La boulette

Publié le par Bernard Bonnejean

 

Essai de physiologie appliquée

À Madame Ganaël Joffo et à Anna

 


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C'était à n'y rien comprendre ! Leurs yeux disaient l'amour et elles s'apprêtaient à commettre sur moi un acte répréhensible. Volontaire, prémédité, calculé. Assises là, toutes les deux, de chaque côté de la grande table familiale, à m'épier, à me scruter, à me travailler, elles éprouvaient cette gêne empreinte de pitié de frères Samson convaincus de l'innocence du condamné ou émus par son jeune âge. Elles allaient m'exécuter, sans haine, juste parce qu'elles s'étaient persuadé de la fatale nécessité d'un devoir. Voire d'une obligation légale, imposée par un système dont je n'avais, à cet âge, aucune idée. Et, au besoin, elles auraient avancé cet argument de poids que les tribunaux entendent tous les jours : « Il le fallait ! Si nous ne l'avions pas fait, d'autres s'en seraient chargé à notre place en prenant beaucoup moins de gants ».  


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Que leur arrivait-il donc pour qu'elles passent ainsi, de conserve, de la bienveillance à l'hostilité ?  Elles que je croyais mes amies s'étaient liguées pour me vaincre. Leur regard, plein de tendresse, ne pouvait tromper : elles étaient résolues à aller jusqu'au bout de leur projet. C'en était fini de la grande liberté, des jours heureux : elles se feraient complices d'une forfaiture promise et redoutée !

Depuis combien de temps avaient-elles ourdi ce complot ? Je ne le sus jamais. Pourtant, avec le recul, il me revient des bribes de souvenirs. 

Le premier, en double, je le dois à ma tante Irène et à la maman de mon ami d'enfance, Simon Terrois. Chez ma tante, on vivait à la mayennaise. Quand il faisait beau, elle nous donnait une tartine en guise de déjeuner. Je ne me souviens pas d'avoir été obligé de m'asseoir à table une seule fois... Ce jour-là, elle nous tendit une tartine de saindoux !!! Quelle drôle d'idée !!! Moi qui n'aimais rien qui ressemblât de près ou de loin à un corps gras !! Pas de beurre, pas de crème ! Je pris l'objet avec dégoût et le portait à ma bouche sous les encouragements de mon cousin et de sa mère. Retroussant au maximum la lèvre supérieure pour qu'elle n'entre pas en contact avec l'onctuosité dégoûtante du poison, je réussis à mâcher puis à avaler. Et... je trouvai ça comestible !!! Comment se fait-il que Madame Terrois ait renouvelé l'expérience quelques jours plus tard ? J'aurais dû me méfier. Le fait est que je me vantai de l'exploit à la maison, peu de temps avant ma condamnation. 


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Pourtant, il y avait eu l'épisode du prophète habillé de noir, en gare de Granville.  J'étais planté au milieu de la foule, un peu perdu, l'esprit encombré par toutes ces têtes inconnues et ces corps en perpétuel mouvement vers les quais ou vers la ville. L'un d'eux, petit, brun, un corbeau aux yeux sombres, ronds et fixes s'approcha et, indifférent à la présence maternelle, s'adressa à moi comme à un homme. Je devais avoir huit ans, mais j'ai reçu ses paroles comme une menace : « Jamais de viande, petit ! Ne mange jamais de viande ! C'est du cadavre et tu serais malade ». Il tourna les talons et je ne l'ai jamais revu. En réalité, ni végétarien ni même végétalien, manger ne présentait pour moi aucun intérêt. On me nourrissait, depuis ma naissance, de lait et de bouillies faites maison jusqu'à ce qu'on essaie sur moi la Blédine Jacquemaire, la seule que j'aie pu avaler sans dégoût. Le prophète avait donc deviné à ma maigreur qu'il pouvait exploiter une disposition naturelle. Mais je ne saurai jamais non plus pourquoi il s'était ainsi sauvé sans explication. Peut-être que la crainte d'être foudroyé sur place...


