Jeanne Jugan, précurseur de l'action sociale (2)

Publié le par Bernard Bonnejean


Un événement de portée mondiale :

la petite Cancalaise canonisée le 11 octobre 2009

Le 29 mai 1842, la petite association fondée par Jeanne Jugan se rassemble donc autour de l'abbé Le Pailleur. Jeanne, désormais supérieure, impose à la communauté un règlement inspiré des eudistes de son enfance, les Frères de Saint-Jean-de-Dieu.

Les pensionnaires âgées des Servantes des Pauvres n'ont connu que la mendicité. Aussi est-ce tout naturellement qu'elles se tournent vers Jeanne pour lui demander de les remplacer. La religieuse est ainsi conviée à se substituer aux pauvres dont elle a la charge et à s'identifier à eux. La pratique d'ailleurs n'est ni nouvelle ni extraordinaire. Il existe, dans l'Eglise, des ordres dit "mendiants". La différence est que ces ordres ont trouvé ce moyen pour trouver des subsides pour eux-mêmes, alors que Jeanne distribue ce qu'on lui donne à "ses" pauvres. Si un jour il vous est donné, à l'occasion de la lecture des biographies des poètes Verlaine et Nouveau, de vous intéresser à la personnalité hors du commun d'un saint Benoît Joseph Labre, vous verrez que certains ont poussé le zèle jusqu'à l'ascétisme et la misère intégrale, se contentant des dons... quand il y en avait.

Certes, on peut se demander pourquoi Jeanne s'est humiliée seule. Elle aurait pu envoyer ses vieilles protégées à travers la ville ; elles se seraient remises à l'alcoolisme sans compter qu'elles eussent à subir l'affront de certains "bienfaiteurs". A qui lui demandait pourquoi ce n'était plus "la petite vieille" qui venait quêter, elle répondait gentiment :

"Ce ne sera plus la petite vieille qui viendra désormais, ce sera moi. Veuillez bien nous continuer votre aumône".

Elle se fit aider par un Frère de Saint-Jean-de-Dieu, Claude-Marie Gandet. On dit qu'il lui donna son premier panier de quête. Un panier ? Non pour y mettre de l'argent, mais de la nourriture, des objets, des vêtements...

  
L'accueil n'était pas, comme on s'en doute, toujours généreux. Plusieurs histoires courent en Bretagne. Peut-être ont-elles été consignées dans les procès en canonisation ? A un vieil avare, fort riche, elle réussit à lui arracher une belle somme, non sans difficultés. Elle y retourne le lendemain et cette fois subit la furié du bonhomme qui, pour toute excuse, s'entend dire :

"Mon bon monsieur, mes pauvres avaient faim hier, ils ont encore faim aujourd'hui, et demain, ils auront encore faim..."

Ceux qui connaissent les hommes et femmes exceptionnels, dont les saints, savent qu'ils ne manquent ni de foi ni de courage ni... de culot !

Chose remarquable, encore vivante en nos contrées de l'ouest, elle confiait le succès de ses quêtes et de l'économat à saint Joseph, époux de Marie et père de Jésus. C'est que le Père de l'Eglise catholique passe pour un excellent comptable. 

Jamais on n'employa le mot "assistance" dans l'entourage de Jeanne Jugan. Les Musulmans savent, eux aussi, que l'aumône est un devoir, pas un secours. Je reste personnellement persuadé qu'on ne saurait donner aux plus démunis que ce qu'on leur doit. 

Le 11 décembre 1845, devant un aréopage d'hommes illustres où figuraient Hugo, Lamartine et Chateaubriand, Dupin aîné lut une lettre à l'Académie française où le maire de Saint-Servan rendait hommage à sa concitoyenne. L'Académie lui accorda le Prix Montyon, attribué tous les ans à un Français pauvre pour une action méritante. Doté de trois mille francs, il servit à la construction d'un nouveau bâtiment. 

 

Mais Jeanne, désormais connue par le prix, devait en quelque sorte régulariser la situation. Les Servantes des Pauvres ne formaient qu'un groupe d'associées. Il fallait s'organiser afin d'être reconnues comme congrégation religieuse à part entière. Certes, leur règle les avaient conduites à prononcer les trois voeux, à revêtir un vêtement qui ressemblât à un uniforme, à porter un crucifix et une ceinture de cuir. Jeanne Jugan se choisit même un nom de religion : Soeur Marie de la Croix. En décembre 1843, elle est à nouveau élue supérieure. Et commence alors un scandale qui, aujourd'hui encore, révolte plus d'une sensibilité catholique. Le Pailleur, suite à une décision arbitraire, révoque Jeanne et lui substitue sa pénitente, Marie Jamet, 23 ans. A ma connaissance, il n'y eut aucune protestation.

En janvier 1844, les Servantes des Pauvres deviennent les Petites Soeurs des Pauvres. Aux trois voeux déjà prononcés, s'ajoute un quatrième qui les feront connaître dans le monde entier : le voeu d'hospitalité consacré aux vieillards.

En janvier 1846, on décide de fonder une nouvelle maison. Jeanne part pour Rennes. Elle fait annoncer sa campagne de quêtes par la presse locale. Si les mendiants sont moins nombreux en pourcentage qu'à Saint-Servan, ils sont regroupés dans certains quartiers pauvres. Jeanne a la volonté d'y créer mais pas les moyens financiers. Marie Jamet, la nouvelle supérieure, vient la rejoindre et le 19 mars, jour de sa fête, une personne s'approche de la jeune femme et lui propose un logement, faubourg de la Madeleine. Le contrat est signé le 25 mars. On y installe près de cinquante pensionnaires.

Jeanne poursuit ses quêtes à Vitré, Fougères, Laval, Dinan, où elle ouvre une troisième maison  et à Tours, une quatrième en 1849. Dans l'Univers, Louis Veuillot raconte ce qu'on aimerait lire sur les maisons de retraite d'aujourd'hui :

"J'ai vu des vêtements propres, des visages gais et même des santés charmantes. Entre les jeunes soeurs et ces vieillards, il y a un échange d'affection et de respect, qui réjouit le coeur. Les religieuses s'astreignent en tout au régime de leurs pauvres, et il n'y a nulle différence, sinon qu'elles servent et qu'ils sont servis".





A suivre (vendredi)

Publié dans religion

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