L'esprit poulbot

Publié le par Bernard Bonnejean

 

Parigots, têtes de veaux

 
Avouez-le, chers amis de la grande ville, que vous ne l'entendez plus guère, cette insulte. Pourquoi ? Parce que vous ne la méritez plus. L'uniformité vous a peut-être un peu tués... Pas encore l'identité nationale, mais on fait tout, à droite comme à gauche, pour précipiter cette échéance inéluctable.

 
 
 
Quelle était belle l'époque où l'on pouvait dire, un peu malicieusement : « Paris n'est pas la France » ! Cette différenciation, ancrée dans de vraies et profondes différences, était saine et à l'égal avantage des Parisiens et du reste de la France tant la marge est étroite entre identifier et reconnaître, respecter. Tout le monde sait aujourd'hui qu'il n'est pas nécessaire de tuer pour éliminer ; il suffit de ne plus nommer. Le nom c'est un homme, une femme, une famille, une nation... Les nazis ont instauré l'inhumanisation systématique par l'usage de la numérotation. Notre administration, pas si féroce, a eu tendance à les suivre. Je pourrai, moi qui vous parle, m' "identifier" sans vous dire mon nom, uniquement en vous citant tous les numéros qu'on m'a attribués çà et là.

Certes, on exagérait un peu dans les caractères propres des Français et dans la distribution du territoire. On avait imaginé une nation faite de morceaux juxtaposés et de gens disparates qui les peuplaient sans se parler ni se connaître vraiment. Mais c'était du folklore, pas une réalité ! 

 
D'abord, il y avait la ville et la campagne. Par convention, les gens de la ville ne comprenaient rien aux gens de la campagne et vice-versa. Plus tard, on distingua le monde rural et le monde citadin, quand la campagne se donna un petit air de ville et que les grandes villes tentèrent de se doter de quelques mètres carrés de verdure. Mais, malgré tout, autour des cités, des Français, tout à fait français, pleinement français, se sentaient aussi bretons, normands, alsaciens, lorrains, picards, ch'timis, languedociens, basques, marseillais, corses, etc. Et encore convenait-il de ne pas confondre un brestois, un morlaisien, un rennais et un fougerais.
Une petite anecdote vous en dira long, amis étrangers, sur cette mentalité que les pouvoirs publics actuels voudraient gommer d'un trait de plume. Sur France-Inter, tous les jours de 12 heures 30 à 12 heures 45, heure du méridien de Greenwich qui se trouve être aussi l'heure française et l'heure de Paris, Philippe Bertrand, animateur d'une émission fort intéressante intitulée Carnets de campagne, s'ingénie à vouloir nous faire connaître notre pays dans sa diversité. Noble mission, mais qui n'est pas sans poser quelques problèmes. Je ne sais comment la discussion a commencé, mais notre pauvre "reporter sans frontières" eut maille à partir avec des Nantais sourcilleux, comme il en existe, sur leurs origines. Le pauvre Philippe, qui crut sans doute bien faire, osa prétendre que Nantes était la capitale des Pays de Loire, oubliant que pour beaucoup Nantes a été et reste bretonne. Dans cette histoire, autant se demander si Jérusalem est juive, arabe ou chrétienne. La réponse est aussi ardue, parce qu'aussi multiple. Même si on ne se tape plus dessus pour la résoudre, elle est encore considérée comme épineuse et essentielle.
 
En effet, Nantes fut d'abord bretonne de 851 au XVIème siècle. Au XVème, son château fut même la résidence ducale au temps où elle était capitale du duché de Bretagne. La ville est donc bretonne ? Oui mais non, pas plus que l'Alsace ou Lille ne sont allemandes. Aujourd'hui, elle est chef-lieu du département de Loire-Atlantique et préfecture de région des Pays de Loire. Ainsi en a décidé la république qui a ainsi couronné une francisation qui remonte au XVIème siècle. Mais il faut bien admettre que depuis les massacres organisés par l'odieux Carrier, bourreau terroriste sadique, nommé par le pouvoir central parisien, guillotiné le 26 frimaire an III, une certaine Nantes et le régime républicain de Paris ont quelques difficultés à se fréquenter...



Revenons au Parisien et à son esprit. Bien sûr qu'ils sont différents... pour autant qu'ils existent. Ah ! que je les aimais, les Parigots de souche ! Ceux de la Butte ou de Ménilmuche ! Ceux du Marais et ceux de Saint-Sulpice ! J'en ai connu un vrai qui habitait dans le XIIIème et qui n'avait jamais vu, disait-il, la Tour Eiffel ! Son pays c'était le boulevard Masséna et ses boulistes : Ivry et la porte d'Italie, c'était déjà l'étranger.

Qui ne connaît le préféré des personnages hugoliens, Gavroche -- Fichtre ! fit Gavroche. Voilà qu'on me tue mes morts -- pas complètement disparu grâce aux "peintres" de la place du Tertre, plus ou moins fils de Francisque Poulbot. Si le prénom évoque aujourd'hui un ordre maudit, éphémère et peu "nouveau", le nom est devenu commun pour désigner ce que d'autres appellent un "titi", c'est-à-dire un descendant de Gavroche et de la cousine Zazie, la mal-embouchée de Queneau.


Un poulbot, c'est un sale môme un peu miséreux, mais débrouillard et plein d'humour. On naît poulbot et on le reste sa vie durant.

 


 Ah ! cette morgue hautaine du parisien né poulbot, comme je la regrette ! Cette fierté légitime d'appartenir à une "race" de privilégiés qui de générations en générations ont connu toutes les révolutions, tous les régimes, toutes les privations, toutes les résistances, toutes les victoires, aussi. Et cette liberté toujours acquise après la lutte, il leur en restait comme un mépris aristocratique pour la médiocrité bourgeoise, celle qui plie sous le joug de l'envahisseur quel qu'il soit, pourvu qu'on ne touche pas à ses rentes. 
 
Monsieur de la rue du Télégraphe, si vous saviez tout ce que m'a apporté cette conférence privée à moi le gamin curieux qui voulait savoir. D'abord hostile avant que je pose ma question -- Qu'est-ce qu'il me veut, le gamin ? --, j'ai vu tout à coup son regard s'illuminer. Il y avait quelqu'un qui s'intéressait à son quartier, à son domaine, à sa vie !!! Et le voilà qui me donne des explications à n'en plus finir, un cours, un exposé historique certainement trop élevé pour moi, même si, aujourd'hui encore, j'en ai retenu l'essentiel. Claude Chappe, un type bien qui habitait là, avait installé un instrument pour envoyer des messages au loin. Et il l'avait installé sur le POINT CULMINANT de Paris, le sommet de la montagne en quelque sorte, de la montagne du monsieur du XXème, à cet endroit précis d'où lui, l'ancien poulbot, disait "merde" au peuple tassé dans le bas du haut de ses près de 129 mètres d'altitude.
 
Rendons à Paris sa fierté, rendons-la à la France tout entière, soyons fiers d'être ce que nous sommes, qui que nous soyons, à condition que nous le soyons vraiment,
 
Bien amicalement,
 
Bernard    

Publié dans Politique inclassable

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