Le canard se jette à l'eau

Publié le par Bernard Bonnejean

 

 

Les débuts de Jaurès 

 

 

 

En cette année 1884, la France s’ennuie. Les journalistes se plaignent d’une paix qui n’arrange pas trop leurs affaires. L’Illustration du 21 septembre va jusqu’à s’attaquer aux « magots », c’est-à-dire aux Chinois, dont la révolte paraît trop molle pour faire de beaux papiers vendeurs. Et comme d’habitude en période de morosité, le quotidien réclame « une bonne guerre »,  « quelques bombardements ou quelque prise de ville pour rendre à cette question son actualité rancie ». Au moins, le journaliste de l’époque ne cache-t-il pas sa véritable fonction, pas plus que ses intentions bassement mercantiles, sous des faux prétextes idéologisants...

 

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État-major français au Tonkin en 1884-1885

 

L’année 85 semble vouloir s'ouvrir sous des auspices plus exaltants. La guerre se rallume au Tonkin ce qui fait briller les yeux du monde des affaires sous les saillies de Clemenceau et les huées du peuple. Le président du Conseil, Jules Ferry, auquel notre maître de conférences de Toulouse voue un véritable culte, devient impopulaire. Il est renversé le 30 mars.

 

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La bataille de Lang Son


La République est encore adolescente donc fragile. Son président monarchiste (sic !), Edme Patrice Maurice, comte de Mac-Mahon, duc de Magenta, prince de Solférino, a marqué son mandat en interdisant la Marseillaise. La fête nationale du 14 juillet n’a été décrétée qu’en 1880 et l’on vient à peine de voter la loi autorisant les syndicats ouvriers.

La République est à nouveau « en danger ». Brisson, successeur de Ferry, fait adopter le scrutin de liste pour les prochaines législatives dans l'intention probable de sauver les meubles. La campagne électorale débute en avril longtemps avant le vote prévu pour octobre. L'enjeu en est des plus simples : bonapartistes et royalistes, la réaction contre les modérés, les radicaux, les gambettistes et des socialistes auxquels on ne prête aucune attention formant le front républicain.

 

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Jaurès se lance dans la tourmente, un peu légèrement pourrait-on dire compte-tenu d'une impréparation évidente. C’est un jeune homme trapu et gauche, vêtu très sobrement de noir et de gris. Blond-roux aux yeux bleus, barbu, il rejette sans cesse la tête en arrière. Les portraitistes de l’époque lui attribuent un tic qui lui fait sans cesse cligner de la tête.

 

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Le jeune Jean Jaurès, âgé de vingt-cinq ans, brillant professeur agrégé, ancien élève de Normale supérieure, doit en convenir : il ne sait rien ou presque de la politique ; ou seulement l’essentiel de ce qui alimentera sa législature : « La République d'un côté, la réaction monarchique et cléricale de l'autre ». Cependant ses discours prononcés à Albi, Castres, Gaillac, Carmaux, Lacaune permettent de se faire une idée sur ses convictions : instruction publique des enfants du peuple ; profond attachement à la République qu’il défend en ces termes à Carmaux :

« Les Orléanistes nous donneraient la liberté avec l'inégalité ; les Bonapartistes, l'égalité avec le despotisme. La République seule est assez forte, assez sûre d'elle-même, — étant le gouvernement de tous —, pour nous donner à la fois la liberté et l'égalité. »

Jaurès n’est pas socialiste. Il les connaît à peine en cette année 1885 et sans doute tient-il à son indépendance. Il avouera lui-même :

 « Je l'avoue, malgré ma curiosité passionnée pour le problème social et ma pleine adhésion intellectuelle au socialisme collectiviste, je ne savais comment me rattacher à un parti organisé, ni comment relier ma pensée au mouvement de classe du prolétariat. »

 

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Manuscrit de Jaurès

à 20 ans


Il est le cinquième candidat départemental des républicains modérés du Tarn. Mais comme tous les républicains, il doit se battre contre un adversaire pugnace. Malheur au clergé qui défend les idées républicaines : un certain abbé Barrère, curé de Saint-Christophe, est révoqué par l'archevêque d'Albi sur ce simple motif :

 « Les idées franchement libérales de cet ecclésiastique ont seules motivé sa disgrâce.»

Mais Jaurès reste professeur, toujours et pour tout le monde. Il hait le populisme et la démagogie. Pour expliquer ses idées, il lui arrive de donner un cours. Lors de la campagne électorale, il parle aux paysans du Tarn du Roi Soleil, mettant en parallèle son absolutisme avec les progrès sociaux. Les paysans ne s’y trompent pas : c’est un homme sérieux qui ne brade pas son éloquence.

 

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Hugo meurt ; Jaurès arrive.

 

Jaurès est élu seul de sa liste, triomphalement. Il écrit à un ami :

« Monsieur le Recteur, le canard s'est jeté à l'eau et il a atteint la rive, malgré un fort courant réactionnaire... »

Benjamin de la législature, il est nommé secrétaire du Bureau d'Âge.

 

 

 

Et comme toujours en France, dit-on, tout finit par des chansons. 

 

Courage et confiance, mes amis, le temps des rires reviendra. Tenons-nous prêts à l'accueillir.

 

Bernard Bonnejean

 

 

 

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