L'antisémitisme moderne (1)

Publié le par Bernard Bonnejean



« LA PUISSANCE ÉNORME DE LA NATIONALITÉ JUIVE »


 
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Georges Hourdin, disparu le 29 juin 1999, à l’âge de cent ans, cofondateur en 1945 de La Vie catholique illustrée, qui deviendra La Vie catholique puis La Vie, et en 1950 de Radio-Cinéma, rebaptisé Télérama en 1961, deux des hebdomadaires les plus fameux de la presse catholique de notre époque, figurait le digne rejeton du XIXe  siècle militant. Dans une interview, il assurait avec un grand enthousiasme :
 

     Je suis né le 3 janvier 1899 et j’y tiens ! J’aime avoir vécu pendant 362 jours dans ce XIXe siècle que Léon Daudet disait stupide et que, moi, j’adore en raison de Michelet, Hugo, Sand et Lamennais. J’ai été élevé par des hommes du XIXesiécle, d’où ce romantisme échevelé qui agite toujours mon cœur¹
 

Il semble avoir fort bien résumé le sens de la confrontation qui animait certaines familles du siècle passé, lorsqu’il affirme :
 

     Mon père, bien que Breton, était un « bleu », tandis que ma mère, « blanche », se croyait sous un régime d’occupation, du fait que nous étions en République². Elle était vendéenne. Petite fille, elle baisait le sol de son département natal dès qu’elle y remettait les pieds. C’était la terre promise. Plus tard, alors que son mari lisait Le Populaire de Nantes, qui appartenait à un juif, elle recevait La Libre Parole, de Drumont et se disait antisémite parce que chrétienne³.


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D’où vient cette volonté obstinée de découvrir le « chef d’orchestre clandestin » qui ordonnerait les affaires de l’Etat en secret, poursuivrait obscurément et inlassablement son unique intérêt, n’hésitant pas à susciter meurtres, faillites, guerres... pour parvenir à ses fins ? Le mythe d’un complot universel a traversé les âges : il s’agit toujours de donner à des événements qui échappent à l’entendement une cohérence rassurante. Avant la IIIe République, l’idée d’un pouvoir occulte a commencé à faire son chemin. Dès 1797, paraît le chef-d’œuvre et le livre symbole de la littérature du complot : les Mémoires pour servir à l’histoire du jacobinisme de l’abbé Barruel. Mais le XIXe siècle a sans doute été plus ouvert que tout autre au mythe. En 1844, Disraëli, écrit cette opinion péremptoire :
 

     Le monde est gouverné par de tout autres personnages que ne se l’imaginent ceux dont l’œil ne plonge pas dans les coulisses.

 

Presque un siècle après Barruel, Claudio Jannet introduit ainsi le livre de Deschamp dont le seul titre résume tout, Les Sociétés secrètes et la société, ou philosophie de l’histoire contemporaine :

 

     Depuis cent cinquante ans, le monde moderne est en proie à une instabilité qui se traduit tantôt par des convulsions dans lesquelles sont emportés les gouvernements et les institutions séculaires, tantôt par un travail lent et continu qui dissout les principes de religion, de droit, de hiérarchie, sur lesquels la société a reposé de tout temps. La Révolution, tel est le nom que nos contemporains donnent à ce véritable phénomène. Pour la plupart, ce nom est comme l’énigme du sphinx antique. Peu d’entre eux sauraient définir la Révolution, mais aucun ne reste indifférent devant elle : les uns l’acclament, les autres l’envisagent avec terreur, tous sentent qu’elle est dans l’histoire un phénomène absolument nouveau, qui n’a rien de commun avec les révolutions accidentelles d’autrefois et que sous ses formes les plus diverses, sous ses manifestations religieuses, politiques et sociales, la Révolution est toujours une. La Révolution, quand on la dégage des causes secondaires et des circonstances locales, apparaît comme un immense complot qui, jusqu'à présent, a réussi.

 

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Cette citation permet d’entrer dans le vif du sujet. La Révolution constitue un phénomène politique sans précédent dans l’histoire européenne. Or, si la masse a participé aux événements, elle a ignoré le plus souvent où on voulait la guider. Il faut cependant bien que des dirigeants, eux, sachent parfaitement où ils vont et où ils mènent le peuple. Ces hommes qui savent l’histoire qu’ils font restent dans l’ombre : l’Etat est secrètement en leurs mains ; d’où l’idée d’une manipulation, d’un complot. Comme l’explique Marcel Gauchet, dans un entretien accordé à Eric Vigne, il est normal que le problème du complot ait explosé avec la Révolution française :

 

     Au lieu et place du roi sacré, lieutenant de Dieu sur terre, on entre dans l’âge des mandants du peuple, émanant de la souveraineté collective et gouvernant au nom de la volonté générale. C’est lorsque ces deux composantes sont pleinement réunies, c’est-à-dire lorsque la transition génératrice de la modernité politique est achevée, que l’imaginaire du complotarrive à son complet développement. D’où le rôle charnière de la Révolution française. Il faut un pouvoir d’origine humaine, un pouvoir fonctionnel et non plus sacral, un pouvoir limité et non plus chargé d’absolu pour que s’installe et s’accrédite largement la mythologie collective d’un gouvernement occulte doublant l’autorité théorique.

 

La démocratie, et plus spécialement le régime républicain, engendre donc quasi inéluctablement le soupçon d’un pouvoir parallèle, le seul pouvoir réel. La IIIe République, par exemple, n’a pas réussi pleinement à trouver un mécanisme constitutionnel capable de pallier le principe de souveraineté des régimes précédents. Le manquement chronique de la république parlementaire à sa mission est devenu l’aliment d’une ère du soupçon où chacun trouve son bien, toujours sur la même base : la réclamation d’une représentation authentique du vrai peuple, bafouée par la mainmise des francs-maçons, des Juifs et de la ploutocratie.

 

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Le Juif, après la défaite et la Commune, devient la figure-cible de l’imaginaire du complot. Si personne encore n’a pu proposer d’interprétation satisfaisante de l’explosion du délire antisémite des XIX et XXe siècles, il est toutefois possible de trouver des corrélations. Pour Marcel Gauchet,

 

le complot juif entre très bien dans la lignée des complots jésuite ou franc-maçon. L’élément nouveau qui s’introduit avec lui, mais du même ordre que les antécédents, c’est l’ économie, la puissance de l’argent. « De nos jours, la puissance de l’or a remplacé le pouvoir des gouvernement libéraux », constatent les Protocoles. Mais pourquoi ce facteur s’est-il incarné de cette manière sous les traits du Juif  ? L’irruption du délire antijuif est contemporaine de la prise de conscience collective de la dynamique du capitalisme, novateur, destructeur, inaugurant un nouvel âge de l’histoire. Moment tournant de l’urbanisation de nos sociétés et de la liquidation de la civilisation paysanne, moment de l’organisation du mouvement ouvrier et de la formation du parti de masse. L’or devient le symbole de cette force irrésistible en trrain de révolutionner le monde. Et le symbole de ce symbole, ce sera le Juif.

¹Télérama n° 2582, du 7 juillet 1999, « Un homme de cœur dans le siècle », article d’Antoine Perraud consacré à Georges Hourdin, p. 7.

²A ce propos, voir première partie, chapitre 4, les pages que nous avons consacré à l’affaire Renan.

³Télérama n° 2582, op. cit., p. 8. C’est nous qui soulignons.



 © Bernard Bonnejean

Publié dans vie en société

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