La VRAIE crise n'est pas financière

Publié le par Bernard Bonnejean

 

Des intellectuels de tous bords en appellent au sursaut ;

pour faire face à la crise, une seule arme : notre culture.


« Sans le latin, la messe nous emmerde », chantait Brassens. Les langues antiques sentent la poussière, rappellent à nos souvenirs de vieux professeurs à lunettes et l'indétrônable Gaffiot ? Pensez-vous ! À en croire le succès du jeu vidéo God of War et l'engouement du public pour les productions hollywoodiennes qui font leurs choux gras de combats de gladiateurs, de royaumes légendaires et de héros homériques, l'Antiquité a, au contraire, plus que jamais le vent en poupe. À tel point que le gouvernement a même créé un prix Jacqueline de Romilly, destiné à récompenser les projets les plus créatifs de l'enseignement du grec et du latin. « L'esprit de ce prix, annonçait Luc Chatel fin janvier, est celui d'une conception exigeante, humaniste, ouverte, de la culture antique. C'est une passion pour la modernité de l'Antiquité ; c'est un engagement constant à transmettre cette passion ». Grec et latin ont beau être appelés « langues mortes », ils n'ont pas encore les deux pieds dans la tombe... Steve Jobs ne disait-il pas lui-même qu'il « échangerait toute sa technologie contre un après-midi avec Socrate » ?

 

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FÉLIX GAFFIOT

Docteur es Lettres, Professeur, latiniste,
auteur du dictionnaire.

 

Voyez-vous ça, un apprentissage plébiscité par le mythe de la modernité lui-même ! Alors pourquoi diable la France doit-elle se battre pour sauver sa culture, ses humanités ? Pourquoi la mondialisation devrait-elle nécessairement devenir l'ennemie de la diversité des savoirs ? C'est la question que se pose Sylvaine Poujade-Balthazard, professeur de latin à l'université de Rennes II, suite à la décision du gouvernement de fermer plusieurs licences de lettres classiques en raison des coupes budgétaires.
 

Schizophrénie
 

« Trop de moyens déployés, pour pas assez d'élèves », justifie le ministère. Et pour cause, si un jeune sur cinq apprend le latin au collège, ils ne sont plus qu'un sur vingt au lycée... Cette désaffection des filières classiques, Sylvaine Poujade-Balthazard l'explique avant tout par cette absence de pluridisciplinarité que l'on reproche si souvent au système français. « Nous avons proposé de sauver la licence par un projet Civilisations anciennes et modernité européenne, qui permettrait de mettre en perspective plusieurs disciplines et différentes époques. » Qui envisagerait, en effet, de devenir archéologue en ignorant tout de la langue de Platon et de celle de Cicéron ? Mais là est bien toute la schizophrénie de ceux qui nous gouvernent. D'un côté, Science Po réduit à portion congrue l'épreuve de culture générale de son concours d'entrée et le recrutement des professeurs de lettres classiques prévoit de ne plus comprendre qu'un oral ; de l'autre, sous la houlette du ministère de l'Éducation nationale, on réfléchit à la revalorisation de la culture antique autour de colloques aux noms aussi éloquents que Langues anciennes, mondes modernes. Refonder l'enseignement du latin et du grec. Tout un programme...

 

