas celui du Douanier, ni même le piano. En clair : cette mode muséanographique des années 70 représentait « une reconstitution fantaisiste, inacceptable à nos yeux. » « Même les photos exposées étaient des copies », ajoute Antoinette Le Falher, attachée de conservation au Musée du Vieux-Château.


Et les tableaux ?

Si les deux tableaux avaient été posés par terre, c'est qu'ils n'étaient peut-être pas authentiques, estime Emmanuel Doreau. « Je les avais authentifiés avec sa petite-fille, si on ne les considère pas comme étant de lui, qu'on me les restitue ! » avertit Yann Le Pichon. « Nous allons les faire expertiser », tranche, prudemment Emmanuel Doreau.


Que propose Yann Le Pichon ?

Pour commémorer le centième anniversaire du décès du peintre lavallois, Yann Le Pichon a proposé de vendre plusieurs oeuvres à la ville de Laval : une monographie sur le Douanier signée du célèbre marchand d'art Wihelm Uhde dédicacée à Picasso ; une lettre de Rousseau à Uhde, un tapuscrit.

Il souhaitait aussi donner une statue représentant le général Daumesnil, « une reproduction en bronze d'un bois sculpté par le Douanier. » Il a également proposé de créer en avant-première à Laval, la pièce L'Étudiant en goguette écrite par Rousseau, dont le directeur du théâtre de l'Échappée François Béchu avait accepté de faire une lecture publique.


Que répond la Ville ?

Il n'y a guère que la statue de Daumesnil qui intéresse la Ville. « Bien sûr que nous l'avons acceptée, assure Emmanuel Doreau. Nous avons même demandé à M. Le Pichon d'écrire une lettre au maire faisant état de la donation. À ce jour, nous n'avons pas de réponse ». Quant aux autres documents...« Ils nous semblent intéresser plus des collectionneurs qu'un musée. Nous ne voulons que des choses qui fassent avancer l'étude de Rousseau, poursuit Antoinette Le Falher. Ce qui n'était pas le cas des documents proposés. »


Et Rousseau dans tout ça ?

En dépit de cette polémique, le Douanier sera-t-il correctement célébré à Laval ? « La société Enozone travaille sur un virtuel Rousseau à partir du fonds du musée, non présenté au public pour des raisons de conservation », révèle Emmanuel Doreau. En avril, au salon de la réalité virtuelle, un stand de la Ville présentera ce travail qui sera ensuite installé au musée. « D'autres manifestations sont également prévues en septembre », annonce Emmanuel Doreau, sans plus de précisions.


Jacqueline AZZI.

1844. Naissance d'Henri Rousseau à Laval.

1886. Expose régulièrement au Salon des Indépendants à Paris.

1889. Écrit une pièce Une visite à l'exposition de 1889 qui provoque la moquerie. Peint le fameux autoportrait mettant en scène la sulfureuse tour Eiffel.

1893. À la retraite, Rousseau peut se consacrer à la musique, à ses tableaux et à l'écriture de ses pièces.

1906-1907. Fait la connaissance d'Apollinaire et vend des toiles à des collectionneurs.

1910. S'éteint à Paris le 2 septembre.

1928. Redon, Gauguin, Jarry ou Picasso affichent leur estime pour ses peintures. L'art naïf est né.

Ouest-France

Dites, chère Madame Azzi, je sais bien que dans la profession, on ne choisit ni la mise en page ni les titres. Mais en vous lisant ce matin, j'ai quand même eu un doute sur la connotation, comme on disait dans nos bons lycées d'antan, qu'on a voulu donner à ce Et Rousseau dans tout ça ? Parce que, dans ces tractations de coulisses, entre l'ayant-droit et ceux qui se l'accordent sans l'accorder, on peut se demander quelle place on donne réellement au père de l'art naïf.


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Alors, moi, j'ai décidé de le fêter tout seul, le Douanier, en exposant l'un de ses enfants rencontrés sur Facebook. Il s'appelle Alvarez YULIE, né à Cuba le 8 décembre 1979 (en la fête de l'Immaculée Conception), de nationalité canadienne, et il n'avait jamais entendu parler du Douanier avant que je ne le lui présente. Pourtant, regardez-bien, vous la verrez la filiation. Et si lui aussi était un ayant-droit, à sa façon ?


A bientôt, les Amis,


Bernard Bonnejean

Publié dans culture humaniste

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dame Lepion 25/02/2010 02:02


Tout à fait clair, quoiqu'académique. Essayez en "lunfardo", parler truffé de raccourcis argotiques, la langue populaire de Buenos Aires (sans tiret). Mais là c'est compliqué. Pourtant vous avez
des dispositions : signe latino, ascendant albicéleste, un futur portègne donc.
Parmi les célébrités, comptez aussi "Che" Guevara, Eva Perón, Astor Piazzolla... Ça a de l'allure, non ?
¡ Le doy un beso grandote !


Bernard Bonnejean 27/02/2010 01:11


Puisqu'il en est ainsi,

¡ Le doy un beso grandote !

sous la lune argentine et sur un air de bandonéon.

(Vous avez oublié Carlos Gardel, un grand parmi les grands)


Bernard Bonnejean 25/02/2010 00:04


N'empêche, chère Paulette : je taquine, je galèje, j'ironise, je feins de rire sous cape, mais, en réalité, si vous saviez ce que je suis fier de me savoir des amis à Buenos-Aires. Fier et
humblement plié sous le faix des illustres Jorge Luis Borges, Ernesto Sábato, José Hernández...

Je me lance, sans promettre le résultat :

Amigos argentinos de Buenos-Aires, acepte la salvación amistosa de un francés, admirador de sus grandes dueños. Gracias por leerme.
Su amigo,

Bernard


dame Lepion 24/02/2010 02:11


Une pléthore de Lavallois est en effet illustre. Vous-même, Bernard, que ne vous êtes-vous porté sur la liste ? Modestie ou étourderie ? Le nain d'or d'Orléans dort, les géants de Laval l'avalent.
Vous êtes pourtant connu jusqu'à Buenos-Aires, parole de Pauletta.
Yulie Alvarez (c'est bien l'ordre de ses prénom et nom ?) a commis plusieurs tableaux remarquables. Art naïf peu luxuriant, mais il en faut pour tous les goûts, et on ne l'accusera pas de plagier
un obscur employé d'octroi mayennais. Il me semble authentique. Sympa de nous l'avoir fait connaître.


Bernard Bonnejean 24/02/2010 11:44


PaulettA ? Comment ça, PaulettA ?

Papiers ! Carte de séjour ! Carte nationale d'identité nationale ! Dernière facture de téléphone, d'électricité ! Vous êtes inscrite à la Sécu ? Vous avez une complémentaire ? Le reste vous sera
demandé par les services de M. le très honorable Ministre Besson.

Ah ! J'oubliais. Une dernière formalité : chantez le quatrième couplet de notre hymne d'identité nationale, la Marseillaise. En français, hein ! Vous ai à l'oeil, moi, avec vos
entourloupettes pas de chez nous. Non mais !

Comment dit-on "je vous fais un très gros bisou" en patois buenos-airien ?