La poésie aujourd'hui

Publié le par Bernard Bonnejean



est-elle encore de la poésie ?

 


C'est pas une domestique
Elle sait bouffer des briques
Mais quand elle veut, Elle crie

LA POÉSIE


Poète, auteur notamment de Churchill 40 et autres sonnets de voyage, (Gallimard, Paris, 2004), Jacques Roubaud dans un article du Monde diplomatique de janvier 2010 dresse un constat mi-figue mi-raisin sur la création poétique contemporaine. Son « optimisme négatif » est inscrit dans les titres qu’il s’est choisis : « Un art qui résiste à sa dénaturation » ; « Obstination de la poésie ».

Jacques Roubaud

Je ne sais s’il est l’auteur de la présentation de l’article. Toujours est-il que le rédacteur du chapeau ne manque ni de sincérité ni de lucidité ni d’un certain courage. Aller publier aujourd’hui que le genre poétique n’est ni dans l’émerveillement provoqué par un coucher de soleil ni dans la peinture ni dans la sculpture, mais uniquement dans la confrontation du poète avec la langue, c’est se mettre hors-la-loi commune. En fait la poésie n’est nulle part où l’on croit la voir. À force de clamer que tout le monde est « poète », les poètes eux-mêmes se sentent dépréciés et proscrits. Le résultat, navrant, est que si les sites, les recueils et les revues se multiplient, personne n’achète parce que plus personne ne vend. Combien de libraires, aujourd’hui, tiennent un rayon consacré aux ouvrages poétiques à la disposition des lecteurs et d’éventuels acheteurs ? Combien d’émissions télévisées sont consacrées aux poètes et à leurs œuvres ? Le Ministère de la culture lui-même, s’il consacre pieusement une semaine à l’évocation de la poésie grâce au Printemps des poètes, n’est pas prompt à s’investir et à innover. En fin de compte, il faut avouer que les autorités culturelles, mises devant le fait accompli, ont décidé de baisser les bras. Quand les écrivains sont envoyés aux États-Unis pour représenter la littérature française, la délégation ne compte aucun poète. Les Nobel auraient-ils encore jusqu’à l’idée de récompenser un poète français vivant ?


Cette désaffection procède d’un simple calcul économique : la poésie ne se vend pas, donc elle est considérée comme mineure et puisqu’elle est mineure, elle ne se vend pas. Toutes les crises s’accompagnent d’un bouc émissaire. On rejette la responsabilité sur les héritiers de Stéphane Mallarmé. La poésie, dit-on, trop savante, trop hermétique est devenue incompréhensible, donc illisible. Les contemporains, élitistes et narcissiques, la travaillent comme les rats en laboratoire. Comme tous les chercheurs, on les accuse de travailler au chaud et à l’abri sans contact avec le public. Pire : la recherche scientifique produit, malgré tout, quelques bienfaits ; le poète contemporain, lui, à l’écart du monde, reclus dans sa tour d’ivoire, ne sert à rien ni à personne. Les mêmes qui trouvent quelques qualités à La Fontaine, Hugo, Baudelaire, Verlaine, Rimbaud et même Michaux ou Aragon, n’ont jamais lu un poème de Bonnefoy ou de Goffette. Et il y aura toujours un Docteur Knock dans les parages pour les mettre à la diète de ces lectures-là et les condamner ainsi à la régression. Les gens ne savent pas toujours que si un analphabète n’a jamais su ni lire ni écrire, un illettré le devient par manque de pratique. 