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Le fait est que j'étais d'une maigreur et d'une pâleur qui ne traduisait nullement mon état de santé. Je n'étais pas malade, même si je commençais à complexer à cause du « trou ». Ah ! ce trou ! Les côtes ressortaient, certes, mais ça ne me gênait nullement. En revanche, le trou, là, au milieu, je trouvais ça moche au point de ne jamais me montrer torse nu. Et ce trou-là, pour le boucher, il fallait, paraît-il, que je mange. « Laisse-le, disait l'une de mes sœurs, il mangera quand il aura faim ». Belle philosophie, qui m'arrangeait bigrement ! Le problème est que je n'avais jamais faim. Et l'on attendait le miracle, jusqu'au moment où, de guerre lasse, l'on mettait la casserole de bouillie sur la table. Alors on versait la mixture blanchâtre ou jaunâtre dans une assiette, une cuiller à dessert inoffensive posée à côté comme par hasard. Avec des trésors de tendresse, d'amour et parfois d'humour, on arrivait à me faire ingurgiter le contenu maléfique. 

Seulement voilà ! Mes parents avaient décidé de déménager pour la grande ville et il me fallait apprendre à « être comme les autres », une obsession de ma mère. Cette « normalité » impliquait une attitude omnivore de petit d'homme ordinaire. Et ce jour-là, le couple de bourreaux tant aimés avait décidé d'employer la manière forte.


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Comme à l'habitude, on posa l'assiette sur la table, mais pas de cuillère, ni grande ni petite. Et ça ne sentait pas l'odeur de vanille de M. Jacquemaire le bienfaiteur, mais ce que mon père appelait la « ragougnasse ».  Ma grande sœur commença par un discours sur la nécessité de « manger de tout », que si j'allais à la grande école on se moquerait sûrement de moi mais qu'il n'était jamais trop tard pour bien faire, etc. Ma mère joignit le geste à la parole de sa fille en mimant une scène de gastronome assouvie. Elle se servit un peu du contenu du plat, le mâcha lentement faisant des « Ah ! que c'est bon ! Que je me régale ! » guère convaincants. 

J'essayais de gagner du temps, arguant du fait incontestable qu'il restait du gras autour de la viande.  Non, ce n'était pas du gras et ensuite quand on aime les tartines de saindoux on ne fait pas la fine bouche pour un petit bout de gras de rien du tout ! Ainsi j'avais été odieusement trahi ! 

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On m'enfourna littéralement une bouchée de cette chose effroyable qui avait dû être du cadavre ! Et l'on me pria de mâcher. Je retenais ma respiration, ayant constaté très tôt qu'il existait une correspondance secrète entre l'appareil respiratoire et le sens gustatif. Finalement, je dus m'avouer que ce n'était pas si infect que je l'aurais imaginé et même, qu'au bout d'une petite minute, ça n'avait plus aucune saveur. Mais elles s'acharnaient, me lançant à bout de nerfs des « Ça y est ? Tu l'avales ou pas ? Vas-tu l'avaler oui ou non ? » 

Elles me servirent un grand verre d'eau : « C'est passé ? Tu l'as avalé ? » Je n'aurais pas demandé mieux, moi ! J'arrivais à déglutir sans problème mais la boulette était toujours là, et malgré tous mes efforts, ne put jamais franchir le seuil de l'arrière-gorge. Têtue, elle revenait toujours à son point de départ, au point que je finis par redouter le moment de tenter un énième passage. Et je mastiquais, mastiquais... 


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Elles se regardèrent, me demandèrent de leur montrer le résidu bucal et finirent par convenir que telle que la manducation l'avait transformée, toute ronde comme une bille de papier mâché, sèche, grisâtre, elle était devenue immangeable, ma boulette ! 

 

Bon appétit et bien amicalement,


Bernard
 

Publié dans santé - médecine

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