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C'est ce paradoxe qui est aujourd'hui pointé du doigt. La parole à la défense de notre culture : dans une tribune publiée dans Le Monde le 8 février 2012intitulée « En renonçant aux humanités classiques, la France renonce à son influence », écrivains et philosophes parmi lesquels Charles Dantzig, Régis Debray, Marc Fumaroli, Christophe Ono-dit-Biot, Erik Orsenna, Philippe Sollers et Emmanuel Todd en appellent au sursaut. Les humanités sont jugées « peu rentables, élitistes, coupées du monde » ? Mais, en fermant des classes, ne risque-t-on pas précisément de réserver, de fait, les lumières des Anciens à une élite ? Se priver de l'immensité de notre culture, c'est tirer une croix sur tous les Jean-Pierre VernantLucien Jerphagnon ou Jacqueline de Romilly que nous réserve la nouvelle génération, d'esprits avisés pour comprendre le monde de demain. Car, si dans les milieux favorisés, il y aura toujours un vieil oncle pour prôner les bienfaits de la culture antique, qui, sinon l'école, s'en chargera pour tous ceux qui n'ont pas la chance d'avoir les dialogues de Plutarque dans leur bibliothèque ? La voilà la vraie discrimination. Que l'on soit black, blanc ou beur, le latin, parlé dans tout le bassin méditerranéen, n'est-il pas notre patrimoine à tous ? Saint-Augustin lui-même n'était-il pas algérien [en réalité, latino-berbère romano-africain, né d'un père romano-africain, citoyen romain, et d'une mère, sainte Monique, berbère non romanisée] ?

 

Du bac L à HSBC...
 

« Nous sommes l'un des rares pays à ne pas comprendre à quel point la diversité de la culture peut nous apporter. Dans les pays anglo-saxons, les formations de lettres ou de sciences humaines sont très prestigieuses. Et personne ne s'étonne du fait qu'un grand patron soit diplômé d'histoire de l'art. » Pour Bernard Deforge, professeur de grec ancien et consultant chez PricewaterhouseCoopers, cabinet d'audit, on atteint les limites mêmes du brainstorming [« remue-méninges », « casse-tête »]« À quoi sert encore d'échanger des idées, si tout le monde a les mêmes ? Dans les écoles de commerce, si la culture générale est encore au programme, elle reste extrêmement standardisée. » 

 

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Celui qui a su mener de front deux carrières complémentaires se bat aujourd'hui pour introduire des profils littéraires en entreprise. Depuis six ans, l'opération Phénix a ainsi permis de créer plus de 150 CDI dans des grandes firmes telles que Coca, L'Oréal, HSBC, la Société Générale ou Renault pour des étudiants diplômés d'un master 2 de philo, d'histoire de l'art ou de lettres modernes... Qui a dit que le bac L ne menait à rien ? Tenez-vous le pour dit, Aristote et Virgile n'ont pas encore dit leur dernier mot. Il n'y a qu'à voir le succès de la collection Signets pour s'en assurer. Ces recueils de textes antiques autour d'un thème en résonance avec l'air du temps, proposés par les Belles Lettres, font fureur chez les étudiants en lettres classiques comme au lycée. Comment séduisait-on chez les Anciens ? Que pensait-on de l'homosexualité ? De la mort ? Le prochain à paraître, Hocus Pocus, nous révèle, ô stupeur, que Harry Potter n'a rien inventé. Eh oui, l'Antiquité avait déjà ses apprentis sorciers.

 

Par Victoria Gairin



© Le Point.fr - Publié le 16/02/2012 à 12:20 - Modifié le 16/02/2012 à 13:09

 

Que pourrais-je ajouter à cet excellent article sinon que la « crise », la vraie, n'est pas celle qu'on pense ? Les mêmes qui parlent de « civilisation » à tort et à travers veulent nous faire croire à une culture fondée sur le profit immédiat et le scientisme à court terme. Si on les laisse faire, ils ne détruiront pas qu'une langue mais toute la civilisation, la vraie, qui la porte. Le fait qu'on veuille supprimer la culture générale à sciences po démontre assez l'ignorance de ce que signifie réellement le mot « politique » pour un individu comme Guéant. C'est vrai que son domaine, c'est le respect du Droit, l'Ordre. Mais sa conception toute personnelle de la « civilisation » est la probable résultante d'une autre ineptie : l'identité nationale. On ne peut réduire un concept si complexe à un slogan démentiel digne d'un adjudant dans une caserne  « Je ne veux voir qu'une seule tête ! ». Courage, parents, élèves, étudiants, professeurs qui y croyez encore !

Bernard Bonnejean 

Publié dans culture humaniste

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