Guy Goffette

Pourtant les poètes se réclament de leur appartenance à une aristocratie, bien qu’inutiles au monde et à la société dans laquelle ils vivent, forcément en marge. À qui serait tenté de « s’engager », on rétorquera que la poésie, noble par essence, ne doit pas s’encanailler avec les sujets « utiles et sérieux ». S’avouer poète, aujourd’hui, c’est se confronter aux quolibets et à la condescendance. Gide, honteux d’avouer qu’il n’avait écrit qu’un roman, à une époque où la poésie était reine, intitula sotie ses Caves du Vatican en 1914 ; les poètes contemporains n’écrivent plus de recueils poétiques auxquels ces résistants donnent des noms de code. Quant aux excellents poètes, écœurés d’être niés et définitivement condamnés au secret et à l’obscurité, ils finissent par trouver des occupations qu’un Mallarmé ou un Verlaine appelait déjà « alimentaires ». Au vrai, me dira-t-on, la poésie étant inutile, dépassée et invendable en tant que genre littéraire, il fallait bien lui trouver un produit de substitution. On inventa le « document poétique », un genre hybride qui se réclame de la science et de la poésie... La poésie est donc morte ? Depuis que des « spécialistes » décrètent la mort de la religion, la mort de la philosophie, la mort de la poésie, le commun éprouve un réel besoin de spiritualité, de réflexion et… de poésie. Puisque les éditeurs n’acceptent plus — ou n’ont plus les moyens — de prendre des risques, Internet a pris le relais. Le fait est que pour toute gratuite qu’elle est et qu’elle doit rester, la poésie sur la toile n’est ni pire ni meilleure que certains recueils sur papier fabriqués à prix d'or par des marchands du Temple peu scrupuleux. Les groupes de poésie accueillent autant de poètes et de naïfs illuminés que certains petits éditeurs. Le grand avantage est qu’un recueil sur papier, souvent édité à compte d’auteurs, est considéré comme une « belle vente » bien avant le 200ème exemplaire alors que sur Internet on compose de la poésie accessible au plus grand nombre.


Cette révolution de la diffusion doit-elle entraîner la recherche d'une nouvelle forme poétique ? Autrement dit, la poésie, dans son acception officielle et académique, doit-elle se réformer totalement en changeant de support ? Pour en juger, il suffit d’observer le phénomène du slam. Tout repose sur le postulat égalitaire, héritier de soixante-huit : « Tout le monde est poète », lui-même calqué sur une autre utopie de ce temps-là : « L'égalité des chances ». J’ai trouvé cette définition du slam sur Internet justement : « Le mot slam désigne en argot américain « la claque », « l’impact », terme emprunté à l’expression to slam a door qui signifie littéralement « claquer une porte ». Dans le cadre de la poésie orale et publique, il s’agit d’attraper l’auditeur par le col et de le « claquer » avec les mots, les images, pour le secouer, l’émouvoir. Une autre explication du terme est donnée par l’initiateur du mouvement, Mark Smith, lors de son intervention en 2005 au Grand Slam national de Nantes : il explique avoir choisi ce terme pour son sens sportif et ludique de « chelem » (tennis, basket, bridge, etc.). » Le slam serait une improvisation orale, démocratique, héritée de la poésie populaire ancestrale. Je ne serais pas de ceux qui voient dans le slam un exercice né d’une dégénérescence et d’une tentative de récupération de la poésie. Mais au risque de paraître vieux-jeu, je n’en ferais pas non plus de la poésie, résultat d’un travail constant, permanent et ponctuel sur la langue et ses jeux sur la polysémie et la potentialité de ses structures. Le slam est honorable et constitue un excellent ouvroir à la poésie. Grand Corps Malade y a acquis ses lettres de noblesse, bien méritées. Mais même Grand Corps Malade n’est pas poète, même s’il a un talent indéniable.



Finalement — au risque de déplaire à la jeune génération pour laquelle je n’éprouve que sympathie — peut-on dire que si triomphe le slam, c’est uniquement parce que contrairement à la poésie qui coûte sans rapporter, lui permet au moins à certains de gagner leur vie ? Autrement dit, serait-ce parce que la poésie n’existe plus que se sont imposés des produits de substitution ? Plus grave, peut-être : si l’on postule l’agonie de la poésie, ne peut-on, par la même occasion, prévoir la mort du livre ? Une posture intellectuelle qui établit la toute puissance de l’oralité conduit inéluctablement à ce désastre. Conduirait, devrais-je dire, parce que je n’ai nullement constaté pareille régression depuis que je fréquente Internet. On y trouve de beaux poètes et de la bonne poésie. Et j’ai l’honneur d’y avoir connu des poètes qui vendent ! Peut-être parce qu’ils savent ce que le mot mot veut dire et qu’ils savent, par leur attention, par leurs aptitudes, par leur travail, lui faire dire ce qu’ils veulent nous faire voir et entendre.


Bernard Bonnejean


Juste un dernier mot : je n'ai été poète que rarement et épisodiquement dans ma vie, ce qui ne m'a pas empêché d'écrire de la poésie. Mes poèmes publiés ou réunis en recueils inédits ont été composés entre ma seizième et ma trentième année. Un seul compte d'auteur m'a à jamais guéri de la publication. Depuis je parle de la poésie des autres. 

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